Cardinal LÉPICIER, Le Monde invisible - le spiritisme en face de la théologie catholique
Un article de Christ-Roi.
Le Monde invisible
LE SPIRITISME EN FACE DE LA THÉOLOGIE CATHOLIQUE
Cardinal LÉPICIER, O. S. M.
TRADUCTION FRANÇAISE DE CHARLES GROLLEAU
« Qu'on ne trouve chez toi personne qui interroge les morts. » Deutéronome XVIII, 10-11.
INTRODUCTIONS
LETTRE D'APPROBATION DE SA SAINTETÉ BENOIT XV.
A notre bien-aimé fils Alexis-Marie Lépicier de l'Ordre des Servîtes de Marie
Salut et bénédiction apostolique.
Si la vigueur de la vie chrétienne languit toujours de plus en plus parmi les nations ; si les lois de la justice sont violées avec tant de facilité dans la famille aussi bien que dans la société ; si les hommes recherchent avec tant d'avidité les biens périssables - souvent au point de se les approprier injustement - il est manifeste qu’un tel état de choses ne peut être attribué qu’à l'oubli où sont les hommes de cette récompense éternelle que tous doivent espérer et du châtiment pareillement éternel que chacun doit craindre de recevoir du Souverain juge. Et puisque l’indifférence ou le mépris pour notre sainte Religion a généralement sa racine dans une vaine recherche de pratiques superstitieuses, nous comprenons facilement combien sont nombreux ceux qui s'adonnent témérairement au commerce avec les esprits cachés, se livrant ainsi d'eux-mêmes imprudemment aux pièges du démon.
C'est pour cette raison que les livres récemment publiés par vous sont éminemment opportuns. Dans l'un de ces ouvrages, vous expliquez parfaitement, d'accord avec les principes et les méthodes scolastiques.
La doctrine catholique sur « Les quatre fins dernières », fournissant ainsi aux orateurs sacrés une abondante matière qui doit leur permettre de toucher les coeurs des fidèles. Vous traitez, dans l'autre livre, du Spiritisme, examinant avec soin, à la lumière de la théologie, tout ce qui a trait au sujet. Vous y définissez avec une extrême clarté et d'après les principes de la foi, la condition et les actions de l'âme séparée des liens de la chair et vous exposez les artifices de l'ennemi du genre humain, si préjudiciables de nos jours au salut de tant d'âmes.
Ces deux livres, de même que tous vos autres écrits par lesquels vous avez longuement et constamment travaillé pour défendre la foi et exciter la piété des fidèles, sont en vérité pour nous une source de joie sincère. Et cette joie s'augmente du fait que, suivant votre coutume, vous suivez comme guide et comme maître saint Thomas d'Aquin.
Nous vous décernons donc bien volontiers l'éloge très mérité auquel vous donne droit cette double contribution de votre savoir, de votre zèle et de votre piété. Et afin que ces travaux aient pour résultat cette abondance si désirable de fruits salutaires pour les âmes, comme gage des grâces célestes et comme un signe de notre bienveillance paternelle envers vous, nous vous donnons, bien-aimé fils, affectueusement, la Bénédiction apostolique.
Donné à Saint-Pierre, à Rome, le 30ème jour d'avril 1921, la septième année de notre Pontificat. (signé) BENOIT XV, Pape.
LETTRE DU CARDINAL GASPARRI
Secrétariat de Sa Sainteté N° 10051
Du Vatican, 11 Novembre, 1922
Très Révérend Père,
J'ai le plaisir de faire savoir à Votre Révérence que le Saint-Père a reçu avec la plus grande satisfaction l'exemplaire du précieux ouvrage que vous avez publié sous ce titre «Le Monde invisible. Le Spiritisme en face de la Théologie catholique ».
Vous faites observer, dans la préface de la première édition, que le livre est, à proprement parler, une étude scientifique du spiritisme. Cela n'empêche pas toutefois que votre ouvrage ne soit aussi une source d'instruction pour ceux qui n'ont qu'une culture ordinaire, comme le démontre la faveur dont sa publication a été l'objet. Le fait que l'édition a été si promptement épuisée est également une preuve très éloquente de sa grande opportunité.
Il y a vraiment là un motif de se réjouir, vu qu'il existe sur ce sujet un si grand nombre de publications, toutes déguisées sous un vernis factice de science et incitant les lecteurs à la superstition en éteignant par suite en eux tout sentiment de foi et de religion. De là l'utilité évidente, pour ne pas dire l'absolue nécessité d'un guide sûr, s'inspirant des principes mêmes de la théologie catholique. Ce fut donc de votre part une très heureuse pensée de publier de ce livre important une nouvelle édition considérablement augmentée.
Pour ces raisons, l'auguste Pontife a été très satisfait de recevoir l'hommage que vous lui fîtes de ce livre. Tout en exprimant à votre Révérence ses remerciements les plus chaleureux pour Votre filiale et respectueuse offrande, il vous félicite hautement du zèle avec lequel, non seulement dans le présent ouvrage, mais aussi dans vos autres publications, non moins importantes, vous vous efforcez de défendre les principes de la foi et de protéger les âmes contre les pièges des nouveautés dangereuses et perverses.
En exprimant le plus vif désir que votre précieux livre ait une grande diffusion, et que vous puissiez ainsi recueillir une moisson surabondante de bons résultats, Sa Sainteté vous donne de tout coeur la Bénédiction apostolique.
En vous faisant connaître ces sentiments de bienveillance de mon auguste Souverain, j'ai le grand plaisir de me redire moi-même, avec les voeux les meilleurs et ma très sincère estime .
Votre affectionné en Notre-Seigneur,
P. Cardinal Gasparri.
Au Très Révérend Père
Alexis-Marie Lépicier, O. S. M., Rome.
PRÉFACE DE L'AUTEUR
à cette édition française.
Il est à peine nécessaire de rappeler au lecteur l'immense intérêt que le sujet traité dans le présent ouvrage a excité, ces temps derniers, dans l'esprit du public, intérêt dû surtout aux pratiques occultes nombreuses et variées, maintenant en vogue. En fait, le commerce avec les esprits a pris de telles proportions et a pénétré à un tel point les villes et les campagnes, qu'il est devenu, pour ainsi dire, dans certains endroits, un passe-temps familial.
Cette pratique, loin de se ralentir, ne fait que s'étendre et les savants se livrent à d'avides recherches pour trouver la véritable solution de ce problème réellement obsédant. Toutefois, chose assez étrange, la plupart des nombreuses théories récemment émises, ignorent ou du moins feignent d'ignorer que l'Église Catholique possède sur ce sujet un enseignement traditionnel, enseignement qui répond d'une manière admirable aux problèmes posés par les phénomènes constatés soit dans le passé, soit dans le présent.
C'est précisément la doctrine de l'Église que nous nous proposons d'exposer dans le présent traité. Celui-ci n'est d'ailleurs que la révision augmentée d'un ouvrage publié par nous il y a quelques années et qui connut une grande diffusion dans l'Ancien et le Nouveau Monde.
Si l'on considère que l'enseignement sur le spiritisme se rattache étroitement aux doctrines les plus profondes de la philosophie et de la théologie catholiques, on admettra que ce n'est pas chose facile d'exposer cet enseignement d'une manière qui le rende accessible à tous. Il serait déraisonnable de prétendre qu'un lecteur ordinaire puisse se rendre maître, sans un entraînement philosophique préalable, d'un sujet ayant trait à l'activité multiforme du monde angélique dans ses rapports avec les fonctions propres aux facultés humaines et avec les forces des agents naturels. Ce livre s'adresse donc surtout aux personnes déjà versées dans la science sacrée. Ceux qui ne connaissent point la théologie ou ne sont pas familiers avec les principes de la philosophie catholique, doivent se contenter d'apprendre de la bouche de leurs amis mieux informés les conclusions auxquelles ceux-ci ont abouti. En somme, ces conclusions ne sont pas autre chose que la doctrine du catéchisme catholique.
L'auteur désire particulièrement mettre en garde le lecteur contre deux extrêmes où l'on s'expose à tomber en suivant l'exposé de la doctrine catholique que nous allons donner. D'une part, ce serait aller trop loin que de prendre les conclusions auxquelles nous arriverons, pour autant de dogmes formellement définis par l'Église Catholique. D'autre part ces mêmes conclusions ne doivent pas être considérées comme étant simplement l'expression d'une école particulière de théologie.
Il convient de noter que les définitions ecclésiastiques touchant le spiritisme et les matières qui s'y rapportent sont en réalité très rares et relativement sommaires. Toutefois, l'enseignement théologique, tel qu'il est proposé dans cet ouvrage, bien qu'il puisse ne pas être en harmonie avec telle ou telle école de pensée tolérée dans le sein de l'Église, est basé si fermement sur les principes vrais et certains de la vérité naturelle aussi bien que de la révélation, qu'il peut réclamer pour lui l'adhésion de tout esprit droit. Et ceci à l'exclusion de la doctrine de toute autre école, même si cette école n'est pas formellement condamnée par l'Église.
C'est précisément pour cette raison que l'Église s'est toujours montrée d'une grande sobriété dans ses définitions. Elle a un trop grand respect de l'esprit humain pour lui imposer des définitions nouvelles toutes les fois qu'on peut considérer la raison naturelle comme un guide suffisant dans sa recherche d'une nouvelle lumière. Considérant le privilège de l'Église Catholique d'être la seule gardienne infaillible de la vérité révélée, on doit s'étonner, non pas qu'elle ait donné parfois des définitions nouvelles, mais plutôt qu'elle en ait donné si peu.
La raison de cette réserve existe dans ce fait qu'elle connaît pleinement sa mission qui consiste, non pas à restreindre l'usage de nos facultés ou à faire obstacle à nos activités, mais plutôt à aider et à guider nos pas dans notre recherche de la vérité naturelle et révélée. L'autorité lui a été donnée pour seconder nos efforts, non pour les supprimer.
Il est à propos d'insister ici sur le fait que le présent ouvrage ne traite pas d'eschatologie, au sens propre du mot. Si extraordinaires que soient certains événements qui, par l'ordre de Dieu, se produisent occasionnellement et sont ordinairement connus sous le nom de miracles, ils ne rentrent pas formellement dans le plan de notre sujet. Nous n'avons à examiner que l'ordre naturel des choses. En un mot, les miracles appartiennent à l'eschatologie chrétienne, tandis que les pratiques spirites lui sont étrangères. Cependant, lorsque nous prétendons que les âmes sorties de ce monde sont sans pouvoir sur les éléments de la matière et ne peuvent ainsi apparaître aux vivants, nous n'entendons en aucune manière nier qu'une telle apparition puisse se produire sur l'ordre de Dieu et par le moyen d'un pouvoir extraordinaire communiqué par Lui à de telles âmes. Ce fut sans doute le cas pour Moïse apparaissant avec Notre-Seigneur et Élie sur le Mont Thabor.
L'objet principal de cet ouvrage est donc d'exposer la nature du spiritisme dans son rapport avec les lois physiques et les facultés de l'âme humaine. Ce que nous voulons, c'est découvrir les vrais auteurs de ces manifestations extraordinaires auxquelles les pratiques occultes donnent naissance. Enfin, nous voulons savoir si de telles pratiques sont légitimes ou non.
En ce qui concerne les messages obtenus dans les séances spirites, il est vrai de dire que de grandes vérités peuvent parfois y trouver leur expression. Il ne faut pas toutefois négliger ce fait, que la sincérité des intelligences ou esprits se manifestant n'est pas toujours au-dessus de tout soupçon. En réalité, il y a toute présomption que les communications véridiques ont pour but, de la part des esprits de qui elles émanent, de faire ajouter foi à d'autres assertions de nature très différente assertions souvent contraires aux maximes de l'Évangile et à la doctrine traditionnelle de l'Église. En émettant de telles assertions, les esprits n'ont d'autre but que de se concilier la faveur générale en ce qui concerne les pratiques par lesquelles elles sont obtenues. C'est ainsi que nous lisons dans les Actes des Apôtres que saint Paul réprimanda une jeune fille possédée d'un esprit de pythonisse et qui ne cessait de crier: « Ces hommes sont les serviteurs du Dieu Très-Haut qui vous prêchent la voie du salut!» . Cette proclamation était certainement véridique. Elle était cependant formulée sous l'inspiration d'un mauvais esprit, puisque saint Paul ordonna à celui-ci, au nom de Jésus-Christ, de sortir de la jeune fille.
Si, comme nous le verrons bientôt, les révélations obtenues par les pratiques spirites sont souvent mêlées de fraude et de duplicité de la part des esprits en communication, et si ces mêmes pratiques sont accompagnées de dangers graves, aussi bien pour l'âme que pour le corps, un investigateur de bonne foi, ne peut, tout au moins, qu'entretenir des doutes graves sur la légitimité de telles pratiques. Et quand nous réfléchissons au fait que, d'après l'enseignement le plus autorisé, tous ces phénomènes qui, pendant les manifestations spirites, sont attribués aux âmes des défunts, peuvent et doivent l'être au contraire à l'action d'intelligences, supérieures à l'âme humaine en puissance et en acuité, mais d'une moralité abjecte, nous devons alors admettre que l'Église Catholique a raison de réprouver la pratique du spiritisme, comme offensante pour Dieu et nuisible à l'homme.
Jamais, dans l'histoire de l'humanité, Satan n'a travaillé avec plus d'ardeur que dans ces derniers temps, pour précipiter dans l'erreur et la perdition les fils des hommes. « Sachant qu'il n'a que peu de temps » , il veut séduire les esprits cultivés en les conduisant à l'hérésie et duper les simples par ses artifices dans les séances médiumniques. De là l'avertissement de saint Paul : « Ce n'est pas contre la chair et le sang que nous avons à lutter; c'est contre les principautés, les puissances, contre les dominateurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits mauvais qui font leur séjour dans l'atmosphère » .
Dans l'ancien monde, aussi bien que dans le nouveau, les pratiques spirites sont devenues une épidémie générale. Des étudiants ont recours au « ouija board » pour passer les examens avec succès. La «planchette» est tout à fait en faveur parmi les dames qui s'en servent dans les réunions mondaines. Dans les villes d'une certaine importance, le public est cordialement invité à assister aux « séances ». Des parents ont recours aux médiums pour connaître le sort de leurs chers disparus. Chose assez triste, cela est souvent le cas chez ceux qui ont perdu un être cher pendant la grande guerre.
Pour s'aider dans la recherche de criminels cachés, des autorités de la police n'ont pas dédaigné l'avis des nouvelles « pythonisses », et le nombre n'est pas petit d'hommes de commerce consultant les esprits des morts sur d'importantes affaires professionnelles.
En même temps, la littérature spirite se répand de plus en plus. Des livres sont mis sur le marché, montrant comment on peut évoquer les esprits des morts ; de volumineux ouvrages enregistrent les réponses variées reçues au cours des séances ; des revues nous renseignent périodiquement sur la propagation du mouvement spirite. Il n'est pas jusqu'à nos grands quotidiens qui ne trouvent de sujet plus palpitant pour leurs lecteurs que les merveilles d'une séance spirite et les réponses reçues par le moyen des médiums.
Il est à peine nécessaire de mentionner combien sont surprenantes certaines de ces réponses. Assez fréquemment elles renversent tout ce qui a été, jusqu'à présent, l'objet d'une croyance universelle. Au lieu de la doctrine traditionnelle sur l'immuable bonheur ou l'immuable misère des âmes dans l'autre monde, le spiritisme nous présente un tableau idyllique et fantastique emprunté aux poètes les plus imaginatifs des temps païens. Il nous invite en de plaisants bocages garnis de fontaines jaillissantes d'eau cristalline. Des palais, somptueux à l'extrême, des concerts, des danses, des jeux, des banquets sans fin complètent le tableau. L'après-vie n'est qu'un lieu où les plaisirs des Champs Élysées s'unissent aux diversions du théâtre ou des cinémas. C'est une accumulation de toutes les émotions sensuelles de nos jours.
Plus étonnant encore est le fait que des hommes portant des noms illustres dans le monde de la science des hommes tels que Camille Flammarion, Frederick Myers, sir Oliver Lodge, sir William Crookes, Charles Richet, le professeur Lombroso et sir Arthur Conan Doyle - pour n'en citer que quelques-uns, ont permis que leurs noms fussent associés à ceux des médiums les plus fameux, prêtant ainsi leur réputation mondiale aux étranges phénomènes du spiritisme. Ce faisant, ils associent leurs découvertes originales en mécanique, en physique ou en chimie, aux prétendues révélations spirites, révélations que l'on suppose intéresser la religion de l'avenir et l'état futur de l'homme.
Quand on comprend nettement que, dans l'esprit des partisans des pratiques spirites aussi bien que dans l'intention des esprits en communication, ces pratiques ont spécialement pour but l'introduction d'une nouvelle doctrine et d'un nouveau culte, évidemment destinés à se substituer à la doctrine et au culte enseignés par le Christ et conservés et prêchés par son Église, l'importance d'une connaissance approfondie du problème, si vaste et si complexe, devient manifeste. Une telle connaissance ne peut être obtenue avec pleine certitude, qu'à la lumière de la théologie catholique aidée des données de la science du monde physique.
Le présent travail a paru d'abord, sous une forme plus limitée, en langue anglaise, en 1906. Depuis ce temps, deux nouvelles éditions, notablement revues, ont été publiées dans la même langue, la dernière, qui a servi pour cette traduction, ayant paru en 1929. L'ouvrage a été traduit en hollandais et en italien, avec deux éditions dans cette dernière langue.
Nous avons tenu, dans cette édition française, à revoir avec soin toutes nos assertions, ajoutant des explications qui nous ont semblé devoir aider le lecteur à comprendre les sublimes vérités théologiques sur lesquelles sont basés nos raisonnements. Nous avons confirmé nos données par un exposé minutieux des pratiques spirites elles-mêmes, ajoutant des citations pouvant être utiles à ceux qui désireront recourir aux sources mêmes de notre information. Mais nous nous sommes abstenu à dessein de ce qui semble obséder certains écrivains, qui, en traitant ce sujet fascinant, se croient justifiés à remplir leurs ouvrages d'incidents extravagants, d'une authenticité souvent douteuse. Une telle méthode de traiter les phénomènes spirites est plus propre à nourrir la curiosité morbide, qu'à éclairer les esprits ayant soif de vérité.
On verra également que nous acceptons ici la réalité objective des manifestations comme émanant réellement, en bien des cas, des esprits de l'autre monde et non simplement comme étant le résultat de supercheries et de prestidigitation. Il semble en effet que la mode ait été, ces derniers temps, de ramener tous les phénomènes spirites à la fraude et à la supercherie des médiums. Ceci a pu être, en effet, le cas dans beaucoup de ces manifestations ; mais prétendre les marquer toutes du sceau d'une duperie déshonnête est un procédé nettement antiscientifique, ainsi que nous le démontrerons au cours du présent ouvrage.
C'est notre plus cher désir que ce livre puisse servir à désillusionner bien des âmes sincères, mais peut-être imprudentes, lamentablement prises dans les filets du spiritisme et menacées d'une ruine, aussi bien temporelle qu'éternelle.
Puissent la simplicité et la sublimité de la doctrine chrétienne les ramener à la pure lumière de la foi catholique, et les délivrer des pièges de l'irréconciliable ennemi de l'homme. Puissent-elles connaître la vérité qui « les fera libres »
INTRODUCTION
1. La tentative d'entrer en rapport avec les habitants du monde invisible, n'est pas, comme certains semblent l'imaginer, une pratique particulière aux temps modernes. On y eut recours bien avant que les Grecs n'eussent questionné Apollon dans son temple de Delphes par la bouche de la Pythonisse, et avant que les Romains n'eussent consulté les oracles sybillins à Cumes et à Tibur. Cette pratique était ordinaire dans l'Inde et en Chaldée et existait de temps immémorial chez les Chinois et les Égyptiens.
Le lecteur pourra trouver de l'intérêt à la description suivante de pratiques spirites très semblables à celles en usage aujourd'hui, telle que l'a donnée l'historien Ammien Marcellin (A. D. 371).
Des conspirateurs s'étant réunis dans le but de renverser l'empereur Flavius Valens, désiraient d'abord connaître le nom du successeur qu'ils pourraient lui donner. Ils eurent recours dans ce but à certaines opérations magiques que l'un d'entre eux, nommé Hilaire, décrivit fidèlement.
Ils firent d'abord, avec des branches de laurier, une petite table ayant la forme du trépied de Delphes et, par des formules mystiques répétées, la consacrèrent dans le but de la consulter sur des choses secrètes. Ils la placèrent au centre d'une salle soigneusement purifiée avec des parfums d'Arabie. Puis ils posèrent sur ce trépied une plaque ronde portant gravées sur ses bords, à égale distance l'une de l'autre, les vingt-quatre lettres de l'alphabet. Un petit anneau suspendu au plafond par un léger fil et balancé de côté et d'autre par une personne initiée au rite sacré, allait en sautant se placer lui-même sur les lettres, composant ainsi des vers héroïques et donnant des réponses régulières, comme celles des oracles de la Pythie.
Les conspirateurs arrivèrent ainsi à connaître que le nom du successeur de Valens était composé des lettres grecques ?, E, 0, ?, que l'un des assistants interpréta comme devant être le nom de Théodore.
2. Que cette habitude de recourir aux pratiques magiques pour découvrir des secrets ou obtenir des effets merveilleux fût largement répandue dans le monde païen aux premiers temps du Christianisme, c'est ce qui est amplement confirmé par les Pères de l'Église, et, en particulier, par le grand évêque d'Hippone, saint Augustin.
Même dans les siècles de foi, ce mystérieux désir de communiquer avec l'autre monde fut très vif parmi certains peuples, ainsi que nous pouvons le constater d'après les lois sévères, civiles ou ecclésiastiques, promulguées pour arrêter, autant que possible, ces étranges pratiques considérées comme une superstition dangereuse et même malfaisante.
Cette pratique, d'ailleurs, n'est pas limitée aux nations civilisées et aux races cultivées. Le sauvage, lui aussi, dans sa hutte, au milieu des steppes et des forêts, a l'habitude d'évoquer les esprits de l'autre monde, soit qu'il les tienne pour des génies disposés à répandre leurs faveurs et leurs bienfaits sur les hommes, pour des démons acharnés à commettre le mal, ou encore pour les âmes des morts, cherchant le repos dans les endroits mêmes où elles ont vécu.
3. Si nous considérons ces pratiques spirites quant à leur nature, nous devons arriver à cette conclusion, que ce n'est que dans la méthode employée pour amener ces manifestations et dans les circonstances où elles ont lieu, qu'on peut découvrir une différence entre les pratiques des anciens temps et celles des jours modernes. Il y a identité absolue dans le but qu'elles poursuivent - ce but étant d'obtenir des réponses à diverses questions, la solution de problèmes difficiles et inquiétants, - en un mot, l'entrée en communication avec les substances spirituelles de l'autre monde, quelles qu'elles soient. Mais c'est précisément sous le rapport de la qualité ou de l'espèce de ces substances, que consiste la différence entre l'opinion des magiciens anciens et celle des spirites modernes.
Tandis que les phénomènes obtenus étaient autrefois généralement attribués à des êtres d'une nature purement spirituelle, c'est-à-dire à des êtres n'ayant aucun lien avec la matière, le spiritisme moderne les tient aujourd'hui comme dus aux âmes des morts, aux âmes d'hommes qui furent à un moment habitants de cette terre et, comme nous, incarnés dans un corps matériel. Il s'ensuit que la question qui réclame ici notre attention est de savoir si en réalité les âmes désincarnées sont les auteurs propres de ces pratiques, ainsi que le veulent les spirites de nos jours.
La différence, donc, entre les spirites d'autrefois et ceux de nos jours, consiste dans ce fait que les premiers croyaient entrer par ces pratiques en communication avec de purs esprits, nommés démons, bien que plusieurs d'entre eux crussent avoir affaire avec les âmes des défunts. Les spirites modernes, au contraire, affectant d'ignorer l'existence de substances angéliques, prétendent évoquer, par leurs pratiques, uniquement les âmes de personnes ayant jadis habité ce monde. Le spiritisme de nos jours peut donc être nommé plus exactement nécromancie, c'est-à-dire divination par le moyen des morts.
4. Le spiritisme, tel qu'il est pratiqué aujourd'hui, n'est pas né d'un seul coup. Il s'est graduellement développé en passant par diverses formes d'occultisme, des merveilles préternaturelles étant mêlées à des phénomènes dus à l'activité d'agents physiques.
En 1774, Mesmer, un médecin allemand (mort en 1815), crut avoir découvert dans le corps humain un fluide très subtil, qu'il nomma magnétisme animal, capable de recevoir et de transmettre, médium inconscient, toutes sortes d'impressions à l'être humain, sans souci de la distance et sans qu'il fût besoin d'agents intermédiaires. Aux pratiques mesmériennes, par lesquelles l'opérateur faisait tomber dans un sommeil artificiel les personnes mesmérisées, furent peu à peu associées de mystérieuses interventions de la part d'esprits invisibles.
Vers la même époque, Swedenborg, philosophe mystique suédois (mort en 1772), prétendit avoir reçu de Notre-Seigneur lui-même l'autorité d'expliquer le sens spirituel de la Sainte Écriture, et être, même à l'état de veille, en communication permanente avec l'autre monde. Certains de ses disciples tinrent par la suite des réunions régulières à Stockholm, au cours desquelles, par des médiums choisis, ils entraient régulièrement en communication avec les esprits. Dans la suite les deux systèmes, mesmérisme et swédenborgisme, donnèrent naissance à une multitude de pratiques occultes qui firent grand bruit vers le milieu du dernier siècle.
5. Les choses en étaient là, quand, au début de 1848, une famille américaine, du nom de Fox, qui s'était fixée depuis peu dans le village de Hydesville, État de New-York, fut inquiétée par des bruits étranges. Ces bruits devinrent à la fin si violents que le sommeil des habitants en fut troublé. Cela durait depuis peu, quand un jour quelqu'un se mit à questionner les agents invisibles qui, au moyen de coups frappés, donnèrent des réponses intelligentes et dans plusieurs cas véridiques. On arriva ainsi à savoir qu'un homme avait été tué dans cette maison et, après de minutieuses recherches, on trouva en effet, dans le sol de la cave, des restes humains.
La manie d'obtenir des réponses à des questions diverses posées aux esprits invisibles, au moyen de coups conventionnels, se répandit avec une étonnante rapidité dans toute l'Amérique du Nord. Madame Fox et ses deux filles devinrent des médiums professionnels, tenant des séances publiques dans les principales villes où elles mettaient les assistants en communication avec les esprits de l'autre monde. Il paraît toutefois que ces pratiques n'allaient pas sans quelque fraude.
D'Amérique le mouvement s'étendit à l'Europe, à commencer par l'Écosse, si bien que vers 1852 une véritable épidémie de tables tournantes avait envahi les principales villes de l'ancien monde, donnant naissance à une abondante littérature spirite. Déjà, en 1887, on comptait sur le marché une centaine de journaux et de revues spirites.
6. Il est bon d'observer que l'erreur ayant pour règle de ne pas se borner à un point particulier, mais de prendre toujours de nouvelles formes et de nouveaux aspects, il n'y a pas lieu de s'étonner si le spiritisme, tel qu'il apparut vers le milieu du dernier siècle, a donné naissance à de nouveaux genres d'occultisme, tels que l'hypnotisme, la télépathie, la clairvoyance et autres pratiques, comme on le verra plus tard.
7. Le but de ce livre est de montrer, aussi clairement et d'une manière aussi concise que possible, quel est l'enseignement de la théologie catholique sur ce difficile sujet et d'indiquer, non seulement aux catholiques, mais à tous ceux qui croient au christianisme historique et dogmatique, où peut se trouver le vrai chemin. Car c'est dans la foi chrétienne seule que nous avons la véritable règle permettant de juger nettement et d'une manière adéquate les importants problèmes qu'offre le spiritisme moderne.
Notre but sera donc de découvrir si, d'après cette règle, nous pouvons raisonnablement croire que nous sommes, par le moyen de ces pratiques spirites, mis réellement en communication avec les esprits des morts, et si nous pouvons admettre que ces communications contiennent de nouvelles et plus vraies révélations sur le monde spirituel et la vie de l'esprit, sur le progrès de l'histoire et de la science aussi bien que sur l'avancement de la morale générale et de la prospérité intellectuelle de l'humanité.
8. Un examen attentif a démontré qu'un grand nombre de manifestations soi-disant spirites, rapportées dans les livres et les journaux, ne sont que le résultat de la supercherie et de la fraude. En même temps, on est obligé d'admettre qu'un certain nombre de phénomènes existent qui, après une enquête sévère, ne peuvent être attribués à ce genre de mystification et que ce serait un procédé arbitraire et hautement antiscientifique que de nier l'opération du monde spirituel invisible en rapport avec ces phénomènes. Nous fermerions ainsi le chemin à l'acquisition d'une science plus exacte au sujet d'êtres qui sont à la vérité cachés à notre vue, mais ne sont pas moins réels que les agents matériels et visibles, à l'existence et à l'action desquels nos sens rendent constamment témoignage.
Admettant, par conséquent, l'objectivité des phénomènes en général, notre but sera de rechercher leurs causes exactes et d'arriver ainsi à une meilleure connaissance de leur nature et de la relation où ils se trouvent avec l'ordre moral de l'univers en général.
9. La première question qui se pose d'elle-même à l'esprit à propos d'une telle recherche, et d'où dépend la juste solution du problème tout entier du spiritisme, est celle-ci : « Ces esprits invisibles sont-ils tous d'un seul genre ou y a-t-il, outre les esprits des morts - ou, pour nous servir de l'expression moderne, les âmes désincarnées - d'autres esprits qui, bien que peu connus en raison de la subtilité de leur nature, peuvent néanmoins être tenus pour responsables des phénomènes en question ? »
Et dans le cas où il sera démontré que de tels esprits existent et que les phénomènes peuvent leur être attribués, une autre question se pose : « Que devons-nous croire quant à l'étendue de la connaissance de ces êtres, et quant à la légitimité de ces pratiques en général ? »
Ces considérations nous amèneront à établir une enquête sur l'état de l'âme humaine après la mort, sur l'étendue de sa connaissance des affaires terrestres et le mode et la nature de son activité. Enfin, nous chercherons à déterminer à laquelle de ces deux classes d'habitants du monde invisible, les phénomènes qui se produisent habituellement dans les séances spirites doivent être attribués : à savoir, si on doit les attribuer aux âmes des morts ou aux purs esprits que nous nommons des anges.
Enfin, nous examinerons deux sortes de pratiques occultes appelées respectivement hypnotisme et télépathie, puisque toutes deux sont alliées du spiritisme et donnent naissance à des phénomènes étranges tels que la suggestion, la clairvoyance, la clairaudience et autres expériences de même nature.
10. Comme un tel exposé de l'enseignement de la théologie catholique sur ce sujet doit nécessairement être bref et succinct, il ne nous sera pas possible de produire tout l'immense trésor de la tradition théologique amassé par l'Église au cours des siècles. Nous ne pourrons pas non plus citer en détail tous les écrivains, anciens et modernes, qui ont traité le sujet des phénomènes spirites ; toutefois nous n'omettrons pas de mentionner à l'occasion les principaux d'entre eux.
Citer tous les auteurs qui ont pu écrire sur ce sujet demanderait des volumes, chose qui ne s'accorderait pas avec la nature de cet ouvrage et nous écarterait de notre plan qui veut être doctrinal et concis. Ce que nous voulons surtout, c'est tirer des sources philosophiques et théologiques tels matériaux pouvant servir à notre dessein, sans toutefois perdre de vue l'enseignement courant des spirites modernes et les divers systèmes d'interprétation édifiés de nos jours, en particulier dans le but d'expliquer les étranges phénomènes spirites qui se multiplient chaque jour avec une extraordinaire rapidité.
11. Nous ferons remarquer, dès le début, que tout en attachant la plus haute importance aux résultats obtenus récemment par la recherche scientifique, nous ne croyons pas devoir adopter quelques expressions que certains spirites ont coutume d'employer dans un sens tout à fait différent de leur signification naturelle et originelle. L'usage de termes aussi vagues et purement conventionnels sous ce rapport nous semblerait porter préjudice à la cause que nous avons en vue. La théologie catholique a une terminologie qui lui est propre, qui a été sanctionnée par l'approbation des siècles et qui est bien adaptée à la définition et à la description des choses placées hors de l'atteinte de nos sens naturels. C'est à cette terminologie que nous nous proposons de nous en tenir au cours de cet ouvrage, ajoutant pour le lecteur laïque telles explications qui pourraient être nécessaires, afin d'assurer la clarté et la concision de notre exposé.
C'est ainsi que nous nous sommes abstenus d'employer le terme « spiritualisme », bien qu'il soit le seul généralement adopté dans certains pays, quand il s'agit de ces phénomènes. Notre âme étant une substance spirituelle et Dieu lui-même un pur esprit, le terme « spiritualisme » ne saurait être employé convenablement que pour signifier nos opérations intellectuelles ou les manifestations invisibles de Dieu, ou encore son travail intérieur dans l'âme humaine.
12. Nous observerons en outre que, tandis que les manifestations spirites elles-mêmes sont à la portée de nos facultés sensibles, leurs causes doivent être recherchées dans l'ordre invisible, nulle représentation sensible n'étant suffisante pour nous donner une idée exacte de ce qu'elles sont en elles-mêmes. Il s'ensuit que le problème qui nous occupe, n'ayant pas une base tangible sur laquelle le lecteur puisse fixer son attention, il est nécessaire d'instituer un examen sérieux des vérités contenues dans le domaine de la philosophie et de la théologie catholiques. Cet examen suppose une connaissance peu ordinaire des opérations d'ordre naturel aussi bien que de celles d'ordre spirituel. L'absence d'une telle connaissance est précisément la cause du discrédit et du rejet par les esprits superficiels de l'enseignement catholique sur ce sujet difficile. Nous avons confiance que tous les penseurs sérieux désireux de connaître la vérité sauront vaincre cette difficulté.
13. Nous nous efforcerons d'exposer dans ces pages, aussi fidèlement et aussi clairement que possible, quel est, sur ce sujet d'une si grande importance, l'enseignement des Pères et des Docteurs reflétant l'esprit de l'Église Catholique. Nous tirerons nos déductions des principes fondamentaux sur lesquels sont fondées les lois de l'univers, soumettant par avance chaque assertion au jugement de l'Église « colonne et soutien de la vérité » (Les phénomènes qui se manifestent en rapport avec les récentes recherches expérimentales sont, on le sait, nombreux et surprenants ; les problèmes qu'ils soulèvent sont d'une grande portée ainsi que d'une haute importance. Seule une sérieuse étude, conduite à la double lumière de la raison et de la foi, peut conduire un esprit droit et sérieux à une saine appréciation des vrais agents responsables des manifestations spirites, et le mettre à même de déterminer la question quant à la légitimité et à la moralité de ces pratiques.
Nous avons présentes à l'esprit ces paroles de Notre-Seigneur : « Prenez garde que personne ne vous séduise. Car beaucoup viendront sous mon nom, disant : C'est moi qui suis le Christ, et ils en séduiront un grand nombre »
PREMIÈRE PARTIE - LE MONDE ANGÉLIQUE
1. Les phénomènes étranges du spiritisme qui ont suscité et suscitent encore l'intérêt le plus profond chez presque tous les peuples préoccupent de nos jours les hommes de pensée. C'est ce que prouve le fait que des savants de toute croyance s'emploient sérieusement à expliquer la nature de ces phénomènes et recherchent à quelles causes on peut les attribuer.
Ces recherches ont conduit à édifier diverses hypothèses qui peuvent, en bref, se résumer en deux catégories. La première essaie de rendre compte des manifestations par l'action d'un agent purement naturel et matériel dont le caractère serait, autant qu'on peut le concevoir, subtil et complexe. La seconde les attribue à l'opération d'un ordre d'êtres intelligents, immatériels et spirituels, tels que sont les âmes des hommes après la mort.
2. En rapport avec la première supposition, les savants ont affirmé l'existence d'un certain fluide nerveux magnétique ou rayonnant, matériel par sa nature et ne possédant toutefois aucune des propriétés de la matière. Ce fluide, affirme-t-on, ne peut être ni vu, ni senti,, ni soumis à l'examen scientifique convenable, bien que l'on doive néanmoins l'admettre comme étant doué de pouvoirs extraordinaires, pour le moment très imparfaitement connus.
L'autre hypothèse rattache les phénomènes en question aux âmes des morts que l'on suppose avoir acquis, par leur séparation du corps, des propriétés et un pouvoir d'action supérieurs à ceux qu'elles possédaient dans la vie présente. Ces âmes deviendraient donc, par suite, capables de produire dans le monde hypernaturel des effets remarquables, tels qu'elles n'auraient pu les réaliser étant unies à leur corps.
Mais si claire et si plausible qu'une telle division puisse apparaître à première vue, il est bon d'examiner si elle épuise réellement la question et s'il ne peut y avoir, outre ces deux classes d'agents, une troisième classe, à laquelle ces effets extraordinaires peuvent en vérité être attribués.
3. Cette question est la raison d'être de là première partie de cet ouvrage. Nous y rechercherons s'il n'y a pas, dans l'ordre invisible, de purs esprits, libres de toute matière et distincts en nature des âmes humaines séparées de leurs corps, et, s'il en est ainsi, quelle connaissance des choses matérielles de tels êtres peuvent posséder, quelle puissance ils peuvent exercer sur les éléments de l'univers visible.
CHAPITRE I - EXISTENCE ET NATURE DES PURS ESPRITS
1. Rien n'est plus ordinaire et plus fréquent dans le langage humain que l'allusion à des esprits invisibles inconnus, distincts des âmes des morts qui, croit-on, nous environnent et exercent une certaine influence sur le cours de nos vies. C'est surtout dans l'œuvre des poètes que cette croyance populaire a trouvé son expression la plus frappante. La question que nous avons à examiner ici est de savoir si cette croyance possède en fait quelque fondement et s'il existe réellement, outre les âmes des morts, d'autres agents spirituels, n'ayant jamais été unis à un corps matériel et par conséquent différant totalement d'eux en espèce.
2. En cherchant à répondre à cette question nous étudierons d'abord ce que peut nous dire sur ce sujet la raison naturelle ; et, secondement, si les phénomènes extraordinaires qui se produisent dans les séances spirites peuvent être considérés comme une preuve suffisante de l'existence de ces purs esprits. Nous nous proposons ensuite d'indiquer quel est sur ce sujet l'enseignement de l'Église Catholique, et, prenant pour guide ses déclarations authentiques, nous montrerons comment ces purs esprits diffèrent des âmes humaines et quelle est leur véritable nature.
I. - Harmonie entre le Monde visible et le Monde invisible
1. Le premier doute qui se présente à notre esprit sur ce sujet est de savoir si, oui ou non, par la lumière de la seule raison, nous pouvons arriver à connaître avec certitude l'existence de purs esprits, libres de toute matière et appartenant à un ordre essentiellement supérieur au nôtre. À ce doute nous devons tout de suite répondre que, sans l'aide de la révélation, il nous est absolument impossible d'arriver à une conclusion irréfutable quant à l'existence de purs esprits.
Il est vrai que les philosophes de la Grèce et les rhéteurs de Rome croyaient à l'existence de demi-dieux, de génies et de démons. Il est en outre hors de doute qu'une croyance à des êtres d'une nature invisible, exerçant sur les hommes une influence pour le bien ou pour le mal, a existé dans tous les temps et dans tous les pays. Mais il est également vrai que les sages de l'antiquité ont été fréquemment convaincus d'erreur, et qu'une telle croyance, si répandue qu'elle soit, n'a pas d'elle-même une évidence suffisante pour la rendre acceptable au delà de toute possibilité de doute. De ce point donc, nous ne pouvons arriver en toute sécurité à la solution du problème qui occupe notre attention, à savoir : si ces êtres spirituels d'un ordre supérieur, que nous nommons des anges, existent réellement.
2. D'autre part, un examen général de la constitution du monde et de ses diverses parties, bien qu'insuffisant pour démontrer d'une manière concluante l'existence de tels êtres invisibles, distincts de nous et supérieurs à nous, est néanmoins de nature à prédisposer un esprit réfléchi en faveur d'une telle croyance, et à le préparer à accepter le fait comme une vérité fondamentale, au cas où cette croyance serait proposée par une autorité légitime.
Insistons sur ce point qui n'est certainement pas sans offrir un intérêt particulier.
En ce qui nous concerne, notre nature, bien qu'une en elle-même, est faite d'un corps et d'une âme. En raison de notre corps, nous occupons un rang supérieur à tous les êtres d'ordre exclusivement matériel. Pourquoi donc, en raison de notre âme, n'occuperions-nous pas le rang le plus bas parmi les êtres d'une nature entièrement spirituelle ? Pourquoi ne formerions-nous pas comme un chaînon entre le monde matériel et le monde immatériel, entre les substances visibles et les invisibles, entre le corps et le pur esprit ? N'existerait-il pas, telle une chaîne ininterrompue d'êtres, un univers spirituel destiné à manifester, dans une grande variété de formes, la beauté divine, dont le reflet est, après tout, le but de toute création ? En outre, l'homme étant le sommet du monde matériel, n'est-il pas naturel de chercher le complément de cette perfection spirituelle, qui n'est chez lui qu'à l'état d'ébauche, dans une classe d'êtres d'un ordre supérieur, libres de toute matière, si subtile que nous la puissions concevoir ?
3. En fait, un examen de la nature de nos propres facultés intellectuelles nous conduit à cette conclusion, savoir : que l'existence de substances, entièrement spirituelles et supérieures à nos âmes, est d'accord avec l'harmonie de l'univers.
Considérons un moment nos facultés mentales. Nous savons, par expérience personnelle, combien étroites sont les limites où opère notre intelligence. Sa sphère propre est à ce point bornée aux choses de ce monde, que, pour nous former une idée d'un être immatériel et spécialement de Dieu, nous devons avoir recours à des images sensibles. Bien que ces images sensibles nous mettent à même de fixer notre attention sur ces objets supérieurs, elles ne laissent pas de nous en interdire une vue claire et distincte.
C'est ainsi que lorsque nous désirons regarder le soleil, nous nous servons d'un verre fumé qui, atténuant l'éblouissante clarté de l'astre du jour, nous permet de fixer nos yeux sur son orbe, mais nous empêche en même temps de le voir dans tout son glorieux éclat ; et de même que nous pouvons imaginer d'autres êtres matériels, doués du pouvoir de regarder le soleil en face sans cligner les yeux, nous pouvons penser à des substances spirituelles intelligentes, ayant une perception mentale supérieure à la nôtre, c'est-à-dire complètement indépendante des images sensibles, et douées d'une vue spirituelle en comparaison de laquelle la nôtre est pareille à celle d'un enfant qui n'a pas encore vu le jour.
Tels sont donc les indices qu'un examen de l'univers nous fournit de l'existence de purs esprits d'un genre différent de celui de l'âme humaine. Il faut toutefois observer que ces considérations, et d'autres d'un même ordre, bien que plausibles en elles-mêmes, ne prouvent pas pleinement l'existence de ces substances spirituelles. La seule conclusion que nous pouvons en tirer est que l'existence de purs esprits est une chose convenable et naturelle, bien que non absolument nécessaire, ou pour nous exprimer en d'autres termes, que la réalité d'esprits différant de nos âmes, c'est-à-dire d'esprits qui ne soient ni liés à un corps dans l'unité de nature (ce qui est le cas de nos âmes pendant la vie présente), ni en relation avec un corps déterminé (comme notre âme continuera de l'être après la mort), est en harmonie avec l'ordre du monde.
4. Mais la question qui nous occupe n'est pas tant la convenance de l'existence de tels esprits, que leur présence réelle dans le monde. Cette réalité ne peut toutefois être établie avec certitude à la lumière de la seule raison, puisque l'ordre général de l'univers et les rapports mutuels de ses parties ne nous sont pas parfaitement connus.
Les créatures visibles qui peuplent l'univers, leur mutuelle dépendance, l'ordre et l'harmonie qui relient les différentes parties du monde, nous sont un témoignage suffisant de l'existence d'un Dieu, auteur de toutes choses. Car la considération de l'univers conduit nécessairement l'esprit à la connaissance d'une cause première, une en nature, et infiniment bonne et parfaite ; de là les mots de saint Paul : « Car ses perfections invisibles sont devenues visibles depuis la création du monde, par la connaissance que ses œuvres en donnent, de même que son éternelle puissance et sa divinité » (Or, toute la création matérielle est insuffisante pour nous conduire à la conclusion indiscutable que de purs esprits, supérieurs à nos âmes et distincts de Dieu, existent réellement.
En effet, si, d'un côté, les créatures de ce monde portent sur elles comme un reflet de la divinité proclamant Dieu comme leur auteur, d'un autre, ces mêmes créatures ne sont pas marquées au sceau de ces purs esprits ; aussi ne peuvent-elles pas nous donner, sans la possibilité d'un doute, la certitude de leur existence. Le monde n'a pas été fait par elles, il peut continuer d'exister sans elles, et nous n'avons pas besoin, pour expliquer les phénomènes qu'il nous présente, de recourir à leur intervention.
Il s'ensuit donc que les arguments exposés ci-dessus tendent seulement à montrer que l'existence de purs esprits, supérieurs à nos âmes et distincts de Dieu, est chose convenable, d'accord avec l'harmonie de l'univers ; mais ils ne nous permettent pas d'affirmer, sans l'ombre de doute, le fait de leur existence. La réalité de purs esprits peuplant le monde invisible, demeurerait pour nous un problème insoluble, sans une révélation spéciale venant de Dieu lui-même et dont nous parlerons ci-après.
II. - Les phénomènes spirites ne sont pas une preuve suffisante de l'existence de purs esprits
1. Nous avons dit qu'à la lumière de la seule raison, on ne peut arriver avec certitude à la connaissance de l'existence objective d'esprits entièrement libres de la matière, supérieurs à l'âme humaine, et distincts de Dieu. Mais on peut prétendre, en contradiction avec une telle assertion, que précisément les phénomènes ordinaires du spiritisme, ancien ou moderne, sont une preuve suffisante de la réalité objective de l'existence de tels esprits.
En fait, nous savons, d'après l'histoire du spiritisme et les récentes recherches des savants, ce que sont ces phénomènes. Les lois de la nature, peut-on ajouter, nous sont suffisamment connues pour nous permettre de dire que ces phénomènes ne sont pas dus à l'action d'un agent visible. D'autre part, l'étude des facultés de notre âme nous conduit à conclure, ainsi que nous le verrons plus tard, qu'elle ne peut, une fois séparée du corps, exercer un contrôle de ce genre sur les éléments de la matière. Ne pouvons-nous donc, par suite, conclure à l'existence de certains agents spirituels complètement invisibles, supérieurs à l'âme humaine mais distincts de Dieu, que, par leur nature et leur opération particulière, nous pouvons supposer être les causes productrices des phénomènes en question, phénomènes qui ne nous paraissent pas pouvoir être attribués à d'autres agents ?
Notre réponse doit être négative. Ces manifestations sont insuffisantes pour établir avec une certitude absolue que des esprits, distincts des âmes humaines séparées de leurs corps, existent réellement.
Car, en admettant que de tels effets surpassent les pouvoirs connus de la nature, ils peuvent néanmoins être expliqués sans qu'il soit nécessaire de se référer à l'action de substances entièrement spirituelles. Dieu, à la vérité, peut, par sa puissance infinie, produire ces effets sans la coopération de causes secondes et, dans ce cas, son action immédiate en serait seule responsable.
2. Si l'on objecte que toutes ces manifestations ne peuvent être attribuées à Dieu, puisque certaines sont susceptibles de produire de mauvais résultats, par exemple l'affaiblissement des facultés mentales, morales et physiques, et que cela équivaudrait à faire de Dieu l'auteur du mal, on pourra répondre qu'une grande partie de ce mal provient d'un abus, plutôt que d'un usage normal de ces pratiques mystérieuses.
Si l'on insiste en disant que certaines de ces manifestations sont d'un caractère bas et immoral, alors qu'elles sont jointes à des assertions manifestement contradictoires, ou donnent lieu à une excitation délibérée au péché, on peut encore observer que, bien que ces circonstances indiquent clairement la présence d'un agent immatériel de nature mauvaise, distinct de la personnalité de Dieu qui est la sainteté parfaite, elles ne peuvent cependant pas constituer une base suffisante pour une croyance générale à l'existence de substances purement spirituelles. Des faits isolés ne sont jamais une preuve adéquate pour une croyance qui engage l'humanité tout entière.
3. Nous pouvons ajouter que, bien que ces signes puissent être pris comme une présomption en faveur de la conclusion que des agents invisibles, autres que des âmes désincarnées, sont à l'œuvre, il resterait à montrer quels sont ces esprits, et si d'autres esprits, d'une nature plus bienfaisante, peuplent le monde invisible. Les théories multiples et variées mises de nos jours en avant par les chercheurs scientifiques dans le but d'expliquer les phénomènes des séances spirites prouvent amplement ce que nous avançons ici, c'est-à-dire qu'avec l'aide de la nature seule nous ne pouvons arriver, avec pleine certitude, à la connaissance de l'existence de purs esprits tels que sont les anges.
III. - La preuve adéquate de l'existence de purs esprits
1. De ce qui a été dit jusqu'à présent nous pouvons comprendre combien sont insuffisantes la raison naturelle et l'expérience sensible pour démontrer, sans doute possible, l'existence d'un monde spirituel, distinct de notre univers visible.
Cette insuffisance, toutefois, a disparu, en vertu de l'enseignement de l'Église Catholique, tel qu'on le trouve dans la définition du quatrième Concile de Latran : (Dieu) par sa Toute-Puissance a créé à la fois, à l'origine des temps, les deux créatures, la spirituelle et la corporelle, c'est-à-dire l'angélique et la terrestre, et ensuite l'humaine, pour ainsi dire créature commune, composée d'esprit et de corps.
2. Cette définition n'était pas une addition nouvelle au dépôt de la foi, car on trouve mentionnée clairement l'existence de ces êtres spirituels, non seulement dans les œuvres des Pères, mais aussi dans la Sainte Écriture. Aussi bien dans l'Ancien que dans le Nouveau Testament, l'on parle de multitudes peuplant le monde invisible, disposées en bel ordre, comme une armée rangée en bataille. Qu'il suffise de citer ici les mots suivants : « Adorez-Le, vous tous ses Anges » ; et : « Leurs anges dans le ciel voient toujours la face de mon Père qui est dans les cieux » .
3. D'accord avec l'enseignement catholique, nous considérons ces purs esprits comme tout à fait distincts, en genre et en espèce, des âmes des hommes, que celles-ci soient unies à un corps, comme dans la vie terrestre, ou qu'elles en soient séparées par la mort, comme dans la vie future. Mais c'est là un point sur lequel nous devons insister plus en détail.
IV. - Distinction spécifique entre les purs esprits et les âmes des hommes
1. D'anciens écrivains ont pensé que les purs esprits dont nous parlons furent originairement d'un même genre ou de la même espèce que les âmes des hommes. Les soutenants de cette opinion furent appelés Origénistes, car ils prétendaient tirer leur opinion des écrits d'Origène, le célèbre docteur de l'Église d'Alexandrie . Ils soutenaient que ces esprits furent créés longtemps avant que ne fût formé le corps de l'homme, et même longtemps avant que la matière n'existât, et que, dans la première intention de Dieu, aucun d'eux n'était destiné à être uni à un corps matériel. Comment donc arriva-t-il que, par la suite, certains de ces esprits furent en fait unis à des corps terrestres ?
D'après les partisans de cette doctrine, ce fut en conséquence du péché que cette union eut lieu pour quelques-uns de ces esprits, ceux qui persévérèrent dans la sainteté demeurant dans un état purement spirituel. De là la distinction entre l'âme humaine, en relation de dépendance avec un corps comme complément de sa nature, et les purs esprits exempts ou libres d'une telle relation, ne serait d'après ces écrivains, qu'une distinction de degré, non d'espèce ou de genre. La ligne de démarcation entre les âmes des hommes et les purs esprits indiquerait une différence accidentelle, mais non substantielle
2. Chose assez étrange, il se trouve que ces opinions des anciens Origénistes coïncident parfaitement avec l'enseignement courant des spirites et des théosophes modernes les plus notoires.
3. Mais de telles opinions sont contredites par l'enseignement de la théologie catholique affirmant que le pur esprit diffère essentiellement de l'âme humaine, à ce point qu'il ne peut être uni substantiellement à un corps, tandis que cette dernière est reçue dans le corps qu'elle informe dès le premier moment de sa création, constituant avec lui non seulement une espèce distincte, mais aussi une individualité complète. Or il est impossible que l'âme humaine dépasse les frontières de sa propre nature au point de devenir une même espèce avec un pur esprit, celui-ci serait-il de l'ordre le moins élevé. Car, même après la mort, l'âme demeure ce qu'elle fut durant la vie terrestre, ordonnée au corps pour lequel elle fut créée.
En un mot, de même que chaque âme est numériquement distincte des autres âmes, ainsi est-elle distincte spécifiquement des purs esprits. Elle ne pourra jamais aspirer à devenir elle-même un pur esprit.
4. En réalité, une évolution ou transformation de l'âme humaine en une nature angélique est non seulement contraire à l'enseignement de l'Église, mais est en fait contredite également par la voix de la nature. Nous sentons en nous une vive aspiration naturelle vers la perfection, mais cela dans la sphère de notre activité propre, car désirer changer de nature est chose inconcevable.
Un tel changement, pour se produire, impliquerait la destruction de l'âme elle-même, vu qu'elle ne pourrait atteindre à une forme spécifique supérieure sans souffrir un changement substantiel et par conséquent sans subir d'abord une destruction complète. L'évolution d'un être en une espèce substantiellement distincte est contraire, à la fois, à la théologie catholique et à l'enseignement de la saine philosophie.
Nous nous proposons de traiter plus loin de la nature de l'âme humaine, soit unie au corps, soit séparée de lui.
Ce qui nous occupe actuellement, c'est de connaître la nature des purs esprits que nous savons être spécifiquement distincts de l'âme humaine.
V. - Nature des purs esprits
1. Il nous est difficile, dans notre état présent de vie, de comprendre clairement quelle est la nature d'un pur esprit ou d'un ange. Gênés comme nous le sommes par notre ambiance matérielle, n'ayant des choses de ce monde aucune conception qui ne soit nécessairement accompagnée d'images sensibles et matérielles, nous ne pouvons, sauf avec grande difficulté, arriver à une notion exacte de l'essence d'un pur esprit. Tout ce que nous pouvons faire est d'essayer de nous former une idée approximative de ce qu'est en réalité une substance purement spirituelle.
2. Par les mots purs esprits, nous entendons des êtres intelligents d'une nature si subtile qu'elle ne soit en aucune façon composée de matière, quelque raffinée ou éthérée que nous puissions la concevoir. De tels êtres sont ainsi en dehors de toute perception de nos sens, quelque parfaits et raffinés qu'ils soient, et transcendent l'ordre tout entier du monde matériel et visible. Ce serait donc une erreur de les concevoir comme appartenant à une classe intermédiaire entre des êtres doués d'une forme corporelle et ceux qui en sont exempts, tels que la crédulité du moyen âge a imaginé les Sylphes, c'est-à-dire des substances d'une nature aérienne possédant le pouvoir d'un mouvement léger et rapide.
3. L'immatérialité des êtres auxquels nous songeons en ce moment est la raison pour laquelle ils sont nommés exactement des esprits, le terme esprit impliquant l'idée d'une chose tout à fait au-dessus de la matière et libre de toute relation essentielle avec elle. D'où il suit que ce terme ne saurait être convenablement employé pour désigner l'âme humaine. Bien que celle-ci en effet soit, elle aussi, d'une nature spirituelle, toutefois, ayant été créée pour informer un corps et constituer avec lui une substance individuelle unique, elle n'est un esprit qu'au sens bien plus large de ce terme, et ne peut en aucun cas être nommée un pur esprit.
4. En outre, puisque les purs esprits sont, comme nous le verrons plus loin, doués d'une perception mentale bien supérieure à la nôtre, on les nomme aussi intellects, intelligences ou esprits. Pour être plus précis nous devrions noter que ces termes sont plus métaphoriques qu'exacts, puisque, dans leur signification propre, on ne devrait pas les employer pour désigner la substance, mais seulement cette faculté de la nature angélique, par laquelle elle saisit le vrai. Cependant comme nous employons souvent le nom d'une partie pour désigner le tout, ainsi par « intelligences » nous entendons habituellement non la faculté de compréhension des substances spirituelles, mais les substances spirituelles elles-mêmes.
5. Mais pourquoi ces substances sont-elles nommées anges ? La réponse est évidente. La condition naturelle de ces esprits les met, plus qu'aucune autre créature, dans un rapport direct avec Dieu, les plaçant, pourrait-on dire, à mi-chemin entre l'homme et la Divinité. Dieu les emploie donc comme ses envoyés spéciaux, pour transmettre le message divin à la race humaine ; de là la coutume de les nommer anges, car ce mot signifie messager . Mais il y a, comme nous le verrons par la suite, de bons et de mauvais anges.
Un ange est donc un pur esprit, c'est-à-dire un être non composé, comme le sont les hommes dans cette vie, de deux substances différentes, corps et âme, liées l'une à l'autre dans une unité de nature. Ce n'est pas non plus un être substantiellement uni ou nécessairement ordonné à un corps comme l'est notre âme. Il n'y a, dans les anges, rien de matériel, pas l'ombre la plus légère d'un corps, si subtil et si impondérable que nous puissions l'imaginer. Un point est quelque chose de trop matériel pour représenter la simplicité d'un ange ; l'éclair qui passe dans le ciel ne donne pas même une idée de sa vigueur et de son énergie, et la force irrésistible d'un feu violent ne peut être comparée à la puissance de ces merveilleux esprits . Dieu a créé toutes choses en ce monde pour la manifestation extérieure de ses perfections infinies et les Anges sont, par nature, les plus beaux miroirs réfléchissant la spiritualité de la Divinité.
6. Un ange est, toutefois, un être créé, et par conséquent fini, ce qui établit la distinction entre lui et Dieu, pur Esprit d'une grandeur infinie, dont l'essence contient toute perfection imaginable. Ainsi tandis que Dieu, en raison de son immensité, remplit tout l'univers, et connaît et peut faire toutes choses, un ange est limité dans son essence ainsi que dans la sphère de ses connaissances aussi bien que de son action. Au delà de ces limites il ne possède ni pouvoir, ni connaissance. Mais c'est une chose de parler des limitations de la connaissance de l'ange et c'en est une autre de parler des confins de son pouvoir, comme il nous reste à le dire.
Ce qui nous préoccupe actuellement c'est le problème concernant les agents réels des phénomènes spirites. À cette fin nous devons porter notre attention, d'abord sur le degré de connaissance des substances angéliques et ensuite sur le pouvoir possédé par elles sur le monde visible.
CHAPITRE II - LA CONNAISSANCE ANGÉLIQUE
1. Un grand nombre des phénomènes qui se produisent dans les séances spirites témoignent d'une somme remarquable de connaissance surnaturelle possédée par leurs auteurs et la question se pose ici d'elle-même: à quels agents ces phénomènes doivent-ils être attribués ?
Cette question ne peut être résolue, si l'on ne recherche, tout d'abord, quelle est la nature et l'extension de la connaissance possédée par les purs esprits que nous appelons anges.
Quelle est donc la nature et l'étendue de cette connaissance possédée par les anges et de quelle façon l'obtiennent-ils ? La connaissance d'un ange diffère-t-elle de celle d'un autre et quels sont les objets que saisit l'esprit angélique ? Les anges peuvent-ils connaître les événements futurs et les secrètes pensées des cœurs ? Comment pouvons-nous, dans notre vie présente, entrer en communication avec le monde des êtres angéliques ?
La réponse à ces questions n'est rien moins que facile, le monde des esprits se trouvant tout à fait au delà de notre champ d'expérience. Mais la théologie catholique, élaborée par les études des Pères et des Docteurs de l'Église, a depuis longtemps donné sur tous ces points des explications précises, en dehors desquelles toutes les autres assertions se révèlent inadéquates, sinon tout à fait fausses.
2. Les explications que nous donnerons pourront paraître à quelques lecteurs, un peu laborieuses et certains pourront être tentés de les prendre pour d'ingénieuses suppositions plutôt que pour des réalités objectives. Ces explications cependant sont fondées sur les lois nécessaires de la logique et de la déduction et comme telles ne peuvent être repoussées à la légère. Il faut en outre se rappeler qu'une explication trop facile et trop évidente de la connaissance et des pouvoirs d'êtres tout à fait en dehors de notre propre sphère, porte la marque de l'insuffisance et doit être examinée avec une très grande méfiance. Plus la vérité que nous considérons est élevée, plus l'explication de cette vérité doit se trouver en dehors du lieu commun. Le lecteur doit donc être préparé à accepter l'interprétation que fournit la théologie catholique, si subtile qu'elle paraisse, ou abandonner tout espoir de parvenir à une compréhension exacte de la nature de la connaissance angélique.
3. Il faut également observer, dès le début, que nous avons surtout l'intention de parler ici de la connaissance naturelle des anges, c'est-à-dire de la connaissance proportionnée à leur condition indépendamment de l'ordre de la grâce. La théologie catholique enseigne qu'outre cette connaissance naturelle, certains d'entre eux possèdent aussi une somme de notions surnaturelles, dont la source se trouve dans la vision immédiate de l'Essence divine, vision qui n'est pas commune à tous les anges, mais qui n'est accordée qu'aux bons anges.
Notre dessein étant d'examiner la nature et les causes des phénomènes spirites qui ne peuvent être attribués qu'à la connaissance et au pouvoir naturels des anges, il n'est pas nécessaire que nous nous occupions, pour le moment, de l'examen de la connaissance surnaturelle de ces êtres spirituels, bien qu'il soit bon de ne pas négliger entièrement cet aspect de la question. Nous en parlerons brièvement un peu plus loin, quand nous traiterons de l'illumination angélique qui, comme nous le verrons, a son origine dans la vision de l'Essence divine.
I. - Nature et étendue de la connaissance angélique
1. Il est manifestement beaucoup plus facile de se former une idée exacte de la connaissance à laquelle, peuvent parvenir les diverses formes de vie sensitive, que de la manière dont s'accomplit, dans les substances angéliques, l'œuvre de perception de la vérité. Bien plus, l'erreur où nous avons la chance de tomber ici est l'opposé même de celle qui pourrait accompagner notre examen de la connaissance chez les animaux. Car, tandis que la connexion intime entre nos facultés sensibles et nos facultés rationnelles nous dispose à surestimer les facultés sensibles de la création brute, l'absence d'un fil conducteur nous reliant au royaume des substances angéliques, nous fait au contraire sous-estimer la valeur intellectuelle de ces êtres tout spirituels, notre tendance nous portant à les mesurer avec l'étroit compas de nos propres facultés mentales.
2. En réalité, la différence, dans la faculté de compréhension, entre l'esprit angélique et l'esprit humain est immense. Il existe, entre la faculté intellectuelle de l'ange du rang le moins élevé et celle du plus doué qui soit parmi les hommes, une inégalité beaucoup plus grande qu'entre celle du savant le plus intelligent et celle du paysan le plus ignorant. Et bien que l'intellect d'un ange ne soit pas sa propre substance, de même que notre intellect n'est pas la nôtre, l'ange possède néanmoins une telle pénétration, qu'il est capable d'embrasser, d'un simple regard, le domaine tout entier d'une science s'offrant à sa perception, de même que nous pouvons embrasser, d'un seul regard, tout l'ensemble d'un spectacle matériel offert à notre vue.
3. Mais pour arriver à mieux comprendre l'étendue de la connaissance angélique, imaginons trois sphères concentriques où se meuvent respectivement trois genres d'esprits. La première est la sphère de l'intellect humain dont le rayon est court, limité qu'il est à la nature des objets matériels, puisque l'homme est lui-même matériel et par conséquent incapable de comprendre adéquatement la nature des êtres spirituels, tels que sont les anges. Ceci, bien entendu, ne nous empêchera pas de nous efforcer d'étudier les lois de la connaissance angélique, de même qu'un astronome n'omet pas de se servir de son instrument pour ses recherches dans le ciel et l'étude des corps célestes, quand bien même il se sent incapable d'acquérir, à ce sujet, une science aussi adéquate qu'il le désirerait.
4. Au delà de cette sphère et la renfermant est la sphère où se meut l'intellect angélique. Cette sphère est incommensurablement plus grande que la première et embrasse non seulement les choses de l'univers matériel, mais aussi les objets purement intellectuels du monde invisible. Toutefois, l'intellect angélique n'entre pas en possession de cette sphère de connaissance par un processus graduel et laborieux, comme c'est le cas chez l'homme. L'esprit humain, dans l'enfance, est pour ainsi dire en sommeil, et ce n'est que petit à petit qu'il s'éveille à la vérité, jusqu'à ce qu'il finisse par comprendre qu'au delà des choses de ce monde matériel il existe une autre réalité, qui n'est ouverte qu'à la pensée.
L'intellect angélique, au contraire, n'a pas besoin de passer par un tel processus de développement intellectuel. Dès le premier moment de son existence, il saisit tous les objets contenus dans sa sphère, et cela comme il lui plaît, ne connaissant ni fatigue, ni labeur dans cet acte, se mouvant, comme dans son élément propre, dans l'éblouissante clarté du monde purement intellectuel, avec une agilité et une facilité extraordinaires.
5. Au delà de cette seconde sphère il en est une autre, infiniment éblouissante, et sans confins créés, renfermant et dépassant les deux premières dans un degré incomparable. C'est la sphère de l'Esprit divin, sphère de lumière intellectuelle pleine d'amour, amour de vrai bien plein de joie, joie qui surpasse toute douceur . Il ne nous appartient pas de parler ici de la connaissance propre à la divinité.
II. - Comment les Anges entrent en possession de leurs connaissances
1. Pour être en mesure d'entrer plus avant dans la compréhension des caractères spéciaux de la connaissance angélique, nous devons d'abord examiner le mode particulier suivant lequel l'intellect angélique acquiert les connaissances propres à sa nature. Ce mode diffère largement de ce que l'expérience nous montre comme étant propre à notre nature.
Nous passons graduellement d'un état d'ignorance à un état de connaissance. Les Anges, au contraire, ont possédé, dès le commencement de leur existence, la somme totale des connaissances naturelles propres à leur état.
2. L'âme humaine, liée comme elle l'est à son propre corps, et dépendant de lui d'une certaine façon pour ses opérations, doit faire usage des sens externes et de l'imagination pour arriver à la vérité. Ce processus n'est pas instantané, mais graduel ; si bien que nous devons d'abord saisir les objets extérieurs, avant que notre esprit puisse atteindre à une connaissance intellectuelle des choses et devenir capable, après mûre réflexion, de les distinguer convenablement l'une de l'autre.
C'est ainsi que l'ignorance d'un enfant ne cesse que lorsque ses sens sont suffisamment développés pour le mettre à même de comprendre, dans leur réalité objective, la nature ou l'essence des choses environnantes. Et même alors sa connaissance n'est pas parfaite, comme en témoigne le fait qu'il ne connaît que des termes généraux pour désigner les différents objets de sa compréhension. Ce n'est que lorsqu'il est avancé en âge et que son esprit s'est développé en grandissant, qu'il devient apte à désigner chaque objet par le nom qui lui convient.
L'intellect d'un enfant, en raison de l'union du corps et de l'âme, suit donc la marche que nous observons, par exemple, dans la croissance des plantes. La semence confiée à la terre, après s'être tout d'abord ouverte à l'action vivifiante du soleil et de l'eau, croît progressivement par l'assimilation mystérieuse et puissante des éléments vitaux et finit par devenir une plante qui à son tour porte des fruits de son espèce.
3. Il n'en est pas ainsi des anges. Ayant été créés dans la pleine perfection de leur nature, les esprits angéliques ne connaissent pas de développement par croissance graduelle. Ils ne souffrent aucun déclin dans leurs connaissances. Ils sont toujours en possession de la lumière et de la science qui leur sont propres, sans que cette science ait à passer par étapes consécutives, de la brume du matin à la splendeur d'un étincelant midi, et sans que leur lumière disparaisse dans les ténèbres de la nuit ou même s'estompe dans un crépuscule.
4. Comment donc pouvons-nous nous former une idée de ce qu'est la connaissance angélique ? En nous rappelant d'abord que toute lumière spirituelle procède de Dieu qui est la lumière essentielle, et que c'est par cette lumière que les créatures intelligentes ont une ressemblance spéciale avec Lui, se connaissant elles-mêmes et connaissant les choses de ce monde et, par-dessus tout, Dieu, le Créateur de l'univers. Or, de même que les choses de ce monde sont sorties des mains de Dieu dans la perfection de leur nature et de leur être, de même aussi la lumière spirituelle par laquelle les anges ont été à un certain degré faits à la ressemblance de Dieu, leur a été donnée, dès le principe, dans toute sa perfection.
Or les anges sont, d'une part, supérieurs à nous par nature, et d'autre part n'ont pas de sens externes leur permettant d'entrer en contact avec le monde extérieur, pas plus qu'ils ne possèdent cette faculté nommée l'intellect agent (intellectus agens), qui, dans notre cas, illumine les objets de notre connaissance et les rend actuellement intelligibles.
Il s'ensuit que les anges ont, non seulement, reçu de Dieu, dès le commencement, outre leur faculté intellectuelle radicale beaucoup plus puissante que la nôtre, une plus grande abondance de lumière divine que celle que nous possédons nous-mêmes, mais aussi qu'ils l'ont reçue immédiatement de Dieu, lumière suprême du monde, et que cette lumière tend à illuminer tous les objets connaissables par eux, les leur rendant actuellement perceptibles.
5. Or, quelle est cette lumière que les anges reçurent immédiatement de Dieu dès leur création ?
Comme nous venons de le laisser entendre, cette lumière est de deux sortes. D'abord, il y a une lumière radicale, qui n'est autre chose que la faculté intellectuelle de comprendre ou la capacité de connaître les choses. Puis il y a une lumière objective qui éclaire les objets et les rend actuellement intelligibles.
6. La lumière dont nous parlons ici consiste précisément en ces images mentales, représentations des objets externes, matériels ou spirituels. C'est, vers ces images, que l'intellect angélique se tourne pour connaître et comprendre les choses de ce monde qu'elles ont fonction de représenter. L'intellect angélique est donc comme un tableau, ou mieux encore, comme un vivant miroir que l'ange n'a qu'à contempler pour connaître les choses naturelles de ce monde.
La possession de la connaissance chez les anges n'est donc pas le résultat d'une étude prolongée ou d'un effort quelconque. L'acquisition de cette connaissance n'implique pas, de leur part, une tension ou une fatigue, comme c'est le cas pour nous qui ne pouvons entrer en contact avec le monde visible que par le moyen de nos sens extérieurs, par l'exercice de notre faculté imaginative et par l'activité de l'intellectus agens, illuminant les phantasmes, pour en tirer les images ou espèces intelligibles.
L'opération intellectuelle d'un ange, consiste en un regard paisible porté sur ces représentations ou images, existant dans son esprit, et cela dès le premier moment de sa création.
7. Il faut cependant admettre chez les anges, un certain accroissement de connaissance en proportion du développement des événements de ce monde. En effet, ne sachant pas les choses futures, comme nous le verrons plus loin, il est nécessaire qu'ils acquièrent de nouvelles connaissances quand ces événements viennent à se réaliser. En outre des révélations peuvent leur être faites, soit par Dieu lui-même, soit par d'autres anges, soit même par l'homme, puisque les pensées secrètes des anges et des hommes ne sont connues que de Dieu et de leurs auteurs. Mais on se tromperait si l'on croyait que cet accroissement est le résultat de nouvelles images se formant dans l'esprit angélique, les images infuses dès le commencement étant suffisantes pour ce but. Ces images, en effet, ont par elles-mêmes la vertu de représenter ces événements, mais seulement quand ils se vérifient dans le temps. Avant ce moment, ces images sont comme voilées. Le voile tombe au moment où ces événements s'accomplissent ; et ces mêmes images montrent clairement ainsi aux anges les événements nouveaux avec toutes les circonstances qui les accompagnent.
III. - Comment la connaissance d'un Ange diffère de celle d'un autre
1. Ayant ainsi montré quelle est l'origine de la connaissance angélique, nous examinerons maintenant la différence qui existe entre la connaissance d'un ange et celle d'un autre.
Bien qu'il y ait pour tous les anges, comme nous l'avons indiqué, un mode commun de conception, (c'est-à-dire un simple regard sur les images des choses imprimées dans leur esprit par Dieu) il existe néanmoins une différence de degré dans cette conception. Cette différence est déterminée par le degré de perfection que l'ange individuel possède naturellement. Comme il n'y a pas deux anges exactement semblables, la faculté de comprendre et l'usage conséquent de cette faculté varient naturellement d'autant de degrés qu'il existe d'anges.
En quoi consiste donc cette différence de compréhension par rapport à la connaissance naturelle des choses ? Elle consiste dans la différence des images ou des représentations qui, ainsi que nous l'avons expliqué, furent imprimées par Dieu dans l'intellect angélique dès le commencement, ces images étant en proportion de la perfection d'esprit ou d'intellect de chaque ange en particulier. Et en quoi consiste la différence entre les images ou représentations des anges les plus élevés et celles des anges d'un degré inférieur ?
2. La différence consiste en ce que chez les anges d'un ordre supérieur, ces images sont plus universelles et par conséquent d'une nature plus élevée, tandis que chez ceux d'un rang plus bas, elles sont plus particularisées et de moindre envergure. D'où il suit que, tandis que la connaissance naturelle d'un esprit supérieur a plus d'unité et de simplicité, celle d'un esprit inférieur est plus divisée et pour ainsi dire fragmentée. De même que le soleil, dans la perfection de sa lumière transcendante, contient toutes les différentes lumières artificielles que le génie de l'homme a su produire, ainsi la connaissance d'un esprit supérieur contient, dans ces images universelles, toutes les images fragmentaires que possèdent les intellects des esprits d'un ordre inférieur.
3. Un étranger, arrivant pour la première fois dans une ville, ne peut en acquérir une connaissance distincte qu'en en parcourant successivement les rues et les places. Mais s'il montait sur une tour élevée, il serait à même d'embrasser d'un seul coup d'oeil, non seulement la ville elle-même, mais encore toute la campagne qui l'environne. C'est ainsi qu'un ange d'un ordre inférieur ne peut percevoir, dans une image, qu'un nombre limité d'objets, tandis que l'ange supérieur peut, dans sa contemplation du monde, embrasser un champ de vision beaucoup plus étendu.
4. Tout ceci est en accord avec la loi générale de l'univers. Cette loi veut que les créatures supérieures, étant plus proches de Dieu, participent aux perfections divines dans une plus large mesure et, en même temps, d'une manière plus simple que les créatures inférieures. Ainsi donc il est juste que les images spirituelles, qui de Dieu comme du centre de toute connaissance, rayonnent dans le monde des anges, passent, conformément à cette loi, dans leurs intelligences avec une perfection inversement proportionnée à la distance où chaque ange se trouve naturellement par rapport à Dieu, Sagesse Infinie et source de toute lumière spirituelle.
IV. – L’Illumination angélique
1. La connaissance possédée par les anges dont nous avons parlé jusqu'ici, est la connaissance des vérités naturelles que tous les anges possèdent également quelle que soit la différence de leur degré individuel de compréhension. Mais, outre ces vérités naturelles, il existe des vérités d'ordre surnaturel, celles qui ont trait aux mystères de la foi et à des faits tels que les opérations multiformes de la grâce dans les âmes des justes. Ces vérités et ces faits sont connus des anges quand ils contemplent l'œuvre de Dieu sous la lumière de la révélation ; c'est-à-dire dans leur vision de l'Essence divine face à face, privilège appartenant en propre et de façon exclusive aux bons anges.
2. Il existe toutefois une différence entre la vision de l'essence divine et la vision des opérations divines. L'essence divine est contemplée par tous les anges directement et sans intermédiaire ; les opérations divines au contraire, sont comprises plus ou moins pleinement dans la vision de Dieu suivant que l'ange est plus ou moins proche de Lui. Mais la charité d'un ange pour l'ange, son compagnon, ne lui permet pas de garder pour lui tout ce qu'il a vu ; en conséquence, l'ange supérieur qui voit mieux que l'inférieur les opérations divines, illumine celui-ci en intensifiant sa lumière naturelle et en l'instruisant dans les mystères de la grâce et de la gloire.
De là procède cette merveilleuse communion entre eux que la théologie nomme illumination angélique. Bien que ceci n'entre pas directement dans le cadre du présent ouvrage, nous croyons cependant qu'il sera bon d'en dire quelques mots d'après l'enseignement que les Docteurs de l'Église ont laissé sur ce sujet. Nous trouverons là une aide pour mieux connaître la nature et la manière de comprendre de ces merveilleux esprits angéliques qui sont, pour le moment, l'objet de notre étude.
3. Qu'entendons-nous par illumination angélique ? Nous entendons l'acte par lequel un ange supérieur manifeste à un inférieur quelque vérité de l'ordre surnaturel, vérité connue de celui-là par l'immédiate révélation du Verbe de Dieu, et communiquée par lui d'une manière intelligible aux anges inférieurs. En effet, la manifestation des vérités surnaturelles dépend entièrement de la volonté de Dieu, étant soumise à son libre choix et ces vérités ne peuvent donc être connues par la faculté naturelle de l'ange. Pour qu'un intellect angélique découvre ces vérités, une révélation spéciale de Dieu est nécessaire. Dieu, par exemple, manifeste directement aux plus élevés des anges le fait de l'Incarnation de son Divin Fils ; mais, comme dans toutes ses œuvres, il a coutume de se servir des causes secondes, il laisse aux anges éclairés immédiatement par lui le soin d'illuminer les autres anges moins élevés sur ce mystère et autres semblables.
4. Par conséquent, de même que, dans la production des choses inanimées ou des êtres vivants, Dieu met en action des causes secondaires matérielles, ainsi, dans la manifestation de ces vérités surnaturelles, sa sagesse a ordonné que, tandis que la plus haute intelligence serait directement illuminée par Lui, celle-ci, à son tour, ferait acte d'agent intermédiaire en imprimant les images reçues sur l'intelligence qui lui est inférieure.
Il y a donc ainsi, tout au long de l'échelle de l'intelligence spirituelle, dans chaque esprit angélique, une influence à la fois active et passive, de telle façon, toutefois, que le premier esprit, tout en illuminant les autres, est lui-même illuminé directement par Dieu seul. D'autre part, le dernier être placé sur l'échelle de l'intelligence spirituelle, tout en étant illuminé, ne communique pas l'illumination aux autres esprits mais seulement à l'homme. Cependant, à la tête de tous les anges, il faut placer l'âme très sainte du Verbe incarné qui, comme une lumière resplendissante et très pure, illumine toute créature intellectuelle, y compris la plus haute intelligence angélique.
5. La manière dont a lieu cette illumination spirituelle ressemble assez à celle adoptée par le maître quand il veut transmettre à son élève quelque connaissance scientifique. L'élève est incapable de saisir, d'un seul coup, la science de son maître. Celui-ci doit donc adapter son enseignement à la capacité mentale de celui-là, et, dans ce but, il doit chercher à exposer, au moyen d'exemples et de propositions particulières, les principes universels contenus dans ces vérités particulières et que son propre esprit perçoit d'un seul coup d'œil. C'est ainsi qu'un ange supérieur s'accommode à la capacité d'un ange inférieur, présentant à l'intellect de ce dernier, sous une forme circonscrite, ces vérités universelles, dont il a lui-même une compréhension plus universelle et par suite plus simple et sans division.
D'où il suit que le rayon de lumière divine, émanant de Dieu, se divise et diminue quelque peu d'intensité, pour ainsi dire, alors qu'il atteint les substances spirituelles moins parfaites, c'est-à-dire les plus éloignées de la lumière divine, source de toute vérité.
6. Tout ceci confirme ce que nous avons dit précédemment, à savoir, que la connaissance naturelle et la connaissance surnaturelle possédées par les différents anges ne sont, ni l'une ni l'autre, également parfaites chez chacun d'eux, de même que la connaissance d'un élève n'est pas égale à celle de son maître, mais lui est nécessairement inférieure.
Toutefois une différence existe entre les deux processus. Chez l'élève, la connaissance de la vérité est obtenue par un accroissement ou une assimilation graduelle, tandis que l'ange l'acquiert instantanément. En outre il peut arriver, et il arrive souvent, que l'élève devance son maître et le surpasse en connaissance ; mais un ange d'ordre inférieur ne peut jamais espérer atteindre la perfection de la connaissance possédée par un ange d'ordre plus élevé. Une telle chose serait une dérogation à l'ordre établi par Dieu. Or une dérogation de ce genre ne peut jamais être admise dans la hiérarchie angélique puisqu'elle serait dépourvue de finalité, de même qu'il ne peut jamais être admis qu'un ange inférieur illumine un ange plus élevé.
7. Enfin, il nous faut observer que ce que nous avons dit de l'illumination angélique, se rapporte uniquement aux bons esprits. Les esprits mauvais étant exclus de ce commerce intellectuel, du fait qu'ils sont retranchés de l'ordre surnaturel et de l'amitié de Dieu. Ils peuvent, bien entendu, communiquer leurs pensées et leurs désirs l'un à l'autre sous forme de questions et de réponses. Ils peuvent aussi recevoir des bons anges des révélations spéciales, mais, ni dans l'un ni dans l'autre cas, on ne peut parler d'illumination au sens propre du mot, cette communication ne rapprochant aucunement ces esprits tombés de la source de vérité qui est Dieu. Or les anges déchus sont totalement séparés de Dieu, si bien qu'ils ne peuvent jamais espérer de réconciliation avec Lui .
V. - Objets qu'embrasse la connaissance naturelle des Anges
1. L'illumination angélique appartient exclusivement, comme nous l'avons dit, à l'ordre surnaturel, mais nous devons nous occuper plus particulièrement dans cette étude de la connaissance naturelle des anges dont nous avons déjà décrit la nature. Examinons donc quels sont les objets inclus dans cette connaissance, et voyons si celle-ci est limitée à une certaine classe d'objets, ou si toutes les diverses branches du savoir naturel sont ouvertes aux anges.
Il n'est pas facile de déterminer exactement quel peut être le champ de la connaissance angélique, vu que cette connaissance diffère de la nôtre par le genre et par l'origine. Nous pouvons, en tout cas, dire avec une pleine certitude que la somme de connaissance possédée par l'ange le moins élevé de tous surpasse d'une manière incommensurable celle que possède l'esprit humain le plus parfait. Nul homme, par exemple, ne peut exceller dans plus d'une branche de savoir et une étude prolongée nous amène à découvrir que, même dans cette seule branche, ce qui nous reste à connaître dépasse de beaucoup ce que nous connaissons réellement. En outre, l'acquisition d'une nouvelle connaissance nous oblige souvent à corriger ou à modifier les opinions et les notions que nous avions tout d'abord établies.
2. Ces imperfections n'existent pas dans la connaissance infuse des substances spirituelles. Chez elles, ces images auxquelles nous avons fait allusion dans les paragraphes précédents, ne sont pas seulement représentatives des principes généraux qui régissent chaque science en particulier, mais, elles transmettent tous les détails virtuellement contenus dans ces principes, si bien qu'une seule et même image informe l'esprit angélique de chaque point particulier contenu dans cette science. Il n'y a donc aucune confusion dans l'esprit angélique quand il passe de l'examen d'un objet à celui d'un autre.
3. Pour donner un exemple, nous pouvons imaginer un ange portant un moment son attention sur l'image ou représentation des sciences naturelles. Il y lira ainsi non seulement les grands principes qui sont la base de toute recherche expérimentale, mais aussi chaque détail de notre connaissance en Géologie, en Astronomie, en Botanique, en Zoologie ou en Archéologie historique, tous les détails en un mot qui ne nous sont révélés que par une étude patiente et l'observation assidue des phénomènes naturels.
Le même ange peut aussi contempler, avec une égale facilité, à la fois les principes et les détails des divers arts, connaissant immédiatement et exactement, sans effort de sa part, la combinaison variée des notes qui entrent dans une composition musicale ou la proportion et l'arrangement des couleurs dans une peinture et ainsi de suite.
En outre, l'homme doit dépenser beaucoup de temps et d'énergie pour recueillir une information exacte sur chaque catégorie de n'importe quelle sorte d'êtres ou sur chaque individu distinct de n'importe quelle catégorie, en même temps que sur ses caractéristiques et ses propriétés spécifiques.
Mais un ange connaît, d'un seul coup d'oeil, d'après l'image représentative, disons, de la nature animale, non seulement les diverses espèces d'animaux existants, mais aussi chaque individu de l'espèce ayant pu exister, en même temps que ses propriétés particulières et ses moyens d'action. Il en est de même pour la connaissance de tout objet, quel qu'il soit, pouvant se trouver dans la nature, que cet objet soit organique ou inorganique, matériel ou spirituel, visible ou invisible.
4. On verra aussi que la science humaine est de beaucoup surpassée, à la fois en étendue et en précision, par la science de l'esprit angélique. En même temps, il faut nous rappeler qu’il existe une différence dans la connaissance des anges, suivant le degré de perfection de chacun d'eux. Cette différence, comme on l'a déjà montré, consiste dans le fait qu’un plus petit nombre d'images suffit à l'ange supérieur, tandis qu'un plus grand nombre est nécessaire aux anges d'un degré inférieur.
Observons encore que l'esprit angélique n’est pas limité par le temps et l'espace, et nulle distance, si grande qu'elle soit, n'apporte d'obstacle à l'exercice de sa connaissance. On comprendra donc facilement à quel point la connaissance de ces intelligences spirituelles surpasse la nôtre ou même tout ce que nous pouvons imaginer, non seulement en étendue, mais encore en compréhension, exactitude et instantanéité.
5. Néanmoins, si grande que soit la compréhension de l’esprit angélique, nous devons exclure deux choses de la sphère où elle s'exerce ; premièrement, les événements futurs dépendant d'une cause libre, et secondement, les secrètes pensées des cœurs.
Nous nous proposons de nous arrêter plus longuement sur ces deux points, puisque, comme on le verra, ils sont d'une extrême importance pour déterminer la relation existant entre les phénomènes spirites ou télépathiques et le monde angélique.
VI. - Les Anges ne connaissent ni les événements futurs, ni les secrètes pensées des cœurs
1. Quand nous affirmons que les événements futurs dépendant d'une cause libre et les secrètes pensées des cœurs ne peuvent être connus des anges, nous voulons dire que ces choses ne peuvent être connues par eux sans une révélation spéciale venant de celui ou de ceux, de qui dépendent respectivement ces deux sources de connaissance. Or les événements futurs dépendent de Dieu et les pensées du cœur dépendent de Dieu et de la créature qui en est l’auteur. La révélation, dans le premier cas, ne peut donc être faite que par Dieu, et, dans le second, uniquement par Dieu ou par les auteurs respectifs de ces secrètes pensées.
2. Nous parlons ici, bien entendu, d’une connaissance précise et certaine qui exclut toute possibilité de doute. On peut admettre, en effet, que les anges, par la pénétration de leur intellect, peuvent arriver à connaître les événements futurs dépendant des lois physiques et ceci avec certitude. Car le livre de la nature est ouvert à l’esprit angélique, les lois mécaniques qui gouvernent l'univers lui sont également connues, de même que les propriétés des choses et leurs mutuelles relations. L’ange peut donc, sans crainte d'erreur, prévoir les événements dépendant des forces naturelles des éléments, tels que tempêtes, ouragans, éruptions volcaniques ou pluie de météores ; il peut aussi, avec un certain degré de probabilité, prédire des événements dépendant de ces phénomènes, tels que la perte de vies humaines, la destruction de villes, la famine ou la peste. En outre la constitution physique de chaque homme est parfaitement connue de l’ange, si bien que celui-ci peut prédire, avec une exactitude approximative, l'état futur de santé d'une personne en particulier et même la longueur probable de sa vie, sauf, bien entendu, le cas d'accident imprévu.