Garrigou-Lagrange, Réginald Fr., Les trois âges de la vie intérieure - p. 3, Progressants, Les sources du progrès spirituel et de l'intimité divine

Un article de Christ-Roi.

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Tome II - TROISIÈME PARTIE - La voie illuminative des progressants
Les sources du progrès spirituel et de l'intimité divine

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Les sources du progrès spirituel et de l'intimité divine

CHAPITRE XXII - La docilité au Saint-Esprit

Après avoir parlé du progrès des vertus théologales dans la voie illuminative, il faut traiter de la docilité au Saint-Esprit qui est, par ses sept dons, l'inspirateur de toute notre vie pour la contemplation et pour l'action.
Nous avons exposé plus haut[1] ce que sont les dons du Saint-Esprit, suivant la doctrine de saint Thomas[2], qui voit en eux des habitudes infuses permanentes, (habitus infusi), qui se trouvent en toute âme juste, pour qu'elle reçoive promptement et docilement les inspira­tions du Saint-Esprit. Les dons, disent les Pères, sont dans l'âme juste comme les voiles sur la barque; la bar­que peut avancer à force de rames, ce qui est pénible et lent, c'est le symbole du travail des vertus; elle peut aussi avancer parce qu'un vent favorable gonfle ses voi­les; celles-ci la disposent à recevoir comme il faut l'im­pulsion du vent. Cette analogie a été indiquée d'une cer­taine manière par Notre-Seigneur lui-même lorsqu'il dit : « Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais d'où il vient, ni où il va; ainsi en est-il de qui­conque est né de l'Esprit.[3] »
Les dons du Saint-Esprit ont été comparés aussi aux diverses cordes d'une harpe qui, sous la main d'un artiste, rendent des sons harmonieux. On a comparé enfin leurs inspirations aux sept flammes du chandelier à sept bran­ches en usage dans la Synagogue.
Ces dons énumérés par Isaïe, XI, 2, et appelés par lui « esprit de sagesse et d'intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de science et de crainte », sont accordés à tous les justes, de fait que le Saint-Esprit est donné à tous, selon cette parole de saint Paul (Rom., V, 5) : « L'amour de Dieu est répandu dans nos cœurs par l'Esprit-Saint qui nous a été donné. » Les dons du Saint-Esprit sont par suite connexes avec la charité[4], et dès lors ils grandissent avec elle. Ils sont comme les ailes d'un oiseau qui grandiraient ensemble, ou comme les voiles d'un navire qui se déploieraient de plus en plus. Au contraire, par les péchés véniels réitérés, les dons du Saint-Esprit sont comme liés; ces péchés véniels habituels sont comme des plis dans l'âme, qui l'inclinent à juger de façon inférieure avec un certain aveuglement de l'esprit, qui est à l'antipode de la contemplation infuse[5]. Nous parlerons d'abord des inspirations du Saint Esprit, de la gradation ascendante des dons; puis des conditions requi­ses pour être docile à l'Esprit-Saint.


Les inspirations du Saint-Esprit

L'inspiration spéciale à laquelle les dons nous rendent dociles est, nous l'avons expliqué plus haut[6], assez différente de la grâce actuelle commune qui nous porte à l'exercice des vertus. Sous la grâce actuelle commune, nous délibérons de façon discursive ou raisonnée, par exemple pour aller à la messe ou dire le rosaire à l'heure habituelle. Dans ce cas, nous nous portons nous-mêmes, par une délibération plus ou moins explicite, à cet acte de la vertu de religion. Au contraire, sous une inspiration spéciale du Saint-Esprit, nous sommes portés, par exem­ple au cours d'une étude, à prier pour obtenir la lumière; il n'y a pas ici de délibération discursive, l'acte du don de piété n'est pas délibéré, mais sous l'inspiration spéciale il reste libre, et le don de piété nous dispose précisément à recevoir docilement et donc librement et avec mérite cette inspiration. Saint Thomas distingue fort bien la grâce actuelle commune et l'inspiration spéciale lorsqu'il montre la différence qui existe entre la grâce coopérante, sous laquelle nous nous portons à agir en vertu d'un acte antérieur, et la grâce opérante, par laquelle nous sommes portés à agir en consentant librement à recevoir l'impul­sion du Saint-Esprit[7].
Dans le premier cas, nous sommes plus actifs que pas­sifs, dans le second nous sommes plus passifs qu'actifs, car c'est davantage le Saint-Esprit qui agit en nous[8].
Il arrive du reste que sous cette inspiration spéciale les dons s'exercent en même temps que se fait le travail des vertus. Ainsi pendant que la barque avance à force de rames, il peut y avoir une légère brise qui facilite le tra­vail des rameurs. De même, les inspirations des dons peu­vent nous rappeler bien des choses de l'Evangile au moment où notre raison délibère sur un parti à prendre. Inversement, notre prudence se reconnaît parfois impuis­sante à trouver la solution d'un cas de conscience diffi­cile, et elle nous porte alors à demander la lumière au Saint-Esprit, dont l'inspiration spéciale nous fait voir et accomplir ce qui convient. Nous devons lui être de plus en plus dociles.


La gradation ascendante des dons

Ces inspirations du Saint-Esprit sont très variées, comme le montre l'énumération des dons en Isaïe, XI, 2, et leur subordination en partant de celui de crainte, le moins élevé, jusqu'à celui de sagesse, qui dirige d'en haut tous les autres[9].
Cette gradation donnée par Isaïe, expliquée par saint Augustin, par saint Thomas, plus tard par sailnt Fran­çois de Sales, est comme un ancien chant plein de très belles modulations, un des leitmotivs de la théologie tra­ditionnelle.
Il y a là comme une gamme spirituelle analogue à celle des sept notes principales de la musique.
Le don de crainte est la première manifestation de l'in­fluence du Saint-Esprit dans une âme qui quitte le péché et se convertit ou se retourne vers Dieu. Il supplée à l'imperfection des vertus de tempérance, de chasteté; il nous aide à lutter contre l'entraînement des plaisirs défendus et contre les entraînements du cœur[10].
Cette sainte crainte de Dieu est l'inverse de la crainte mondaine appelée souvent respect humain. Elle est très supérieure aussi à la crainte servile qui, bien qu'elle ait pour le pécheur un effet salutaire, n'a pas la dignité d'un don du Saint-Esprit. La crainte servile est celle qui redoute les châtiments de Dieu, et elle diminue avec la charité, qui nous fait considérer Dieu plutôt comme un Père très aimant que comme un juge redoutable.
La crainte filiale ou don de crainte redoute surtout le péché, plus que les châtiments qui lui sont dus. Elle nous fait trembler d'un saint respect devant la majesté de Dieu. Certains jours, l'âme éprouve cette sainte crainte d'offenser Dieu, et elle l'éprouve parfois de façon si vive qu'aucune méditation, aucune lecture ne pourrait pro­duire en elle pareil sentiment. C'est le Saint-Esprit qui la touche. Cette sainte crainte du péché est a le commence­ment de la sagesse » (Ps. CX, 10), car elle nous porte à nous soumettre en tout à la loi divine, ce qui est la sagesse même. Cette crainte filiale augmente avec la charité, comme l'horreur du péché; au ciel, chez les saints, s'il n'y a plus la crainte d'offenser Dieu, il y a encore une crainte révérentielle, qui fait trembler les anges eux-mêmes devant l'infinie majesté de Dieu, « tremunt potes­tates », comme il est dit dans la Préface de la messe. Ce sentiment fut même en l'âme de Jésus et y demeure[11].
Cette crainte du péché, qui a inspiré les grandes morti­fications des saints, correspond à la béatitude des pau­vres : bienheureux ceux qui par crainte du Seigneur détachent leur cœur des plaisirs du monde, des hon­neurs; ils sont surnaturellement riches ces pauvres, le royaume des cieux est à eux.


La crainte a quelque chose de négatif, elle nous fait fuir le péché, il faut dans l'âme quelque chose de plus filial à l'égard de Dieu. Le don de piété nous inspire pré­cisément une affection toute filiale pour notre Père du ciel, pour Jésus notre Sauveur, pour notre Mère, la Sainte Vierge, pour nos saints protecteurs[12]. Ce don sup­plée à l'imperfection de la vertu de religion, qui rend à Dieu le culte qui lui est dû, à la manière discursive de l'humaine raison éclairée par la foi. Il n'y a pas d'élan spi­rituel et de ferveur durable sans ce don de piété, qui nous empêche de nous attarder aux consolations sensibles dans l'oraison et nous fait tirer profit des sécheresses, des ari­dités, qui ont pour but de nous rendre plus désintéressés et plus spirituels. Saint Paul écrit aux Romains, VIII, 15­-26 : « Nous avons reçu l'Esprit d'adoption, en qui nous crions : Abba ! Pater !... L'Esprit-Saint vient à notre aide, car nous ne savons ce que nous devons demander dans nos prières. Mais l'Esprit-Saint lui-même prie pour nous par d'ineffables gémissements. » Ce don nous fait trouver une saveur surnaturelle jusque dans nos peines intérieu­res; il est particulièrement manifeste dans l'oraison de quiétude, où la volonté est captivée par l'attrait de Dieu, bien que souvent l'intelligence ait à y lutter contre les distractions. Ce don nous donne par sa suavité de res­sembler au Christ doux et humble de cœur; il a pour fruit, selon saint Augustin, la béatitude des doux, qui posséderont la terre du ciel. Saint Bernard et saint Fran­çois de Sales ont excellé dans ce don de piété.


Mais pour avoir une solide piété qui évite l'illusion et domine l'imagination et le sentimentalisme, il faut que le Saint-Esprit nous accorde un don supérieur, celui de science.
Le don de science nous rend docile à des inspirations supérieures à la science humaine et même à la théologie raisonnée. Il s'agit ici d'un tact surnaturel, qui nous fait juger sainement des choses humaines, soit comme sym­bole des choses divines, soit dans leur opposition à celles-ci[13]. Il nous montre très vivement la vanité de tout ce qui passe, des honneurs, des titres, des éloges des hom­mes; il fait voir surtout l'infinie gravité du péché mortel comme offense à Dieu et mal de l'âme. Il éclaire particu­lièrement, ce qui, dans le monde, ne vient pas de Dieu, mais des causes secondes défectibles et déficientes; en cela il diffère du don de sagesse. En montrant l'infinité gravité du péché mortel, ce n'est pas seulement la crainte, mais l'horreur du péché qu'il produit et une grande tris­tesse d'avoir offensé Dieu.
Il donne la vraie science du bien et du mal, et non pas celle que le démon promit à Adam et Eve en leur disant : « Mangez de ce fruit, et vous aurez la science du bien et du mal, et vous serez comme des dieux. » De fait, ils eurent la science âcre ou l'expérience du mal commis, de la désobéissance orgueilleuse et de ses suites. Le Saint-Esprit, lui, promet la vraie science du bien et du mal; si nous le suivons, nous serons en un sens comme Dieu, qui connaît le mal pour le détester et le bien pour le réaliser.
Trop souvent, la science humaine produit la présomp­tion, le don de science, au contraire fortifie l'espérance parce qu'il nous montre que tout secours humain est fra­gile comme un roseau, il nous fait voir le néant des biens terrestres et nous porte à désirer le ciel en mettant en Dieu toute notre confiance. Il correspond, dit saint Augus­tin, à la béatitude des larmes de la contrition. Bienheu­reux ceux qui savent le vide des choses humaines, sur­tout la gravité du péché, bienheureux ceux qui pleurent leurs péchés, ceux qui ont la vraie componction du cœur dont parle souvent l'Imitation. Ce don nous fait ainsi trou­ver la juste mesure entre un pessimisme décourageant et un optimisme fait de légèreté et de vanité. Précieuse science des saints qu'ont possédée tous les grands apôtres, un saint Dominique, par exemple, qui pleurait souvent en voyant l'état de certaines âmes auxquelles il portait la parole de Dieu.


Au-dessus du don de science, selon l'énumération d'Isaïe vient le don de force. Pourquoi ? Parce qu'il ne suffit pas de savoir discerner le bien et le mal, il faut la force pour éviter l'un et pratiquer l'autre avec persévérance, sans se décourager jamais. Il faut entreprendre une guerre parfois très pénible contre la chair, l'esprit du monde et l'esprit du mal. Nous avons des ennemis perfides, subtils et très puissants. Nous laisserons-nous intimider par cer­tains sourires du monde, par quelque parole dite en l'air; si nous cédons sur ce point nous tomberons dans les piè­ges de celui qui veut notre perte et qui s'acharne d'au­tant plus contre nous que notre vocation est plus haute[14].
Le don de force relève notre courage dans le danger, il vient au secours de notre patience dans les longues épreuves; c'est lui qui a soutenu les martyrs, qui a donné une constance invincible à des enfants, à des vierges chrétiennes, comme Agnès et Cécile, à une sainte Jeanne d'Arc dans sa prison et sur son bûcher. Il correspond, dit saint Augustin, à la béatitude de ceux qui ont faim et soif de justice, malgré toutes les contradictions, de ceux qui conservent un saint enthousiasme non pas seulement sensible, mais spirituel et surnaturel, au milieu même de la persécution. Il a donné aux martyrs de la primitive Église une sainte joie dans leurs tourments[15].


Mais dans les circonstances difficiles, où s'exercent les actes élevés du don de force, il faut éviter un écueil, celui de la témérité qui distingue les fanatiques. Pour éviter cet écueil, il faut un don supérieur, celui de conseil.
Le don de conseil vient suppléer à l'imperfection de la vertu de prudence, lorsque celle-ci hésite et ne sait quel parti prendre au milieu de telles difficultés, en présence de tels adversaires. Faut-il patienter encore, montrer de la douceur, ou, au contraire, faire preuve de fermeté ? Et, vis-à-vis des habiles, comment concilier « la simplicité de la colombe et la prudence du serpent[16] » ?
Dans ces difficultés, il faut recourir au Saint-Esprit, qui habite en nous. Il ne nous détournera certes pas de prendre conseil auprès de nos supérieurs, de notre confes­seur ou directeur; bien au contraire, il nous y portera; puis il nous prémunira à la fois contre l'impulsivité inconsi­dérée et contre la pusillanimité; il nous fera connaître aussi ce qu'un supérieur et un directeur seraient impuis­sants à nous dire, surtout la conciliation des vertus qui semblent opposées : prudence et simplicité, force et dou­ceur, franchise et réserve. Le Saint-Esprit nous fait enten­dre qu'il ne faut pas dire telle parole plus ou moins con­traire à la charité; si, malgré son avertissement, nous la disons, il n'est pas rare qu'elle produise du désordre, de l'irritation, une grande perte de temps, au détriment de la paix des âmes. Il eût été si facile d'éviter tout cela. L'esprit du mal s'efforce, au contraire, de semer l'ivraie, de causer la confusion, de transformer un grain de sable en une montagne; il se sert de petits riens presque imperceptibles, mais il les met comme un obstacle entre les rouages d'une montre pour tout arrêter.
Quelquefois, ce sont ces riens qui arrêtent sur la voie de la perfection, l'âme est retenue captive des choses infé­rieures comme par un fil qu'elle n'a pas le courage de briser, par exemple par telle habitude contraire au recueillement ou à l'humilité, au respect dû aux autres âmes, qui sont aussi le temple du Saint-Esprit. Tous ces obs­tacles sont écartés par les inspirations du don de conseil, qui correspond à la béatitude des miséricordieux. Ces derniers sont, en effet, de bons conseillers qui s'oublient eux-mêmes pour relever les affligés et les pécheurs.


Comme le don de conseil nous est donné pour diriger notre conduite en suppléant à l'imperfection de la pru­dence, qui souvent resterait hésitante, il faut un don supé­rieur pour suppléer à l'imperfection de la foi. Cette vertu n'atteint les mystères de la vie intime de Dieu que par l'intermédiaire de formules abstraites et multiples que nous voudrions pouvoir réunir en une seule, qui nous traduirait mieux ce qu'est pour nous le Dieu vivant.
Le don d'intelligence vient ici à notre secours par une certaine lumière intérieure qui nous fait pénétrer les mystères du salut et pressentir toute leur grandeur[17]. Sans cette lumière, il arrive souvent que l'on entend des prédications, qu'on lit beaucoup d'ouvrages spirituels et qu'on demeure cependant dans l'ignorance du sens pro­fond de ces mystères de vie. Ils restent comme des for­mules sacrées conservées dans la mémoire, mais leur vérité ne touche pas, elle est pâle, sans éclat, comme une étoile perdue au fond du ciel. Et parce que nous ne sommes pas assez nourris de ces vérités divines, le monde nous séduit plus ou moins par ses maximes.
Au contraire, une âme simple, prosternée devant Dieu, entendra les mystères de l'Incarnation, de la Rédemption, de l'Eucharistie, non pour les expliquer, pour en discou­rir, mais pour en vivre. C'est le Saint-Esprit qui donne cette connaissance pénétrante et vécue des vérités de la foi, qui permet d'entrevoir la sublime beauté des sermons de Jésus. C'est lui aussi qui donne aux âmes l'intelligence profonde de leur vocation et les préserve sur ce point de tout manque de jugement.
Ce don d'intelligence ne peut exister à un degré élevé sans une grande pureté de cœur, d'intention; il corres­pond, selon saint Augustin, à la béatitude: Bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu. Dès ici-bas, ils commencent à l'entrevoir dans les paroles de l'Écriture, qui parfois s'éclairent comme soulignées d'un trait de lumière. Sainte Catherine de Sienne et saint Jean de la Croix excellent dans cette intelligence des mystères du salut pour nous faire saisir la plénitude de vie qu'ils contien­nent.


Le don de sagesse est enfin, selon l'énumération d'Isaïe, le plus élevé de tous, comme la charité, à laquelle il cor­respond, est la plus haute des vertus. Il apparaît émi­nemment en saint Jean, en saint Paul, en saint Augustin, en saint Thomas; il les porte à juger de toutes choses par rapport à Dieu, cause première et fin dernière, et à en juger ainsi, non pas comme le fait la théologie acquise, mais par cette connaturalité ou sympathie aux choses divines qui vient de la charité. Le Saint-Esprit, par son inspiration, se sert de cette connaturalité pour nous mon­trer la beauté, la sainteté et la plénitude rayonnante des mystères du salut, qui répondent si bien à nos aspira­tions les plus profondes et les plus hautes[18]. A cette sagesse s'oppose la sottise spirituelle, stultitia, dont parle souvent saint Paul[19].
De ce point de vue supérieur, il faut dire que plusieurs savants sont insensés en leur vaine science, lorsque, par exemple, à propos des origines du christianisme, ils veu­lent nier à tout prix le surnaturel; ils tombent dans des absurdités manifestes. A un degré moins inférieur, des croyants instruits de leur religion, mais d'un jugement peu sûr, se scandalisent devant le mystère de la Croix, qui continue dans la vie de l'Église[20]; ils ne voient pas assez la valeur des moyens surnaturels, de la prière, des sacrements, des épreuves supportées avec amour; ils res­tent trop préoccupés de culture humaine et confondent parfois libéralisme et charité, comme d'autres confondent étroitesse et fermeté dans la foi. C'est un manque de sagesse[21].
Le don de sagesse, lui, principe d'une contemplation vivante, qui dirige l'action, permet de savourer la bonté de Dieu, de la voir manifestée en tous les événements, même dans les plus pénibles, puisque Dieu ne permet le mal que pour un bien supérieur, que nous verrons plus tard, et qu'il nous est parfois donné d'entrevoir déjà. Le don de sagesse fait ainsi juger de tout par rapport à Dieu, il montre la subordination des causes et des fins ou, comme on dit aujourd'hui, l'échelle des valeurs. Il rappelle que tout ce qui brille n'est pas or et que, au contraire, il y a des merveilles de grâce sous les dehors les plus humbles, comme en la personne de saint Benoît-Joseph Labre ou de la bienheureuse Anna-Maria Taïgi. Ce don permet aux saints d'embrasser d'un regard tout pénétré d'amour le plan de la Providence; les obscurités ne les déroutent pas; ils y découvrent le Dieu caché; comme l'abeille sait trouver le suc des fleurs, le don de sagesse puise en toutes choses les leçons de la divine bonté.
Il nous rappelle que, comme le disait le cardinal New­man : « Mille difficultés ne font pas un doute » tant qu'elles ne portent pas atteinte au fondement même de la certitude. C'est ainsi que mille difficultés qui subsis­tent dans l'interprétation de plusieurs livres de l'Ancien Testament ou dans celle de l'Apocalypse ne font pas un doute sur l'origine divine de la religion d'Israël et du christianisme.
Le don de sagesse donne ainsi à l'âme surnaturalisée une grande paix, c'est-à-dire la tranquillité de l'ordre des choses considérées du point de vue de Dieu. Par là ce don, dit saint Augustin, correspond à la béatitude des pacifiques, c'est-à-dire de ceux qui gardent la paix lorsque beaucoup se troublent et qui sont capables de pacifier les découragés. C'est là un des signes de la vie unitive.
Comment se fait-il que bien des personnes, après avoir vécu quarante ou cinquante ans en état de grâce, recevant la sainte communion très fréquemment, ne font presque rien paraître des dons du Saint-Esprit dans leur conduite et leur action, qu'elles se froissent pour un rien, témoi­gnent beaucoup d'empressement pour les louanges et ont une vie très naturelle. Cela provient des péchés véniels qu'elles commettent souvent sans bien y prendre garde; ces fautes et les inclinations qui en dérivent portent ces âmes vers la terre et tiennent les dons du Saint-Esprit comme liés, semblables à des ailes qui ne pourraient se déployer. Ces âmes manquent de recueillement; elles ne sont pas attentives aux inspirations du Saint-Esprit, qui passent inaperçues; aussi restent-elles dans l'obscurité, non pas dans l'obscurité d'en-haut, celle de la vie intime de Dieu, mais dans l'obscurité inférieure qui vient de la matière, des passions déréglées, du péché et de l'erreur; c'est ce qui explique leur inertie spirituelle.
A ces âmes s'adressent les paroles du Psalmiste que l'Office divin rappelle tous les jours à Matines : « Hodie si vocem ejus audieritis, nolite obdurare corda vestra (Ps. 94, 8). Si vous entendez aujourd'hui la voix de Dieu, n'endurcissez pas vos cœurs, mais répondez à son appel. »



Comment entendre la voir du Saint-Esprit?

Pour être docile au Saint-Esprit il faut d'abord enten­dre sa voix. Pour cela le recueillement, le détachement du monde et de soi-même est nécessaire, la garde du cœur, la mortification de la volonté propre et du juge­ment propre. Il est sûr que s'il n'y a pas de silence en notre âme, si la voix des affections trop humaines la trou­ble, nous ne pouvons entendre les inspirations du Maître intérieur. C'est pourquoi le Seigneur laboure si profondément parfois notre sensibilité, la crucifie en quelque sorte, pour qu'elle finisse par se faire ou soit pleinement soumise à la volonté animée par la charité. Il est certain que, si d'habitude nous sommes préoccupés de nous-mêmes, c'est nous-mêmes que nous écouterons ou une voix plus perfide, plus dangereuse, qui cherche à nous égarer. C'est pourquoi Notre-Seigneur nous invite à mourir à nous-mêmes comme le grain de froment mis en terre.
Pour entendre les inspirations divines, il faut donc avoir fait silence en soi; mais, même alors, la voix du Saint-Esprit reste mystérieuse. Comme le dit Notre-Seigneur, Jean, III, 8 : « Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix; mais tu ne sais d'où il vient, ni où il va; ainsi en est il de quiconque est né de l'Esprit. » Paroles mysté­rieuses, qui doivent nous rendre prudents et réservés dans nos jugements sur le prochain, attentifs aux attraits que le Seigneur a mis en nous et qui sont le germe con­fus d'un avenir connu de la divine Providence. Ce sont des attraits vers le renoncement, vers la prière intérieure; ils sont plus précieux que nous ne pensons. Il y a des intellectuels qui ont de bonne heure l'attrait vers une oraison très silencieuse qui seule peut-être les pré­servera de l'orgueil de l'esprit, de la sécheresse du cœur et leur fera une âme d'enfant, celle qu'il faut avoir pour entrer dans le royaume de Dieu et surtout dans l'inti­mité du royaume. A ces attraits premiers on reconnaît, souvent une vocation pour tel ou tel Ordre religieux.
La voix du Saint-Esprit commence donc par un instinct, une illustration obscure, et si l'on persévère dans l'humilité et la conformité à la volonté de Dieu, cet ins­tinct manifeste assez clairement à la conscience son ori­gine divine, tout en demeurant mystérieux. Les premiè­res lueurs pourront devenir autant de lumières qui, comme les étoiles, nous éclaireront dans la nuit de notre pèlerinage vers l'éternité; la nuit obscure deviendra ainsi lumineuse et comme l'aurore de la vie du ciel, « et nox illuminatio mea in deliciis meis » (Ps. CXXXVIII, 11).
Pour arriver à être docile au Saint-Esprit, il faut donc du silence intérieur, du recueillement habituel, de l'at­tention et de la fidélité.



Par quels actes nous disposer à cette docilité ?

1° Il faut pour cela obéir fidèlement aux volontés de Dieu que nous connaissons déjà, par les préceptes et les conseils conformes à notre vocation. Faisons bon usage des connaissances que nous avons, le bon Dieu nous en donnera de nouvelles.
Renouveler souvent la résolution de suivre en tout la volonté de Dieu. Ce bon propos ainsi renouvelé attire sur nous de nouvelles grâces. Redisons souvent la parole de Jésus : « Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père » (Jean, IV, 34).
Demander sans cesse la lumière et la force du Saint-Esprit pour accomplir les volontés de Dieu. Et même il convient de se consacrer au Saint-Esprit, lors­qu'on en sent l'attrait, pour mettre notre âme davantage sous son emprise et comme en sa main. Lui faire ainsi cette consécration : « O Saint-Esprit, divin Esprit de lumière et d'amour, je vous consacre mon intelligence, mon cœur, ma volonté et tout mon être pour le temps et l'éternité. - Que mon intelligence soit toujours docile à vos célestes inspirations et à l'enseignement de la sainte Eglise catholique dont vous êtes le guide infaillible; que mon cœur soit toujours enflammé de l'amour de Dieu et du prochain; que ma volonté soit toujours conforme à la volonté divine et que toute ma vie soit une imitation fidèle de la vie et des vertus de Notre-Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, à qui, avec le Père et Vous, à Esprit-Saint, soit honneur et gloire à jamais.[22] »
Sainte Catherine de Sienne disait de même : « Esprit-Saint, venez en mon cœur, attirez-le à vous par votre puissance, mon Dieu, et donnez-moi la charité avec la crainte filiale. Gardez-moi, ô Amour ineffable, de toute mauvaise pensée, réchauffez-moi, enflammez-moi de votre très doux amour, et toute peine me semblera légère ! Mon Père, mon doux Seigneur, assistez-moi en toutes mes actions ! Jésus amour, Jésus amour. »
Cette consécration s'exprime aussi admirablement par la très belle séquence :
Veni, Sancte Spiritus,
Et emitte cœlitus
Lucis tuae radium.

L'effet d'une telle consécration, si elle est faite avec un grand esprit de foi, peut être très profond. Si un pacte fait avec pleine délibération avec le démon entraîne tant d'effets désastreux dans l'ordre de mal, la consécration au Saint-Esprit peut en produire des plus grands dans l'ordre du bien, car Dieu a plus de bonté et de force que le démon n'a de malice.
Dès lors le chrétien qui s'est consacré à Marie média­trice, par exemple selon la formule du Bx Grignion de Montfort, puis au Sacré-Cœur, trouvera des trésors dans la consécration souvent renouvelée au Saint-Esprit. Toute l'influence de Marie nous conduit à l'intimité du Christ, et l'humanité du Sauveur nous conduit au Saint-Esprit, qui nous introduit dans le mystère de l'adorable Tri­nité.
Il convient de faire cette consécration à la Pentecôte et de la renouveler souvent.
Ensuite surtout dans les occasions difficiles, au chan­gement des actions les plus importantes, il faut deman­der la lumière au Saint-Esprit en ne voulant sincèrement autre chose que faire sa volonté. Après quoi, s'il ne nous donne pas de lumières nouvelles, nous continuerons de faire ce qui nous paraîtra le meilleur.
C'est pour cela qu'au commencement des assemblées du clergé, des chapitres religieux, on demande l'assis­tance du Saint-Esprit par des messes votives dites en son honneur.
Enfin il faut remarquer exactement les divers mouve­ments de notre âme pour reconnaître ce qui est de Dieu et ce qui ne l'est pas. Comme le disent généralement les auteurs spirituels : ce qui vient de Dieu dans une âme soumise à la grâce est ordinairement paisible et tran­quille. Ce qui vient du démon est violent et porte avec soi le trouble et l'anxiété.


Comment cette docilité au Saint-Esprit se concilie-t-elle avec l'obéissance et avec la prudence ?

Tandis que les premiers protestants voulaient tout régler par l'inspiration privée, lui soumettant même l'Église et ses décisions, pour le vrai fidèle la docilité au Maître intérieur n'admet rien qui soit contraire à la foi proposée par l'Église et à l'autorité de celle-ci; au con­traire, elle ne tend qu'à perfectionner la foi et les autres vertus.
De même l'inspiration du Saint-Esprit, loin de détruire l'obéissance due aux supérieurs, en aide et en facilite l'exécution; et elle doit s'entendre avec cette condition que l'obéissance n'ordonne pas autre chose.
Comme le dit le P. Lallemant, S. J. : « Il est seulement à craindre que les supérieurs ne suivent quelquefois trop la prudence humaine, et que sans autre discernement ils ne condamnent les lumières et les inspirations du Saint-Esprit, les traitant d'illusions et de rêveries, et prescri­vent des bouillons à ceux à qui Dieu se communique par ces sortes de faveur. En ce cas, il faudrait encore obéir, mais Dieu saura bien un jour corriger l'erreur de ces esprits téméraires et leur apprendre à leurs dépens à ne pas condamner ses grâces sans les connaître et sans être capable d'en juger.[23] »
Il ne faut pas dire non plus que la docilité au Saint-Esprit rend inutile les délibérations de la prudence, ou les conseils des personnes expérimentées. Le Maître inté­rieur nous dit, au contraire, d'être attentif à ce que nous pouvons voir par nous-mêmes, il nous invite aussi à con­sulter les personnes éclairées, mais il ajoute qu'il faut en même temps recourir à lui. Comme le dit saint Augustin : « Dieu nous ordonne de faire ce que nous pouvons et de demander la grâce pour accomplir ce que de nous-mêmes nous ne pouvons pas. » Le Saint-Esprit envoya même saint Paul à Ananie pour apprendre de lui ce qu'il devait faire. Cette docilité se concilie alors parfaitement avec l'obéissance, la prudence et l'humilité; elle perfectionne même beaucoup ces vertus.


Quels sont les fruits de la docilité au Saint-Esprit ?

Il est bien certain que toute notre perfection dépend de cette fidélité.
« Quelques-uns, dit (ibidem) le même auteur que nous venons de citer, ont beaucoup de belles pratiques et font quantité d'actes extérieurs de vertu; ils sont tout dans l'action matérielle de la vertu. Cela est bon pour les commençants; mais il est d'une bien plus grande perfec­tion de suivre l'attrait intérieur et de se conduire par son mouvement. » En s'appliquant à purifier son cœur, à retrancher ce qui s'oppose à la grâce, on arriverait deux fois plus tôt à la perfection.
On lit au même endroit :
« Le but où nous devons aspirer, après que nous nous serons longtemps exercés dans la pureté du cœur, c'est d'être tellement possédés et gouvernés par le Saint-Esprit que ce soit lui seul qui conduise toutes nos puis­sances et tous nos sens, et qui règle tous nos mouvements intérieurs et extérieurs, et que nous nous abandonnions nous-mêmes entièrement par un renoncement spirituel de nos volontés et de nos propres satisfactions. Ainsi nous ne vivrons plus en nous-mêmes, mais en Jésus-Christ, par une fidèle correspondance aux opérations de son divin Esprit et par un parfait assujettissement de toutes nos rébellions au pouvoir de la grâce.
« Peu de personnes parviennent aux grâces que Dieu leur avait destinées, ou, les ayant perdues, viennent ensuite à en réparer la perte. La plupart manquent de courage à se vaincre et de fidélité à bien ménager les dons de Dieu.
« Quand nous entrons dans le chemin de la vertu, nous marchons au commencement dans l'obscurité, mais si nous suivions fidèlement et constamment la grâce, nous arriverions infailliblement à une grande lumière et pour nous et pour les autres...
« Il arrive quelquefois que, ayant reçu de Dieu une bonne inspiration, nous nous trouvons aussitôt attaqués par des répugnances, par des doutes, des perplexités, des difficultés qui viennent de notre fond corrompu et de nos passions contraires à l'inspiration divine. Si nous la rece­vions avec une entière soumission de cœur, elle nous remplirait de cette paix et de cette consolation que le Saint-Esprit porte avec lui...
« Il est de foi que la moindre inspiration de Dieu est une chose plus précieuse et plus excellente que tout le monde entier, puisqu'elle est d'un ordre surnaturel et qu'elle a coûté le sang et la vie d'un Dieu.
« Quelle stupidité ! nous sommes insensibles aux ins­pirations de Dieu parce qu'elles sont spirituelles et infi­niment élevées au-dessus des sens. Nous n'en faisons pas grand cas, nous préférons les talents naturels, les emplois éclatants, l'estime des hommes, nos petites commodités et satisfactions. Prodigieuse illusion ! dont cependant plusieurs ne se détrompent qu'à l'heure de la mort.
« Alors pratiquement nous ôtons au Saint-Esprit la direction de notre âme; et le sommet de celle-ci n'étant que pour Dieu, nous le remplissons de créatures à son préjudice; et au lieu de le dilater et de l'élargir à l'infini par la présence de Dieu, nous le rétrécissons extrême­ment en l'occupant de quelques petits misérables objets de néant. Voilà ce qui nous empêche d'arriver à la per­fection. »
Au contraire, dit le même auteur, la docilité au Saint-Esprit nous montrerait qu'il est vraiment le Consolateur de nos âmes, dans l'incertitude de notre salut, au milieu des tentations et des tristesses de cette vie, qui est un exil.
Nous avons besoin de cette consolation à cause de l'in­certitude de notre salut, au milieu des pièges qui nous entourent, de tout ce qui petit nous faire dévier du droit chemin. Nous ne pouvons pas à proprement parler méri­ter la persévérance finale, car elle n'est autre que l'état de grâce au moment même de la mort, et l'état de grâce, étant le principe du mérite, ne saurait être mérité[24]. Nous avons donc besoin de la direction, de la protection, de la consolation du Saint-Esprit, « qui rend témoignage à notre esprit que nous sommes les enfants de Dieu[25] »; il nous rend ce témoignage par l'affection filiale qu'il nous inspire pour Lui. Il est ainsi « le gage et l'assurance de notre héritage céleste.[26] »
Nous avons aussi besoin que le Saint-Esprit nous con­sole dans les tentations du démon et les afflictions de cette vie. Or, l'onction qu'il répand en nos âmes adoucit nos peines, fortifie notre volonté chancelante et nous fait parfois trouver une vraie saveur surnaturelle dans les croix.
Enfin, comme le dit très bien l'auteur que nous venons de citer[27] : « Le Saint-Esprit nous console dans l'exil où nous vivons ici-bas, éloignés de Dieu : ce qui cause aux âmes saintes un tourment inconcevable; car ces pau­vres âmes sentent en elles ce vide comme infini, que nous avons en nous, et que toutes les créatures ne peu­vent remplir, qui ne peut être rempli que par la jouis­sance de Dieu; tandis qu'elles en sont séparées, elles languissent et souffrent un long martyre, qui leur serait insupportable sans les consolations que le Saint-Esprit leur donne de temps en temps.... une seule goutte de la douceur intérieure que le Saint-Esprit verse dans l'âme la ravit hors d'elle et lui cause une sainte ivresse. »
C'est bien là le sens profond de ce nom du Saint-Esprit : le Paraclet ou Consolateur.


Au sujet de la gradation ascendante des sept dons du Saint-Esprit, dont nous avons parlé en ce chapitre, il faut noter cette remarque très importante de saint Jean de la Croix, qui éclaire beaucoup la voie unitive dont nous parlerons plus loin.
Le Docteur mystique, en traitant de l'union transfor­mante, a écrit dans le Cantique spirituel, strophe 26 : « Ce cellier, c'est le degré suprême, le degré le plus intime d'amour que l'âme puisse atteindre en cette vie, et il est pour ce motif qualifié « d'intérieur ». Cela veut dire aussi qu'il en est d'autres qui n'ont pas la même perfection, et qui constituent les divers degrés dont l'aboutissement est ce cellier proprement dit. Chacun de ces degrés corres­pond à l'un des sept dons du Saint-Esprit, et les sept degrés sont franchis quand l'âme possède ces dons selon l'entière perfection compatible avec la vie d'ici-bas... Pour ce qui est de ce dernier cellier, il est peu d'âmes qui l'atteignent en cette vie; car là est déjà réalisée l'union parfaite avec Dieu que l'on nomme mariage spi­rituel. »
Ces lignes de saint Jean de la Croix expriment aussi nettement que possible la doctrine que nous exposons dans tout le cours de cet ouvrage sur le plein développe­ment de la vie de la grâce.




CHAPITRE XXIII - Le discernement des esprits

La docilité au Saint-Esprit, dont nous avons parlé au chapitre précédent, demande, nous l'avons dit, le silence intérieur, le recueillement habituel et l'esprit de détache­ment pour entendre ses inspirations, semblables d'abord à un instinct secret qui manifeste de plus en plus son ori­gine divine, si on y est fidèle. Cette docilité demande aussi qu'on discerne les inspirations du Saint-Esprit de celles qui pourraient nous égarer, de celles de deux autres esprits ou inspirations, qui d'abord peuvent paraître jus­tes, mais qui conduisent à la mort.
Nous sommes ainsi conduits à parler du discernement des esprits. On peut entendre par cette expression une des « grâces gratuitement données », dont parle saint Paul (I Cor., XII, 10), par laquelle les saints discernent parfois tout de suite, si par exemple quelqu'un parle ou agit par esprit de vraie charité ou pour simuler cette vertu. Mais on peut entendre aussi par discernement des esprits une sage discrétion qui procède de la prudence infuse avec le concours de la prudence acquise et celui plus élevé du don de conseil et des grâces d'état accordées au directeur spirituel fidèle à ses devoirs. C'est en ce second sens que nous en parlerons.
Cette question a été traitée par saint Antoine, ermite, patriarche des moines[28]; par saint Bernard dans son Sermon 33° ; par le cardinal Bona[29], par saint Ignace[30], par Scaramelli[31] et beaucoup d'autres auteurs qui s'ins­pirent des précédents.
On entend par esprit la propension à juger, à vouloir, à agir dans un sens ou dans un autre, c'est ainsi qu'on parle de l'esprit de contradiction, de dispute, etc. Mais sur­tout en spiritualité, on distingue trois esprits: l'esprit de Dieu, l'esprit purement naturel, qui procède de notre nature déchue, qui a aussi ses élans, sa poésie, son lyrisme, ses enthousiasmes momentanés, qui peuvent faire illusion; enfin il y a l'esprit du démon qui a intérêt à se cacher et à se déguiser en ange de lumière.
C'est pourquoi saint Jean dit dans sa Ire Épître, IV, 1 : « Mes biens-aimés, ne croyez pas à tout esprit, mais voyez par l'épreuve si les esprits sont de Dieu, car plusieurs faux prophètes sont venus dans le monde. »
Dans une âme, c'est généralement l'un de ces trois esprits qui domine : dans les pervers le démon; dans les tièdes l'esprit naturel; dans ceux qui commencent à se donner sérieusement à la vie intérieure l'Esprit de Dieu domine habituellement, mais il y a bien des ingérences de l'esprit naturel et de l'esprit du mal ; aussi ne doit-on jamais juger quelqu'un par un ou deux actes isolés, mais par toute sa vie. Chez les parfaits eux-mêmes, Dieu per­met certaines imperfections parfois plus apparentes que réelles pour les tenir dans l'humilité et leur donner l'oc­casion fréquente de pratiquer les vertus contraires. Il y a des personnes avancées dans les voies de Dieu, qui sont, par suite d'une maladie, par exemple par un empoison­nement progressif du sang, portées à une irritabilité exceptionnelle; ce sont comme des personnes mal habil­lées, parce que leur maladie décuple en quelque sorte l'impression pénible que produisent les contrariétés, et parfois celles-ci sont incessantes. Il peut y avoir là un grand mérite et une grande patience dans une impatience apparente.
Il importe donc de bien discerner quel esprit nous meut, en quoi nous sommes de Dieu et en quoi nous som­mes de nous-mêmes, selon les expressions du Prologue de l'Évangile de saint Jean, I, 12 : « A tous ceux qui l'ont reçu, le Verbe fait chair a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom, qui sont nés de Dieu et non pas du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme. » Être « nés de Dieu », c'est notre grand titre de noblesse, et d'elle plus que de tout autre il est vrai de dire : noblesse oblige.
Or le grand principe du discernement des esprits nous a été donné par Notre-Seigneur lui-même dans l'Évan­gile lorsqu'il nous a dit (Matth., VII, 17) : « Gardez-vous des faux prophètes. Ils viennent à vous sous des vêtements de brebis, mais au-dedans ce sont des loups ravis­seurs. Vous les reconnaîtrez à leurs fruits : cueille-t-on des raisins sur des épines, ou des figues sur des ronces ? Ainsi tout bon arbre porte de bons fruits. Un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits, ni un arbre mauvais porter de bons fruits.[32] »
Ceux, en effet, qui sont animés d'une mauvaise inten­tion ne peuvent la cacher longtemps. Elle ne tarde pas, dit saint Thomas[33], à se manifester de différentes manières, d'abord dans les choses qu'il faut accomplir ins­tantanément sans avoir le temps de délibérer et de cacher son jeu; puis dans les tribulations, c'est ainsi qu'on lit dans l'Eccli., VI, 8 : « Celui qui se dit ton ami parce qu'il y trouve son avantage, t'abandonne au jour de la tribula­tion. » De même les hommes se manifestent quand ils ne peuvent obtenir ce qu'ils veulent ou quand ils l'ont déjà obtenu; ainsi celui qui arrive au pouvoir montre ce qu'il est.
L'arbre se manifeste à ses fruits, c'est-à-dire si notre volonté foncière est bonne elle porte de bons fruits; si l'on écoute la parole de Dieu pour la mettre en pratique, on ne tarde pas à le voir : si, au contraire, on l'écoute en se contentant de dire : « Seigneur, Seigneur », sans faire la volonté de Dieu, comment les bons fruits pourraient-ils venir ?
A la lumière de ce principe : « aux fruits on juge de l'arbre », nous pouvons juger quel esprit nous meut. Il faut voir les résultats de son influence et les comparer avec ce que l'Evangile nous dit des principales vertus chrétiennes : l'humilité et la mortification ou abnégation d'une part, d'autre part les trois vertus théologales, de foi, d'espérance, d'amour de Dieu, et des âmes en Dieu.



Les signes de l'esprit de nature

La nature, par suite du péché originel, est ennemie de la mortification et des humiliations, elle se recherche en méconnaissant pratiquement de plus en plus la valeur des trois vertus théologales. Dans la vie de piété, comme ail­leurs, la nature poursuit le plaisir, et elle tombe dans la gourmandise spirituelle, qui est la recherche de soi, et donc le contraire de l'esprit De foi et de l'amour de Dieu.
Dès les premières difficultés ou sécheresses, elle s'ar­rête, quitte la vie intérieure. Souvent, sous prétexte d'a­postolat, elle se complaît dans son activité naturelle, où l'âme s'extériorise de plus en plus; elle confond charité et philanthropie. Surgissent la contradiction, l'épreuve, la nature se plaint de la croix, s'irrite et se décourage. Sa ferveur première n'était qu'un feu de paille, elle est indifférente à la gloire de Dieu, à son règne et au salut des âmes; elle est la négation du zèle ou ardeur de la charité. Cet esprit de nature se résume d'un mot égoïsme.
Après avoir cherché le plaisir dans la vie intérieure et ne l'y avoir pas trouvé, il déclare qu'il faut éviter pru­demment toute exagération dans l'austérité, la prière, tout mysticisme, et, de ce point de vue, lire tous les jours avec recueillement un chapitre de l'Imitation, c'est déjà être un mystique. On déclare qu'il faut suivre la voie commune, et ce que l'on entend par là, c'est la voix com­mune de la tiédeur ou de la médiocrité, sorte de milieu fort instable entre le bien et le mal, mais plus près du mal que du bien. On cherche assez souvent à faire passer cette médiocrité pour de la modération, pour le juste milieu de la vertu. En réalité, le juste milieu est aussi un sommet au-dessus des vices contraires, tandis que le médiocre cherche à rester à mi-côte entre ce sommet et les bas-fonds dont il voudrait éviter les inconvénients, sans aucun véritable amour de la vertu.
Cet esprit de nature se trouve dépeint en ces paroles de saint Paul, I Cor., II, 14 : « L'homme naturel ne reçoit pas les choses de l'Esprit de Dieu, car elles sont une folie pour lui, et il ne peut les connaître parce que c'est par l'Esprit qu'on en juge. » L'égoïste juge tout de son point de vue individuel et non pas du point de vue de Dieu. Peu à peu disparaissent en lui l'esprit de foi, de confiance, d'a­mour de Dieu et des âmes: il s'appuie sur lui-même, qui est la faiblesse même; mais parfois la gravité de son pro­pre mal l'éclaire et lui rappelle la parole du Sauveur : « Sans moi vous ne pouvez rien faire. »



Les signes de l'esprit du démon

Le démon, lui, nous élève d'abord en nous inspirant de l'orgueil, pour nous rejeter ensuite dans le trouble, le découragement et même le désespoir. Pour reconnaître son influence, il faut la considérer par rapport à la mor­tification, à l'humilité et aux trois vertus théologales.
Il n'éloigne pas nécessairement, comme la nature, de la mortification; au contraire, il pousse certains vers une mortification extérieure exagérée, bien visible, là surtout où elle est en honneur; cela entretient l'orgueil spirituel et ruine la santé. Mais le démon ne porte pas à la mortifi­cation intérieure de l'imagination, du cœur, de la volonté propre, du jugement propre, bien qu'il les simule parfois en nous inspirant des scrupules sur des riens et une grande largeur sur les choses dangereuses ou graves.
Il nous donne une grande estime de nous-mêmes, nous porte à nous préférer aux autres, à nous vanter, à faire inconsciemment la prière du pharisien.
Cet orgueil spirituel s'accompagne assez souvent d'une fausse humilité qui nous fait dire du mal de nous-mêmes sur certains points, pour empêcher les autres d'en dire sur un autre et pour faire croire que nous sommes hum­bles. Ou bien il nous fait confondre l'humilité avec la timidité, qui est plutôt la crainte des échecs et du mépris.
Au lieu de nourrir la foi par la considération de la doc­trine de l'Evangile, l'esprit du mal attire l'attention de certains sur ce qu'il y a de plus extraordinaire, de mer­veilleux, de nature à nous faire valoir, ou encore sur ce qui est étranger à notre vocation. Il inspire à un mission­naire l'idée de se faire Chartreux, à un Chartreux celle d'aller évangéliser les infidèles. Ou, au contraire, il porte d'autres à minimiser le surnaturel, à moderniser la foi par la lecture par exemple des ouvrages des protestants libéraux.
Sa manière d'exciter l'espérance, c'est de faire naître la présomption, de porter à vouloir être saint tout de suite, sans passer par les degrés indispensables et par la voie de l'abnégation. Il nous inspire même une certaine impatience contre nous-mêmes et le dépit au lieu de la contrition.
Loin de faire grandir notre charité, il cultive en nous l'amour-propre et, suivant les tempéraments et les cir­constances, il fait dévier la charité, soit vers un senti­mentalisme humanitaire d'une extrême indulgence, vers un libéralisme qui se prend pour de la générosité, soit au contraire vers un zèle amer, qui gourmande les autres à tort et à travers, au lieu de se corriger lui-même; il nous montre la paille qui est dans l'œil du prochain, alors qu'il y a une poutre dans le nôtre.
Tout cela, au lieu de donner la paix, engendre des divi­sions, des haines. On n'ose plus nous parler, nous ne sup­porterions pas la contradiction. Un personnalisme encom­brant peut porter ainsi à ne plus voir que soi-même et à se mettre inconsciemment sur un piédestal.
Survienne une faute trop évidente, que nous ne puis­sions pallier, nous tombons dans le trouble, le dépit, le découragement, et le démon, qui avant le péché nous voilait le danger, exagère maintenant les difficultés du retour et cherche à nous conduire à la désolation spirituelle. Il façonne les âmes à son image; il s'est élevé par orgueil et il est tombé dans le désespoir.
Il faut dès lors prendre garde, si l'on a une grande dévotion sensible et qu'on sorte de l'oraison avec plus d'amour-propre, en se préférant aux autres, en manquant de simplicité avec ses supérieurs et son directeur. Le man­que d'humilité et d'obéissance est un indice certain que, ce n'est pas Dieu qui nous guide.



Les signes de l'Esprit de Dieu

Les signes de l'Esprit de Dieu sont contraires aux pré­cédents.
Il porte à la mortification extérieure, en quoi il diffère de l'esprit de nature, mais à une mortification extérieure réglée par la discrétion et l'obéissance, et qui ne va pas à nous faire remarquer ni à ruiner notre santé. De plus, il nous fait entendre que cette mortification extérieure est peu de chose sans celle du cœur, de la volonté propre et du jugement propre; en cela l'esprit de Dieu diffère de l'esprit du démon.
Il inspire une humilité vraie, qui nous défend de nous préférer aux autres, qui ne craint pas le mépris, qui se tait sur les faveurs divines reçues, ne les nie pas si elles existent, mais en donne à Dieu toute gloire.
Il nous porte à nourrir notre foi par ce qu'il y a dans l'Évangile de plus simple et de plus profond, en restant fidèle à la tradition, en fuyant les nouveautés. Il nous montre Notre-Seigneur dans les supérieurs, ce qui déve­loppe notre esprit de foi.
Il avive l'espérance et préserve de la présomption; il nous fait désirer ardemment les eaux vives de l'oraison en nous rappelant qu'il faut y arriver par degrés et par la voie de l'humilité, du renoncement de la croix. Il donne une sainte indifférence à l'égard du succès humain.
Il augmente la ferveur de la charité, donne le zèle de la gloire de Dieu, l'oubli de soi. II porte à penser à Dieu d'abord et à lui laisser le soin de nos intérêts. Il ranime en nous l'amour du prochain, il y montre le grand signe de l'amour de Dieu; il empêche de juger témérairement, de se scandaliser sans motif; il inspire le zèle patient et doux qui édifie par la prière et l'exemple, au lieu d'irriter par les admonitions intempestives. L'Es­prit de Dieu donne la patience dans l'épreuve, l'amour de la croix, l'amour des ennemis. Il donne la paix avec nous et avec les autres, et même assez souvent la joie intérieure. Puis, s'il y a une chute accidentelle, il nous parle de miséricorde. Saint Paul dit (Gal., V, 22) : « Les fruits de l'esprit sont la charité, la joie, la paix, la patience, la mansuétude, la bonté, la fidélité, la douceur, la tempé­rance », qui s'unissent à l'obéissance et à l'humilité.
S'il s'agit d'un acte en particulier, c'est un signe que Dieu visite notre âme quand aucune cause naturelle n'a amené la consolation profonde dont elle se sent subite­ment remplie. Dieu seul pénètre ainsi dans l'intime de l'âme. Cependant, il faut distinguer avec soin de ce pre­mier moment de bonheur ceux qui le suivent, bien que l'âme se ressente encore de la grâce reçue, car, dans le second moment, il arrive souvent que nous formions de nous-mêmes certaines pensées qui ne sont plus inspirées par Dieu et où l'erreur peut se glisser.
Il est rare que le Saint-Esprit fasse des révélations, c'est là une grâce extraordinaire qu'il serait présomptueux de désirer, mais fréquemment l'hôte intérieur donne ses inspirations aux unes ferventes, pour leur faire goûter telle parole de l'Évangile. Alors, sous l'inspiration divine, l'âme fidèle doit marcher comme l'ar­tiste qui suit son génie et qui, sans penser aux règles de l'art, les observe, d'une façon supérieure et sponta­née. Alors se concilient l'humilité et le zèle, la fermeté et la douceur, la simplicité de la colombe et la prudence du serpent. Ainsi l'Esprit-Saint conduit les âmes fidèles au port de l'Éternité[34].




CHAPITRE XXIV - Le sacrifice de la Messe et les progressants

Nous avons parlé plus haut, à propos de la purification de l'âme des commençants[35], de l'assistance à la messe comme source de sanctification, il convient de traiter ici du sacrifice de la messe dans la voie illuminative des progressants.
L'excellence du sacrifice de la messe, avons nous dit plus haut[36], vient de ce que c'est en substance le même sacrifice que celui de la croix, parce que c'est le même prêtre prin­cipal qui continue actuellement de s'offrir par ses minis­tres, c'est la même victime réellement présente sur l'autel qui est réellement offerte; seule la manière de l'offrir dif­fère : tandis qu'il y eut sur la croix une immolation san­glante, il y a à la messe une immolation sacramentelle, par la séparation, non pas physique, mais sacramentelle du corps et du sang du Sauveur, en vertu de la double consécration. Cette immolation sacramentelle est le sou­venir de l'immolation sanglante passée et le signe de l'o­blation intérieure toujours vivante au cœur du Christ, « qui ne cesse, dit saint Paul, d'intercéder pour nous » (Hébr., VII, 25). Cette oblation intérieure de Jésus, qui fut comme l'âme du sacrifice de la croix, reste l'âme du sacrifice de la messe, qui perpétue en substance celui du Calvaire.
On ne peut progresser dans la vie intérieure sans péné­trer chaque jour un peu plus en ce qui fait la valeur infi­nie du sacrifice de l'autel.
Comme le disait saint John Fischer en Angleterre aux luthériens qui supprimaient le sacrifice eucharis­tique : « La messe est comme le soleil qui éclaire et réchauffe chaque jour toute vie chrétienne. »
On peut approfondir la doctrine chrétienne et catholi­que du sacrifice de la messe de façon abstraite et spécu­lative; on peut aussi l'approfondir de façon concrète et vécue, en s'unissant à l'oblation du Sauveur d'une façon personnelle.
Les progressants doivent ainsi vivre de plus en plus des quatre fins du sacrifice, adoration, réparation, suppli­cation, action de grâces; le Bx P. Eymard a beaucoup insisté sur ce point. Et pour le faire de façon plus pro­fonde, il convient que le progressant, en union avec Notre-Seigneur, offre tout ce qu'il peut y avoir chaque jour et tout ce qu'il y aura de pénible en sa vie jusqu'à la mort, et même jusqu'à l'entrée au ciel. Il convient qu'il fasse d'avance le sacrifice de sa vie pour obtenir la grâce d'une sainte mort. Le progrès spirituel est, en effet, essentiellement ordonné au dernier acte d'amour ici-bas, qui, s'il était bien préparé par toute notre existence et très bien fait, nous ouvrirait aussitôt les portes du ciel.
Pour entrer dans les profondeurs de la messe, il faut se mettre à l'école de la Mère de Dieu. Plus que personne au monde, Marie a été associée au sacrifice de son Fils, en participant à toutes ses souffrances dans la mesure de son amour pour lui.
Des saints, en particulier des stigmatisés, ont été excep­tionnellement unis aux souffrances et aux mérites du Sauveur, un saint François d'Assise et une sainte Cathe­rine de Sienne, par exemple; mais si profonde qu'ait été cette union, elle fut pourtant peu de chose en comparai­son de celle de Marie. Par une connaissance expérimen­tale des plus intimes et par la grandeur de son amour, Marie au pied de la Croix est entrée dans les profondeurs du mystère de la Rédemption, plus que saint Jean, plus que saint Pierre, plus que saint Paul. Elle y est entrée dans la mesure de la plénitude de grâce qu'elle avait reçue, dans la mesure de sa foi, de son amour, des dons d'intel­ligence et de sagesse qu'elle avait à un degré propor­tionné à sa charité.
Pour entrer un peu nous-mêmes dans ce mystère et en tirer les leçons pratiques qui nous permettent de nous pré­parer à une bonne mort, pensons au sacrifice que nous devons faire de notre vie en union avec Marie au pied de la Croix.
On exhorte souvent les mourants à faire le sacrifice de leur vie, pour donner une valeur satisfactoire, méritoire et impétratoire à leurs dernières souffrances. Souvent les Souverains Pontifes, en particulier Pie X, ont invité les fidèles à offrir d'avance ces souffrances, peut-être très grandes, du dernier instant pour se bien disposer à les offrir d'un cœur plus généreux à l'heure suprême.
Mais pour bien faire dès maintenant ce sacrifice de notre vie, il faut le faire en union avec le sacrifice du Sauveur perpétué sacramentellement sur l'autel pendant la messe, eu union avec le sacrifice de Marie, Médiatrice et Corédemptrice. Et pour bien voir tout ce que cette oblation doit comporter, il convient de se rappeler ici les quatre fins du sacrifice : l'adoration, la réparation, la supplication et l'action de grâces. Nous les considérerons successivement en voyant les leçons qu'elles comportent.


L'Adoration

Jésus sur la Croix a fait de sa mort un sacrifice d'ado­ration. Ce fut l'accomplissement le plus parfait du précepte du Décalogue : « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu ne serviras que lui seul » (Deutér., VI, 13). C'est par cette parole divine que Jésus avait répondu à Satan qui lui disait : « Je te donnerai tous les royaumes du monde si tu te prosternes devant moi pour m'adorer, si cadens adoraveris me. »
L'adoration est due à Dieu seul, à cause de sa souve­raine excellence de Créateur, parce que lui seul est l'Être même, éternellement subsistant, la Sagesse même, l'A­mour même. L'Adoration, qui lui est due, doit être à la fois extérieure et intérieure, inspirée par l'amour; elle doit être une adoration en esprit et en vérité.
Une adoration d'une valeur infinie a été offerte à Dieu par Jésus à Gethsémani, lorsqu'il se prosterna la face contre terre en disant : « Mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi; cependant que votre volonté soit faite et non la mienne » (Matth., XXVI, 10). Cette adora­tion reconnaissait pratiquement et profondément la sou­veraine excellence de Dieu, maître de la vie et de la mort, de Dieu qui, par l'amour du Sauveur, voulait faire servir la mort, peine du péché, à la réparation du péché et à notre salut. Il y a dans ce décret éternel de Dieu, qui contient toute l'histoire du monde, une excellence souve­raine, reconnue par l'adoration de Gethsémani.
Cette adoration du Sauveur continua sur la Croix, et Marie s'associa à elle, dans la mesure de la plénitude de grâce qu'elle avait reçue et qui n'avait cessé de grandir. Au moment de la crucifixion de son Fils, elle a adoré les droits de Dieu, auteur de la vie, qui allait faire servir la mort de son Fils innocent à la réparation du péché, pour le bien éternel des âmes.
En union avec Notre-Seigneur et sa sainte Mère, ado­rons Dieu et disons de tout cœur, comme nous y invitait S. S. Pie X : « Seigneur, mon Dieu, dès aujourd'hui, d'un cœur tranquille et soumis, j'accepte de votre main le genre de mort qu'il vous plaira de m'envoyer, avec toutes ses angoisses, toutes ses peines et toutes ses douleurs. »
Quiconque une fois dans sa vie, un jour à son choix, aura récité cet acte de résignation après la confession et la communion gagnera une indulgence plénière qui lui sera appliquée à l'heure de la mort, suivant la pureté de sa conscience. Mais qu'il serait bon de refaire chaque jour ce sacrifice, pour nous préparer ainsi à faire de notre mort, au dernier instant, en union avec le sacrifice du Christ continué en substance sur l'autel, un sacrifice d'a­doration, en pensant au souverain domaine de Dieu, à la Majesté et à la Bonté de Celui « qui conduit à toute extré­mité et qui en ramène - Dominus mortificat et vivificat, deducit ad inferos et reducit » (Deut., XXXII, 39; Tobie, XIII, 2; Sagesse, XVI, 13). Cette adoration de Dieu, maître de la vie et de la mort, peut se faire de manières assez différentes, suivant que les âmes sont plus ou moins éclairées : en est-il une meilleure que de s'unir ainsi cha­que jour au sacrifice d'adoration du Sauveur ?
Soyons dès maintenant des adorateurs en esprit et en vérité; que cette adoration soit si sincère et si profonde qu'elle rejaillisse vraiment sur notre vie et nous dispose à celle que nous devrons avoir au cœur au dernier ins­tant.



Réparation

Une seconde fin du sacrifice est la réparation de l'offense faite à Dieu par le péché, et la satisfaction pour la peine due au péché. Nous devons faire de notre mort un sacrifice propitiatoire; l'adoration doit être à proprement parler réparatrice.
Notre-Seigneur a satisfait surabondamment pour nos fautes, parce que, dit saint Thomas (IIIa, q. 48, a. 2), en offrant sa vie pour nous, il a fait un acte d'amour qui plaisait plus à Dieu que tous les péchés réunis ne lui déplaisaient. Sa charité fut beaucoup plus grande que la malice de ses bourreaux; elle avait une valeur infinie qu'elle puisait en la personnalité du Verbe.
Il a satisfait pour nous, qui sommes les membres de son Corps mystique. Mais comme la cause première ne rend pas inutiles les causes secondes, le sacrifice du Sauveur ne rend pas inutile le nôtre, mais le suscite et lui donne sa valeur. Marie nous a donné l'exemple en s'unissant aux souffrances de son Fils; elle a ainsi satisfait pour nous, au point de mériter le titre de Corédemptrice.
Elle a accepté le martyre de son Fils non seulement chéri, mais légitimement adoré, qu'elle aimait avec le cœur le plus tendre depuis qu'elle l'avait virginalement conçu.
Plus héroïque encore que le patriarche Abraham prêt à immoler son fils Isaac, Marie offrant son Fils pour notre salut le vit réellement mourir dans les plus atroces souf­frances physiques et morales. Un Ange ne vint pas arrê­ter l'immolation et dire à Marie, comme au patriarche, au nom du Seigneur : « Je sais maintenant que tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique » (Genèse, XXII, 12); Marie vit se réaliser effectivement et pleinement le sacrifice de réparation de Jésus, dont celui d'Isaac n'était qu'une figure commencée. Elle souffrit alors du péché dans la mesure de son amour pour Dieu que le péché offense, pour son Fils que le péché crucifiait, pour nos âmes que le péché ravage et fait mourir. La charité de la Vierge dépassait incomparablement celle du patriarche, et en elle, plus encore qu'en lui, se réalisèrent les paroles qu'il entendit : « Parce que tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique, je te bénirai et le donnerai une postérité nom­breuse comme les étoiles du ciel » (Genèse, XXII, 11, 17).
Or, comme le sacrifice de Jésus et de Marie a été un sacrifice de propitiation ou de réparation pour le péché, de satisfaction pour la peine due au péché, en union avec eux, faisons du sacrifice de notre vie une réparation de toutes nos fautes; demandons dès maintenant que nos derniers moments aient une valeur à la fois méritoire et expiatoire, et demandons la grâce de faire ce sacrifice avec un grand amour qui en augmentera la double valeur. Soyons heureux de payer cette dette à la justice divine pour que l'ordre soit pleinement rétabli en nous. Et si, en cet esprit, nous nous unissons intimement aux messes qui se célèbrent tous les jours, si nous nous unis­sons à l'oblation toujours vivante au Cœur du Christ, oblation qui est l'âme de ces messes, alors nous obtien­drons la grâce de nous y unir de même au dernier moment. Si cette union d'amour au Christ Jésus est cha­que jour plus intime, la satisfaction du Purgatoire sera notablement abrégée pour nous; il se pourrait même que nous recevions la grâce de faire totalement notre Purga­toire sur la terre en méritant, en grandissant dans l'a­mour, au lieu de le faire après la mort sans mériter.


Supplication

Le sacrifice quotidien, comme celui de la dernière heure, ne doit pas être seulement un sacrifice d'adoration et de réparation, mais aussi un sacrifice impétratoire ou de supplication, en union avec Notre-Seigneur et avec Marie.
Saint Paul écrit aux Hébreux (V, 7) : « Jésus, ayant offert avec larmes ses supplications..., a été exaucé à cause de sa piété et de son obéissance, et il sauve tous ceux qui lui obéissent. » Rappelons-nous la prière sacerdotale du Christ après la Cène et avant le sacrifice de la Croix : Jésus y a prié pour ses Apôtres et pour nous... et « toujours vivant il ne cesse d'intercéder pour nous (Hébr., VII, 25), en particulier au sacrifice de la messe, dont il est le prêtre principal.
Jésus, qui a prié pour ses bourreaux, prie pour les mourants qui se recommandent à lui. Avec lui, la Vierge Marie intercède en se rappelant que nous lui avons sou­vent dit : « Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort. »
Le mourant doit s'unir aux messes qui se célèbrent en cette minute près de lui ou loin de lui; il doit demander par elles, par la grande prière du Christ qui continue en elles, la grâce de la bonne mort ou de la persévérance finale, la grâce des grâces, celle des élus. Il convient qu'il la demande non seulement pour lui-même, mais pour tous ceux qui meurent au même moment.
Et, pour nous disposer dès maintenant à faire cet acte de supplication à la dernière heure, prions souvent, en assistant à la sainte messe, pour ceux qui vont mourir dans la journée. Et, selon la recommandation de S. S. Benoît XV, faisons dire quelquefois une messe pour obtenir, par ce sacrifice de supplication d'une valeur infi­nie, la grâce de la bonne mort ou l'application des méri­tes du Sauveur. Faisons aussi célébrer quelques messes pour ceux de nos parents et amis qui nous donneraient des inquiétudes sur leur salut, pour leur obtenir la grâce dernière, pour ceux aussi que nous aurions scandalisés et éloignés peut-être de la voie de Dieu.


L'action de grâces

Enfin chacun doit se préparer chaque jour à faire de sa mort, en union avec Notre-Seigneur et avec Marie, un sacrifice d'action de grâces pour tous les bienfaits reçus depuis le baptême, en pensant à tant d'absolutions et de communions qui nous ont remis ou gardés dans la voie du salut.
Jésus fit de sa mort un sacrifice d'action de grâces, quand il dit : « Consummatum est - Tout est con­sommé » (Jean, XIX, 30); Marie dit ce « Consummatum est » avec lui. Et cette forme de prière, qui continue à la messe, ne cessera pas, même quand la dernière messe aura été dite à la fin du monde. Lorsqu'il n'y aura plus de sacrifice proprement dit, il y aura sa consommation, et en elle il y aura toujours l'adoration et l'action de grâces des élus qui, unis au Sauveur et à Marie, chanterons le Sanctus avec les Anges et glorifieront Dieu en le remer­ciant.
Cette action de grâces est admirablement exprimée par les paroles du rituel que dit le prêtre au chevet des mou­rants, après leur avoir donné une dernière absolution et le saint viatique : « Proficiscere, anima christiana, de hoc mundo...: Sortez de ce monde, âme chrétienne, au nom de Dieu le Père tout-puissant, qui vous a créée, au nom de Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, qui a souffert pour vous, au nom de la glorieuse et sainte Mère de Dieu, la Vierge Marie, au nom du bienheureux Joseph, son époux prédestiné, au nom des Anges et des Archanges, au nom des Patriarches, des Prophètes, des Apôtres, des Martyrs, au nom de tous les Saints et de toutes les Sain­tes de Dieu. Qu'aujourd'hui votre habitation soit dans la paix et votre demeure dans la Jérusalem céleste, par Jésus-Christ Notre-Seigneur. »

Pour conclure, redisons souvent, pour lui donner toute sa valeur, l'acte recommandé par S. S. Pie X et deman­dons à Marie la grâce de faire de notre mort un sacrifice d'adoration, de réparation, de supplication et d'action de grâces. Quand nous assistons les mourants, exhortons-les à faire ce sacrifice en s'unissant aux messes qui se célèbrent alors. Et dès maintenant, à l'avance, faisons-le nous-mêmes, renouvelons-les souvent, chaque jour, comme s'il devait être le dernier; nous nous disposerons ainsi à le faire très bien au moment suprême : alors nous saurons que « si Dieu conduit à toute extrémité, il en ramène »; notre mort sera comme transfigurée; nous appellerons le Sauveur et sa sainte Mère pour qu'ils vien­nent nous prendre et nous accordent la dernière des grâces qui assurera définitivement notre salut, par un der­nier acte de foi, de confiance et d'amour[37].


Ce que nous venons de dire du sacrifice de notre vie en union avec le sacrifice de la messe, doit être entendu par une âme intérieure de cette façon réaliste et pratique, qui lui fasse vivre la parole de saint Paul (I Cor., XV, 31) : « quotidie morior, je meurs tous les jours ». Il s'agit d'ac­cepter d'avance avec patience et avec amour non seule­ment les souffrances des derniers instants de la vie, mais toutes celles, physiques et morales, que Dieu, de toute éternité, nous a préparées pour nous purifier et pour nous faire travailler au salut des âmes. Ces souffrances sont de toutes sortes, manques d'égard, contradictions, dénigre­ments; et combien elles sont peu de choses en comparai­son de celles que Jésus a portées par amour pour nous. Cependant, à cause de nos faiblesses, elles nous paraissent parfois bien lourdes. Acceptons-les à la sainte messe, avant la sainte communion, au moment de la fraction de l'hostie qui symbolise le brisement de toutes les meur­trissures que Jésus a portées pour nous.
Que ce brisement nous fasse penser à celui qui doit être en nous, à celui d'une fervente contrition. Alors plus conscients de nos fautes, de la nécessité de les réparer, nous accepterons mieux d'avance les souffrances physi­ques et morales que la Providence nous réserve. Nous les accepterons en demandant un sérieux commencement de l'amour de la croix ou de l'amour de Jésus crucifié. Ne devons-nous pas lui rendre amour pour amour ?
Il faut relire ce que d'après l'Imitation, l. III, ch. XLVII, Jésus dit à son serviteur fidèle : « Mon fils que les travaux que vous avez entrepris pour moi ne brisent pas votre cou­rage et que les afflictions ne vous abattent pas entière­ment; mais qu'en tout ce qui arrive ma promesse vous console et vous fortifie. Je suis assez puissant pour vous récompenser au-delà de toute mesure... Faites ce que vous avez à faire, travaillez fidèlement à ma vigne et je serai moi-même votre récompense. Une heure viendra prochainement où le travail et le trouble cesseront. Tra­vaillez, chantez mes louanges, gémissez, gardez le silence, priez, souffrez courageusement l'adversité : la vie éternelle est digne de tous ces combats et de plus grands encore. Il y a un jour connu du Seigneur où la paix viendra. Oh ! si vous aviez vu dans le ciel les cou­ronnes immortelles des saints ! de quel glorieux éclat res­plendissent ces hommes que le monde méprisait et regar­dait comme indignes de vivre ! Vous ne désireriez point les jours heureux de cette vie, mais plutôt vous vous réjouiriez de souffrir pour Dieu, et vous regarderiez comme le plus grand profit d'être compté pour rien parmi les hommes. pro nihilo inter homines computari maxi­mum lucrum duceres. »
En assistant au sacrifice de la messe ou en le célébrant, unissons ainsi notre oblation personnelle à celle du Sau­veur, offrons-lui les contrariétés, les tribulations qui vont venir, en pensant qu'elles peuvent devenir ainsi très fructueuses pour nous; les obstacles peuvent être ainsi transformés en moyens, la croix fut le plus grand obsta­cle qu'on voulut dresser contre Jésus, il en a fait le plus grand instrument de salut; et si dans le Corps mystique chaque membre fait surnaturellement son devoir, tous les autres en bénéficient, comme dans notre organisme, si chaque petite cellule fonctionne comme il faut, l'orga­nisme tout entier en profite. Par là, si peu que nous puis­sions faire, c'est déjà beaucoup, si c'est accompli en esprit d'amour de Dieu et du prochain, en union avec Jésus prê­tre pour l'éternité. Dans les plus grandes calamités, on fait prier les petits enfants, dont la supplication, unie à celle du Sauveur, ne peut pas ne pas être entendue par Dieu.
Pour mieux saisir ce que doit être la messe pour les progressants, il convient de considérer que ses différentes parties correspondent à l'amour qui purifie (Confiteor, Introït, Kyrie, Gloria), à l'amour qui s'éclaire et qui s'offre (Collecte, Épître, Évangile, Credo, Offertoire), et à l'amour qui s'immole et s'unit à Dieu (Consécration, Communion, Action de grâces). Cela nous rappelle la voie purgative des commençants, la voie illuminative des progressants et la voie unitive des parfaits. Ce sont les phases normales de l'élévation de l'âme vers Dieu.




CHAPITRE XXV - La communion des progressants

Nous avons parlé plus haut[38] de la communion de ceux qui commencent à se donner sérieusement à la vie intérieure; nous avons dit comme elle soutient, restaure, accroît la vie spirituelle, et qu'elle demande comme con­dition une intention droite et pieuse; quant à la commu­nion fervente, disions-nous, elle suppose la faim de l'Eu­charistie ou le vif désir de la recevoir pour être plus uni à Notre-Seigneur et grandir dans l'amour de Dieu et du prochain. Chacune de nos communions, remarquions­nous, devrait être substantiellement plus fervente que la précédente, d'une ferveur de volonté, sinon de sensi­bilité; chacune, en effet, doit augmenter en nous la cha­rité et nous disposer par suite à mieux recevoir Notre-Seigneur le lendemain et de façon plus fructueuse. Il en est ainsi dans la vie des saints, dont l'ascension vers Dieu est toujours plus rapide; plus ils se rapprochent de Lui, plus ils sont attirés par Lui, comme la pierre tombe d'au­tant plus vite qu'elle se rapproche de la terre qui l'at­tire[39]. Cette accélération dans notre marche vers Dieu doit donc se réaliser dans la communion des progressants plus encore que dans celle de ceux qui commencent. La première communion est certes une grande grâce pour l'enfant, mais les communions suivantes devraient être toujours plus fructueuses.
Pour voir ce que doit être la communion des progres­sants, il faut se rappeler que son effet principal est l'augmentation de la charité. Or cette vertu est surtout celle dans laquelle le progressant doit grandir en se sou­venant que la charité fraternelle est un des plus grands signes du progrès de l'amour de Dieu (Jean, XIII, 35). On peut mieux s'en rendre compte en considérant que la communion assure, par l'union à Notre-Seigneur, l'unité et la croissance de son corps mystique[40].



La sainte Table et l'unité du Corps mystique

Saint Paul dit (I Cor., X, 16) : « Le calice de bénédic­tion, que nous bénissons, n'est-il pas une communion au sang du Christ ? Et le pain, que nous rompons, n'est-il pas une communion au corps du Christ ? Puisqu'il y a un seul pain, nous formons un seul corps, tout en étant plusieurs; car nous participons tous à un même pain. » A cette table commune des fidèles toute dissension doit dis­paraître.
Comme l'expliquent saint Jean Chrysostome[41] et saint Augustin[42], la communion des fidèles réunis à la sainte Table, pour se nourrir du corps de Notre-Sei­gneur et lui être de plus en plus incorporés, est le signe de l'unité de l'Eglise et le lien de la charité. Tous les fidèles qui communient montrent, en effet, qu'ils ont la même foi à l'Eucharistie, qui suppose tous les autres mystères du Christianisme; ils montrent qu'ils ont la même espérance du ciel et le même amour de Dieu et des âmes en Dieu, le même culte. C'est ce qui fait dire à saint Augustin : « O sacrement de piété véritable, signe d'unité, lien de charité !... Le Seigneur nous a donné son corps et son sang sous les espèces du pain et du vin, et comme le pain est formé de plusieurs grains de froment, et le vin est formé de plusieurs grains de raisin, ainsi l'Eglise du Christ doit être formée de la multitude des fidèles réunis par la charité.[43] »
Aussi S. S. Pie X, en invitant les fidèles à la commu­nion fréquente et quotidienne, aimait-il a rappeler ce grand principe : « La sainte Table est le symbole, la racine et le principe de l'unité catholique. »
A la lumière de ce principe, il faut penser, avant de communier, aux obstacles que nous pouvons mettre nous-mêmes à cette union surnaturelle de charité au Christ Jésus et à ses membres. Il faut lui demander de les mieux voir ces obstacles qui proviennent de nous, et d'avoir la générosité de les écarter; si nous étions négligents à le faire, daigne le Seigneur les écarter lui-même, dussions-nous en souffrir beaucoup. Le chrétien qui communie en ces dispositions de profonde sincérité reçoit certainement une notable augmentation de charité, qui l'unit plus intimement à Notre-Seigneur et aux âmes en lui.
En ce sens l'auteur de l'Imitation, l. IV, ch. IX, nous invite à dire, pour nous préparer à la sainte communion : « Je vous offre, Seigneur, tout ce qu'il y a de bien en moi, quelque faible et imparfait que ce soit, afin que, le per­fectionnant sans cesse, vous le rendiez plus digne de vous. Je vous offre encore tous les pieux désirs des âmes fidèles, particulièrement de ceux qui m'ont demandé de prier pour eux... Je vous offre enfin des supplications et l'hos­tie de paix pour ceux qui m'ont offensé, attristé, blâmé, et pour tous ceux aussi que j'ai moi-même affligés, bles­sés, troublés, scandalisés, le sachant ou non, afin que vous nous pardonniez à tous nos péchés et nos offenses mutuelles. Otez de nos cœurs, ô mon Dieu ! le soupçon, l'aigreur, la colère, tout ce qui divise, tout ce qui peut altérer la charité et diminuer l'amour fraternel. »
Ainsi faite, la communion assure effectivement de façon concrète et vécue l'unité du corps mystique, l'union au Sauveur et à toutes les âmes vivifiées par lui. Elle est ainsi d'un puissant secours au milieu de tant de causes de divisions entre les individus, les classes et les peuples. Elle doit contribuer beaucoup à assurer le règne du Christ, par la paix du Christ, au-dessus de tous les rêves inconsistants de ceux qui cherchent un principe d'union, non pas en Dieu, mais dans les passions qui divisent.


La communion et la croissance du Corps mystique du Christ

La sainte communion doit contribuer à assurer non seulement l'unité, mais la croissance du corps mystique du Sauveur. Saint Paul écrit aux Ephésiens, IV, 11, 16 : « Tous nous sommes appelés à parvenir... à la mesure de la stature parfaite du Christ, afin que nous ne soyons plus des enfants, flottants et emportés à tout vent de doc­trine.... mais que, confessant la vérité, nous continuions à croître à tous égards dans la charité en union avec celui qui est le chef, le Christ. C'est par lui que tout le corps bien organisé et uni... s'accroît et se perfectionne dans la charité. »
Cette influence du Sauveur sur ses membres s'exerce surtout par la communion eucharistique; c'est par le Pain de vie que les chrétiens qui en sont nourris parvien­nent à la perfection que Dieu leur destine.
Saint Thomas[44] dit même : « Comme le baptême, qui est la porte des sacrements, produit en nous le commen­cement de la vie spirituelle, l'Eucharistie en produit la consommation; elle est comme la fin des autres sacre­ments, qui nous disposent à la recevoir... Par suite, l'effet du baptême en l'âme de l'enfant est ordonné à celui de l'Eucharistie », un peu comme, dans l'ordre naturel, l'en­fance est ordonnée au plein développement de l'âge adulte. En ce sens le désir au moins implicite de l'effet de l'Eucharistie est nécessaire au salut[45].
On ne saurait donc arriver à la perfection de la vie chrétienne sans se disposer à une communion chaque jour plus fervente, d'une ferveur de volonté, et chaque jour plus fructueuse.
De plus, non seulement chaque chrétien, mais chaque paroisse, chaque diocèse, l'Église entière, en chaque génération, parvient à la maturité, à la fécondité de la « stature parfaite », pour propager la foi qu'elle a reçue, pour la transmettre à la génération suivante, comme une semence sacrée.
Chaque époque a ses difficultés, et, avec le retour des masses à l'incrédulité, les difficultés de notre temps pour­raient prochainement ressembler à celles que rencontra l'Église naissante pendant les siècles de persécution.
Le chrétien doit trouver sa force dans l'Eucharistie aujourd'hui comme au temps des catacombes. Il doit avoir faim de l'Eucharistie, c'est-à-dire un vif désir d'être uni au Christ par une union profonde de volonté, qui résiste à toutes les tentations et qui lui permette d'être à la hau­teur des circonstances difficiles où il se trouve, par la pra­tique persévérante des vertus.
II faut dire avec l'auteur de l'Imitation, IV, ch. XIII : « Seigneur, que je sois en vous, et vous en moi, et que cette union soit inaltérable. Vous êtes vraiment mon bien-aimé, choisi entre mille[46], en qui mon âme se complaît et veut demeurer à jamais. Vous êtes le Roi pacifique; en vous est la paix souveraine et le vrai repos; hors de vous, il n'y a que travail, douleur, misère infinie. Vous êtes vraiment un Dieu caché[47]. Vous vous éloignez des impies; mais vous aimez à converser avec les humbles et les simples. Oh ! que votre tendresse est touchante, Seigneur[48], vous qui, pour montrer à vos enfants tout votre amour, daignez les rassasier d'un pain délicieux descendu du ciel. »
Le Psalmiste disait déjà (Ps. XXX, 20): « Combien est grande, ô mon Dieu, l'abondance de douceur que vous avez réservée à ceux qui vous craignent ! » Combien cette parole se vérifie pleinement aujourd'hui depuis l'institution de l'Eucharistie, par une fervente commu­nion. Comme le dit encore l'auteur de l'Imitation, l. IV, ch. 14 : « Ils reconnaissent vraiment le Seigneur à la fraction du pain, comme les disciples d'Emmaüs, ceux dont le cœur est tout brûlant lorsque Jésus est avec eux. Qu'un amour si vif est souvent loin de moi !.. Ayez pitié, Seigneur, d'un pauvre mendiant et faites que j'éprouve au moins quelquefois, dans la sainte communion, quel­ques mouvements de cet amour qui embrase le cœur, afin que ma foi s'affermisse, que mon espérance en votre bonté s'accroisse, et qu'enflammé par cette manne céleste, jamais la charité ne s'éteigne en moi. Dieu de bonté, vous êtes tout-puissant pour m'accorder cette grâce, pour me remplir de l'esprit de ferveur et me visiter dans votre miséricorde quand le jour choisi par vous sera venu. »
La faim de l'Eucharistie est ainsi exprimée par le même auteur (Imit., l. IV, ch. XVII) : « Seigneur, je désire vous recevoir avec un pieux et ardent amour, avec toute l'af­fection de mon cœur, comme vous ont désiré dans la communion tant de saints et de fidèles, qui vous étaient si chers à cause de leur vie pure et de leur fervente piété... Je vous offre sans réserve le sacrifice de moi-même et de tout ce qui est à moi... Je voudrais vous rece­voir avec autant de foi, d'espérance et d'amour que vous reçut votre sainte Mère, lorsque l'Ange lui annonça le mystère de l'Incarnation... Je vous offre tous les trans­ports d'amour des saints, ainsi que leurs vertus; que tous les peuples vous bénissent et célèbrent la sainteté de votre nom. »
Le chrétien qui communie dans ces dispositions mar­che d'un pas toujours plus rapide vers Dieu et il entraîne certainement avec lui d'autres âmes. Ainsi est assurée la croissance du corps mystique du Christ. Mais il faut faire un pas de plus dans le sens de la générosité.



La communion et le don de soi

Notre-Seigneur nous a dit : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jean, XIII, 34). Or il nous a aimés jusqu'à mourir pour nous sur la Croix et jusqu'à se donner à nous en nourriture dans l'Eucharistie. Le chrétien doit donc apprendre dans la commu­nion le don de soi pour imiter Notre-Seigneur.
Le Cœur eucharistique de Jésus, qui nous a donné et nous redonne tous les jours l'Eucharistie, est l'exem­plaire éminent du don parfait de soi-même. Il nous rap­pelle qu'il est plus parfait de donner que de recevoir, d'aimer que d'être aimé.
Et donc, après avoir reçu, à l'exemple de notre Sau­veur, nous devons nous donner nous-mêmes aux autres pour leur apporter la lumière de vie et la paix. Une âme de plus en plus incorporée à Notre-Seigneur par la sainte communion doit être un peu à son tour le pain des âmes qui l'entourent, comme Notre-Seigneur a voulu être notre pain. A ceux qui sont moins éclairés, à ceux qui sont faibles, à ceux même qui s'éloignent de l'autel, elle doit se donner sans compter, malgré les in­compréhensions, les froideurs et les mauvais procédés. Par là elle ramènera certainement des égarés vers le Cœur eucharistique de Jésus, « Cœur oublié, méprisé, ou­tragé, méconnu des hommes ». Il est pourtant le Cœur qui nous aime, qui est « patient à nous attendre, pressé de nous exaucer, le Cœur désirant qu'on le prie, le Cœur foyer de nouvelles grâces, le Cœur silencieux voulant par­ler aux âmes, le refuge de la vie cachée, le maître des secrets de l'union divine[49] », le Cœur de Celui qui pa­raît dormir, mais qui veille toujours et qui déborde inces­samment de charité.
Il est le modèle éminent du don parfait de soi-même. C'est pourquoi, un saint prêtre de Lyon, ami du Curé d'Ars, le P. Chevrier, dont nous avons déjà parlé plus haut, aimait à dire à ses fils spirituels : « A l'exemple de Notre-Seigneur, le prêtre doit mourir à son corps, à son esprit, à sa volonté, à sa réputation, à sa famille, au monde; il doit s'immoler par le silence, la prière, le travail, la pénitence, la souffrance, la mort. Plus on est mort, plus on a la vie, plus on la donne. Le prêtre est un homme crucifié. - Il doit aussi, par charité, à l'exemple de son Maître, donner son corps, son esprit, son temps, ses biens, sa santé, sa vie; il doit donner la vie par sa foi, sa doctrine, ses paroles, ses prières, ses pouvoirs, ses exemples. Il faut devenir du bon pain. Le prêtre est un homme mangé.[50] »
Or ce qui est dit ici du prêtre doit être dit en un cer­tain sens de tout chrétien parfait, qui doit constamment se dévouer surnaturellement pour entraîner les âmes qui l'entourent vers le but même de notre voyage que trop souvent nous oublions. Ce zèle de la gloire de Dieu et du salut des âmes est la réponse que tous doivent don­ner à ce précepte du Sauveur : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés » (Jean, XIII, 34). Nous trouverons dans la communion fervente cette générosité qui fait rayonner sur d'autres âmes le don de Dieu que nous avons reçu, et qui montre ainsi la valeur et les fruits de l'Eucharistie. Il n'y a qu'à recevoir l'amour de Dieu et à le lui rendre en la personne du prochain.





CHAPITRE XXVI - La dévotion à Marie chez les progressants

Dans la première partie de cet ouvrage, au chapitre VI, nous avons parlé de l'influence de Marie comme média­trice en disant comment elle a coopéré au sacrifice de la Croix par le mérite et la satisfaction, comment elle ne cesse d'intercéder pour nous, de nous obtenir et de nous distribuer toutes les grâces que nous recevons.
Nous voudrions appliquer ici ces principes, comme le fait le Bx Grignion de Montfort[51], pour montrer ce que doit être la dévotion à Marie chez les progressants. Voyons ce qu'est la vraie dévotion à la Sainte Vierge, quels en sont les degrés et quels en sont les fruits.


La vraie dévotion à Marie

Nous ne parlons pas ici d'une dévotion tout extérieure, présomptueuse, inconstante, hypocrite et intéressée, mais de la vraie dévotion, qui est définie, par saint Thomas, « la promptitude de la volonté au service de Dieu[52] ». Cette promptitude de volonté, qui doit subsis­ter malgré l'aridité et la sensibilité, nous porte à rendre à Notre-Seigneur et à sa sainte Mère le culte qui leur est dû[53]. Comme Jésus est notre Médiateur auprès de son Père, nous devons aller au Sauveur par Marie. La mé­diation du Fils éclaire celle de sa sainte Mère.
Plusieurs se font illusion, qui prétendent parvenir à l'union à Dieu sans recourir constamment à Notre-Sei­gneur. Ils ne parviendront guère qu'à une connaissance abstraite de Dieu, et non pas à cette connaissance savou­reuse, appelée sagesse, à la fois élevée, pratique, vivante, expérimentale, qui nous fait découvrir les voies de la Pro­vidence dans les moindres choses. Les quiétistes se sont trompés en prétendant que la sainte humanité de Jésus était un moyen utile seulement au début de la vie spirituelle; c'était ne plus assez reconnaître la médiation uni­verselle du Sauveur.
Une autre erreur consiste à vouloir aller à Notre-Sei­gneur sans passer par Marie. Ce fut une des erreurs des protestants. Et, même parmi les catholiques, certains ne voient pas assez combien il convient de recourir à la Sainte Vierge pour entrer dans l'intimité du Christ. Comme le dit le Bx Grignion de Montfort[54], ils ne connais­sent Marie « que d'une manière spéculative, sèche, stérile, indifférente... Ils craignent qu'on abuse de la dévotion envers elle et qu'on fasse injure à Notre-Seigneur en honorant trop sa sainte Mère... S'ils parlent de la dévo­tion à Marie, c'est moins pour la recommander que pour détruire les abus qu'on en fait ». Ils semblent croire que Marie « soit un empêchement pour arriver à l'union divine[55] », alors que toute son influence est pour nous y conduire. Autant vaudrait dire que le saint Curé d'Ars était pour ses paroissiens un empêchement pour aller à Dieu.
Il y a là un manque d'humilité à négliger les média­teurs que Dieu nous a donnés à cause de notre faiblesse. L'intimité avec Notre-Seigneur dans l'oraison sera beau­coup facilitée par un recours fréquent à Marie.


Les degrés de cette dévotion

Cette dévotion, qui doit exister chez tout chrétien, doit grandir avec la charité.
Un premier degré consiste à prier de temps en temps la Sainte Vierge, en l'honorant comme la Mère de Dieu, en disant, par exemple, avec un vrai recueillement l'Angelus chaque fois qu'on l'entend sonner.
Un deuxième degré consiste à avoir pour Marie des sentiments plus parfaits de vénération, de confiance et d'amour, qui portent à dire chaque jour le rosaire, au moins une des trois parties du rosaire, en méditant les mystères joyeux, douloureux et glorieux, qui sont pour nous le chemin de la vie éternelle.
Un troisième degré de la vraie dévotion à Marie, celui qui convient aux progressants, consiste à se consacrer tout entier par elle à Notre-Seigneur.
C'est ce qu'explique fort bien le Bx Grignion de Mont­fort[56] : « Cette dévotion, dit-il, consiste à se donner tout entier à la très Sainte Vierge pour être tout entier à Jésus-Christ par elle. Il faut lui donner : 1° notre corps avec tous ses sens et ses membres (pour qu'elle les garde dans une parfaite pureté); 2° notre âme avec toutes ses puissances; 3° nos biens extérieurs... présents et à venir; 4° nos biens intérieurs et spirituels, qui sont nos mérites, nos vertus et nos bonnes œuvres passées, présentes et futures. »
Pour bien entendre cette oblation, il faut distinguer dans nos bonnes œuvres ce qui est incommunicable à d'autres, et ce qui est communicable aux autres âmes.
Ce qui est incommunicable dans nos bonnes œuvres, c'est le mérite proprement dit de condigno, qui constitue un droit en justice à une augmentation de charité et à la vie éternelle. Ces mérites personnels sont incommuni­cables; ils diffèrent en cela de ceux de Jésus-Christ, qui, étant constitué tête de l'humanité et notre caution, a pu mériter en stricte justice pour nous.
Si donc nous offrons nos mérites proprement dits à la Sainte Vierge, ce n'est pas pour qu'elle les donne à d'au­tres âmes, mais pour qu'elle nous les conserve, les fasse fructifier, et, si nous avions le malheur de les perdre par un péché mortel, pour qu'elle nous obtienne la grâce d'une fervente contrition qui nous fasse recouvrer non pas seulement l'état de grâce, mais le degré de grâce perdu; de sorte que si nous avions perdu cinq talents, nous retrouvions ces cinq talents, et non pas seulement deux ou trois[57].
Ce qui est communicable aux autres dans nos bonnes œuvres, c'est le mérite de convenance, c'est aussi leur valeur satisfactoire ou réparatrice et leur valeur impétra­toire ou de prière.
D'un mérite de convenance, fondé non pas sur la jus­tice, mais sur la charité ou l'amitié qui nous unit à Dieu, in jure amicabili, nous pouvons obtenir des grâces au prochain; ainsi une bonne mère chrétienne, par sa vie ver­tueuse, attire des grâces sur ses enfants parce que le bon Dieu a égard aux intentions et aux bonnes œuvres de cette mère généreuse.
De même nous pouvons prier pour le prochain, pour sa conversion, son avancement, pour les pécheurs endur­cis, pour les agonisants, pour les âmes du purgatoire.
Enfin nous pouvons satisfaire pour les autres, accepter volontairement la peine due à leurs péchés, expier pour eux, comme Marie le fit pour nous au pied de la Croix, et attirer ainsi sur eux la miséricorde divine. Nous pou­vons gagner aussi des indulgences pour les âmes du pur­gatoire, leur ouvrir le trésor des mérites du Christ et des saints et hâter leur délivrance.
Si nous offrons ainsi toutes nos contrariétés et peines à Marie, elle nous enverra des croix proportionnées à nos forces aidées par la grâce pour nous faire travailler au salut des âmes.


A qui convient-il de conseiller cette consécration ainsi comprise ? Il ne faut pas la conseiller à ceux qui la feraient par sentimentalité ou orgueil spirituel sans en compren­dre la portée, mais il convient de la conseiller à des âmes vraiment pieuses et ferventes, d'abord pour un temps, d'une fête de la Sainte Vierge à une autre, puis pour un an; ainsi on se pénétrera de cet esprit d'abandon et ensuite on pourra faire cet acte avec fruit pour toute la vie.
On objecte parfois : mais c'est nous dépouiller et ne pas payer notre propre dette, ce qui augmentera notre purgatoire.
C'est l'objection que fit le démon à sainte Brigitte, au moment où elle se disposait à faire un acte semblable. Notre-Seigneur lui fit comprendre que cette objection est celle de l'amour-propre, qui oublie la bonté de Marie. Elle ne se laisse pas vaincre en générosité. En se dépouillant ainsi, on reçoit cent pour un. Et même l'amour dont témoigne cet acte généreux nous obtient déjà la remise d'une partie de notre purgatoire.
D'autres personnes objectent encore : comment prier ensuite spécialement pour nos parents et nos amis, si nous avons une fois pour toutes donné toutes nos prières à Marie ?
A cela il faut répondre que la Sainte Vierge connaît nos devoirs de charité à l'égard de nos parents et de nos amis, et même, si nous oublions de prier pour eux, comme nous le devons, c'est elle qui nous le rappellerait. De plus, parmi nos parents et amis, il y en a qui ont un besoin très particulier qu'on prie pour eux, et cela sou­vent nous l'ignorons, tandis que Marie le sait, elle pourra ainsi faire bénéficier ces âmes de nos prières à notre insu. Pour d'autres, on peut toujours lui demander de les favoriser.


Les fruits de cette dévotion

Le Bx Grignion de Montfort dit[58] que ce chemin pour aller à Dieu est plus facile, et pourtant plus méritoire, et par suite c'est un chemin plus parfait, plus court et plus sûr.
C'est d'abord une voie plus facile. « On peut à la vérité, dit-il, arriver à l'union divine par d'autres chemins; mais ce sera par beaucoup plus de croix et de morts étranges, et avec beaucoup plus de difficultés, que nous vaincrons plus difficilement. Il faudra passer par des nuits obscures, par des combats et des agonies étranges, par des montagnes escarpées, par des épines très pi­quantes et des déserts affreux. Mais par le chemin de Marie, on passe plus doucement et plus tranquillement.
On y trouve, à la vérité, de grands combats à donner et de grandes difficultés à vaincre; mais cette bonne Mère se rend si proche de ses fidèles serviteurs, pour les éclai­rer dans leurs ténèbres, pour les éclaircir dans leurs doutes, les soutenir dans leurs combats et leurs difficul­tés, qu'en vérité ce chemin virginal pour trouver Jésus-Christ est un chemin de roses et de miel, à vu les autres chemins. » On le voit par les saints qui ont plus particu­lièrement suivi cette voie, comme saint Ephrem, saint Jean Damascène, saint Bernard, saint Bonaventure, saint Bernardin de Sienne, saint François de Sales, etc.
On connaît la vision de saint François d'Assise : il vit un jour ses fils qui essayaient de s'élever jusqu'à Notre-Seigneur par une échelle de couleur rouge et d'une pente très abrupte; après avoir monté quelques échelons ils retombaient. Alors Notre-Seigneur montra à saint Fran­çois une autre échelle de couleur blanche, et d'une pente beaucoup plus douce, au sommet de laquelle apparaissait la Sainte Vierge; puis il lui dit : « Recommande à tes fils de passer par l'échelle de ma Mère. »
C'est un chemin plus facile, parce que la Sainte Vier­ge nous soutient de sa mansuétude. Et pourtant c'est un chemin plus méritoire, parce que Marie nous obtient une plus grande charité, qui est le principe du mérite; les difficultés à vaincre sont certes une occasion de mérite, mais le principe de celui-ci est la charité, l'amour de Dieu, par lequel on triomphe de ces difficultés. Il faut se rap­peler que Marie méritait plus par les actes les plus faciles, comme une simple prière, que les martyrs dans leurs tourments, car elle mettait plus d'amour de Dieu en ces actes faciles que les saints dans les actes héroïques.
Ce chemin de Marie, étant plus facile et plus méritoi­re, est plus court, plus parfait, plus sûr.
Comme on y marche plus facilement, on y avance plus promptement. On avance plus en peu de temps de sou­mission à la Mère de Dieu que pendant des années où l'on s'appuierait trop sur sa prudence personnelle. Sous la direction de celle à qui le Verbe incarné a obéi, on marche à pas de géants.
C'est aussi un chemin plus parfait, puisque par Marie le Verbe de Dieu est descendu parfaitement jusqu'à nous sans rien perdre de sa divinité; par elle, les très petits peuvent monter parfaitement jusqu'au Très-haut, sans rien appréhender. Elle purifie nos bonnes œuvres et en augmente la valeur en les présentant à son Fils.
Enfin c'est un chemin plus sûr, où l'on est davantage préservés des illusions de celui qui cherche à nous tromper d'abord de façon imperceptible, pour nous conduire en­suite à de grandes fautes. Sur ce chemin on est aussi plus préservé des illusions de la rêverie et du sentimentalisme. Marie, en effet, dans la subordination des causes qui transmettent la grâce divine, exerce une salutaire in­fluence sur notre sensibilité, elle la calme, la règle, pour permettre à la partie élevée de l'âme de recevoir de façon plus fructueuse l'influence de Notre-Seigneur. De plus, Marie elle-même est pour notre sensibilité un objet très pur, très saint, qui élève l'âme vers l'union à Dieu. Elle nous donne une grande liberté intérieure et parfois nous obtient aussitôt, lorsqu'on le lui demande instam­ment, d'être délivré des déviations de la sensibilité qui empêchent la prière et l'union intime avec Notre-Sei­gneur. Toute l'influence de Marie médiatrice a pour but de nous conduire à l'intimité de Jésus, comme lui-même nous conduit au Père.
Il convient de demander cette particulière assistance de Marie au moment de la sainte communion pour qu'elle nous fasse participer à sa piété profonde et à son amour. Comme si elle nous prêtait son cœur très pur pour rece­voir dignement Notre-Seigneur. Il convient de faire de même l'action de grâce.
Pour conclure, disons l'essentiel de la consécration de soi-même à Jésus-Christ, par les mains de Marie :
« O Sagesse éternelle et incarnée ! O très aimable et adorable Jésus, vrai Dieu et vrai homme, je vous rends grâce de ce que vous vous êtes anéanti vous-même, en prenant la forme d'un esclave, pour me tirer de l'escla­vage du démon.... J'ai recours à l'intercession de votre très sainte Mère, que vous m'avez donnée pour média­trice auprès de vous; et c'est par ce moyen que j'espère obtenir de vous la contrition et le pardon de mes pé­chés, l'acquisition et la conservation de la sagesse.
« Je vous salue, Marie immaculée, reine du Ciel et de la terre, à l'empire de qui est soumis tout ce qui est au-dessous de Dieu. Je vous salue, refuge assuré des pé­cheurs, dont la miséricorde ne manque à personne; exaucez les désirs que j'ai de la divine sagesse et recevez pour cela les vœux et les of