Le Traité du Saint-Esprit (Mgr Gaume), Tome 1, première partie

Un article de Christ-Roi.

Mgr Gaume, Traité du Saint-Esprit, 1865, troisième édition, Gaume et Cie Editeurs, 3 rue de l'Abbaye, tome I, Paris 1890.

Sommaire

Tome I, Première Partie

TRAITÉ DU SAINT-ESPRIT comprenant L'HISTOIRE GÉNÉRALE DES DEUX ESPRITS QUI SE DISPUTENT L'EMPIRE DU MONDE ET DES DEUX CITÉS QU'ILS ONT FORMÉES; AVEC LES PREUVES DE LA DIVINITÉ DU SAINT-ESPRIT, LA NATURE ET L'ÉTENDUE DE SON ACTION SUR L'HOMME ET SUR LE MONDE PAR MGR GAUME PROTONOTAIRE APOSTOLIQUE, DOCTEUR EN THÉOLOGIE, ETC.

                                                      Ignoto Deo, 
                                                     Au Dieu inconnu. 
                                                         Act. XVII. 23.
                                    TROISIÈME ÉDITION
                                           I

                                         PARIS
                                GAUME ET Cie, EDITEURS, 
                                   3, Rue de l'Abbaye
                                         1890


APPROBATION Conformément aux règles canoniques, nous avons demandé et nous publions l'Imprimatur de Mgr l'Évèque de Versailles, dans le diocèse de qui a été imprimé le TRAITÉ du SAINT-ESPRIT.

"Nous félicitons bien sincèrement Mgr GAUME d'avoir eu l'heureuse idée de faire un Traité spécial et développé sur le Saint-Esprit. Il est certain qu'à notre époque la troisième personne de la très sainte Trinité est trop peu connue ou trop oubliée. L'ouvrage en question a les qualités qui distinguent Mgr GAUME dans tous ses écrits. On y trouve la science, le talent, une doctrine exacte, surtout un grand amour de l'Eglise. II instruira et édifiera ceux qui le liront; et il est à désirer qu'il soit beaucoup lu1.

                                                                   + PIERRE,
                                                                Évêque de Versailles."
     VERSAILLES, le 21 mai 1864.

1. Les journaux catholiques, français et étrangers, ont rendu le compte le plus favorable du Traité du Saint-Esprit. Il serait long de les citer tous. Nous nous contenterons de rapporter quelques extraits du Bien public de Gand et de la Revue catholique de Troyes. Aussi bien ces deux journaux résument l'opinion générale.

AVANT-PROPOS

« Voulez-vous savoir, dit l'illustre évêque de Poitiers, de quel côté les hommes sensés doivent porter de préférence leurs études, leurs recherches et tout le mouvement de leur travail intellectuel ; sur quelles matières les écrivains religieux et surtout les guides spirituels des peuples doivent concentrer leurs controverses, leurs démonstrations, leurs enseignements; enfin à quels sujets de méditations, à quel choix de contemplations et de prières doivent s'adonner avec plus de prédilection les âmes vraiment aimées de Dieu? Regardez de quel côté l'erreur dirige ses attaques, ses négations, ses blasphèmes.

« Ce qui est attaqué, nié, blasphémé dans chaque siècle, c'est là principalement ce que ce même siècle doit défendre, doit affirmer, doit confesser. Où abonde le délit, il faut que la grâce surabonde. Aux obscurcissements de l'esprit,

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aux refroidissements du coeur, il faut opposer un surcroît de lumière, une recrudescence d'amour. Amoindrie, déformée, paralysée dans un certain nombre d'âmes, il faut que la vérité devienne plus intacte, plus correcte, plus agissante dans les autres.

« Quand le monde conteste, c'est alors que l'Eglise scrute, qu'elle approfondit, qu'elle précise, qu'elle définit, qu'elle proclame. A mesure qu'on le contredit davantage, son enseignement s'amplifie et se développe, s'illumine et s'enflamme. L'amour de la doctrine, la passion de la vérité s'échauffent dans les coeurs fidèles ; et le dépôt sacré, loin de subir aucune diminution, produit alors au grand jour tout le trésor de ses richesses.»

« Mgr Gaume semble s'être inspiré de ces belles pensées en écrivant son Traité du Saint-Esprit. Ce livre vient à son heure. A une époque où le surnaturel est méconnu, nié, blasphémé de toutes parts, il était opportun de remonter à la source même du surnaturel chrétien et d'étudier les manifestations de la grâce, dans leur cause divine, la Troisième Personne de l'adorable Trinité.

« La lumière de l'enseignement catholique a été tellement voilée sur ces points, par je ne sais

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quelles vapeurs sorties des marécages nauséabonds de la Renaissance, que les vérités rappelées par Mgr Gaume paraîtront nouvelles à beaucoup d'intelligences.

« Elles sont vieilles néanmoins comme le catholicisme lui-même; et, si jamais doctrine a pu se prévaloir d'autorités imposantes, c'est bien celle que le Traité du Saint-Esprit développe, en s'appuyant presque à chaque page sur les Saintes Écritures, les Saints Pères, les docteurs de l'Église et les princes de la science théologique.

« Les dogmes catholiques, touchant le Saint-Esprit, passent, en quelque sorte, dans l'ouvrage de Mgr Gaume comme entre une double haie d'écrivains de tous les siècles qui les acclament et les saluent.

« Qu'on n'aille pas croire cependant que le Traité du Saint-Esprit soit une oeuvre de pure érudition, un livre didactique uniquement destiné aux étudiants en théologie.

« C'est, au contraire, un ouvrage catholique, même dans l'acception littéraire de ce mot ; nous voulons dire qu'il s'adresse à tout le monde. Puisse le Saint-Esprit bénir cette oeuvre entreprise en son honneur et dont la portée peut être considérable! Oui, nous n'hésitons pas à le dire, après

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nous être appliqués à le juger avec calme et à l'abri des impressions d'une naturelle sympathie, le livre de Mgr Gaume est un des plus importants qui ait paru depuis longues années.

« La nature même du sujet, les développements savants et profonds dans lesquels est entré l'auteur, l'application immédiate qui peut se faire des vérités qu'il élucide, soit aux individus, soit à la société contemporaine, tels sont les titres qui recommandent le Traité du Saint-Esprit à tout homme quelque peu initié au mouvement intellectuel et religieux de notre époque.

« En lisant ces pages où la vérité apparaît sous des traits si nettement accentués et entourés d'une si vive lumière, nous nous sommes involontairement rappelé le livre qui fut l'événement littéraire et religieux du commencement de ce siècle, le traité du .Pape, par le comte Joseph de Maistre.

« A l'époque où écrivait le grand publiciste catholique, la Papauté persécutée, humiliée, sans protection comme sans ressources, semblait, au point de vue humain, dans une situation désespérée.

« L'incrédulité triomphait, le découragement et le marasme avaient envahi les fidèles et jusqu'au clergé lui-même.

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« Beaucoup d'âmes chancelantes se jetaient dans le gallicanisme ne fût-ce que pour s'abriter; pensaient-elles, contre la poussière que soulèverait l'irrémédiable chute du Saint-Siège. Aussi le livre du Pape n'eut-il à son apparition aucun retentissement. On n'en avait tiré que trois cents exemplaires et ils furent longtemps à se vendre. Le succès ne vint que plus tard ; mais il fut immense.

« Le chef-d'œuvre de Joseph de Maistre a été, on peut le dire, entre les mains de la Providence, le premier moteur de ce mouvement de concentration qui s'est produit, il y a quarante à cinquante ans, dans le catholicisme et dont nous recueillons les heureux fruits.

« Si jamais, plus qu'aujourd'hui; l'auréole de l'unité n'a brillé plus splendide au front de l'Église, si jamais l'épiscopat, le sacerdoce et les fidèles ne se sont plus étroitement serrés autour du trône de saint Pierre, ne le devons-nous pas un peu, après Dieu, à ce puissant génie qui a su donner à la primauté et à l'infaillibilité du Vicaire de Jésus-Christ l'irrésistible clarté de l'évidence? Le livre du Pape a été une pierre posée sur le tombeau du gallicanisme; elle y a été scellée avec du ciment romain on ne la déplacera pas.

« Le Traité du Saint-Esprit par Mgr Gaume

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se dresse en face du naturalisme contemporain comme l'œuvre de Joseph de Maistre se dressait en face des erreurs hostiles aux droits du Saint-Siège. Une vaste conspiration semble ourdie de nos jours pour méconnaître l'action divine dans le monde.

« Dieu est banni du droit public des nations, il est banni de la philosophie, de l'histoire, des sciences, des arts; il est banni de l'éducation et du foyer domestique; il est banni de la religion elle-même et c'est l'opprobre de la civilisation libérale, d'avoir engendré ces sectes hideuses dont le symbole se réduit, en dernière analyse, à une formule plus ou moins brutale de l'athéisme. Des catholiques eux-mêmes se sont laissé, dans une certaine mesure, prendre aux pièges du naturalisme politique et scientifique. N'avons-nous pas vu des plumes dévouées à l'Église nous vanter intrépidement les gouvernements sans culte et sans Dieu comme les gouvernements modèles, les instruments prédestinés de la diffusion des lumières et des conquêtes du progrès?

« N'avons-nous pas vu des historiens rattachés, ce semble, au catholicisme par d'étroites affinités, vouloir effacer des annales de l'humanité les pages que Dieu y a écrites de sa main, et aller,

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pour courtiser les préjugés de la foule, jusqu'à séculariser l'histoire?

« Le livre de Mgr Gaume heurte de front toutes ces erreurs, non qu'il les combatte une à une et pour ainsi dire corps à corps, mais parce qu'il atteint le mal dans sa source, l'ignorance de la doctrine catholique touchant le surnaturel.

« Aussi, nous le dirons sans détour, le Traité du Saint-Esprit ne nous paraît pas appelé à un succès éclatant et immédiat. Beaucoup se récrieront: « Durus est hic sermo, ces doctrines « d'un autre âge ne conviennent plus à la société « moderne. »

« D'autres organiseront autour du livre de Mgr Gaume ce qu'on a si bien nommé la conspiration du silence. Mais qu'importent ces vaines clameurs et ces mesquins calculs, pourvu que la vérité fasse son chemin? Et elle le fera.

« Le catholicisme a aujourd'hui dans la presse européenne assez d'organes, pour que le titre d'un bon ouvrage parvienne tôt ou tard, et en dépit des résistances et des préjugés, aux oreilles des hommes de bonne volonté. Nous ne demandons pas dix ans, et que sont dix ans dans la vie des nations, pour que les esprits aujourd'hui les plus rebelles rendent justice au Traité du Saint-

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Esprit et apprécient les précieux services qu'il aura rendus à la société.

« Oui, sans doute, à ne considérer que les événements extérieurs, dont nous sommes témoins; à ne voir que les abaissements de la politique moderne, les hontes de la vie publique et trop souvent aussi les désordres de la vie privée, il y a lieu de s'affliger et de craindre pour l'avenir de là civilisation chrétienne.

« Mais ne perdons pas de vue, d'autre part, le mouvement des esprits, le fécond et silencieux travail des âmes!... De ce côté semblent s'ouvrir des horizons que l'espérance illumine. Que d'intelligences gravitent autour du catholicisme et semblent, contraintes par une invincible attraction, prêtes à l'embrasser!

Que de catholiques eux-mêmes s'élèvent à une compréhension plus distincte et plus complète de la vérité religieuse !

« Les grands principes du droit public chrétien se dégagent des incertitudes et des obscurités de la controverse, et les faits mêmes qui nous attristent le plus viennent leur donner une éclatante confirmation. L'Église est plus connue et partant elle est plus aimée, plus ardemment défendue.

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« Le niveau de la piété s'élève sensiblement dans le monde catholique ; l'unité liturgique est à la veille de se consommer, les associations de prières, les oeuvres de propagande et de charité s'étendent et se multiplient; les coeurs ont faim et soif d'amour et de vérité !

« C'est ce travail des âmes que Mgr Gaume vient activer. Il leur ouvre les trésors de l'enseignement catholique pour qu'elles viennent largement y puiser.

« Quelles sont les opérations du Saint-Esprit en chacun de nous? Que sont les Fruits du Saint-Esprit, ses Dons, ses Béatitudes? Quelle est la nature intime de cet antagonisme de la grâce et du péché qui se perpétue à travers la vie humaine? Tels sont les grands problèmes que l'éminent théologien résout avec une science nette et sûre qui; sans rien perdre de la précision dogmatique, sait varier ses expressions et, dans un style abondamment lucide; se mettre à la portée de tous.

« De l'homme individuel, Mgr Gaume s'élève à l'étude de l'existence collective de l'humanité. Les mêmes questions reparaissent; mais agrandies et élargies. Quelle est l'intervention du Saint-Esprit dans le gouvernement du monde? Quelle est sa participation au mystère de la Rédemption?

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Quelle est la nature, quels sont les effets de l'assistance qu'il prête à l'Église ? Quelle est l'origine, l'organisation de ces deux cités, la cité du Bien et la cité du Mal dont la lutte se prolonge à travers les siècles? Quelles sont les phases de cette lutte dans le passé, dans le présent? Que présage l'avenir?...

« Ce cadre est vaste, on le voit, et encore n'avons-nous pu en retracer que les grandes lignes. Que serait-ce si nous pouvions indiquer toutes les questions qui viennent naturellement se grouper autour de ces questions mères et qui font du livre de Mgr Gaume une espèce d'Encyclopédie du monde surnaturel? Cherchez dans cet ouvrage la théorie chrétienne de la liberté : vous l'y trouverez résumée en quelques lignes de saint Thomas. Voulez-vous connaître la doctrine catholique sur la grâce? Ouvrez le Traité du Saint-Esprit, elle y est développée dans toute sa splendeur. Demandez-vous à vous éclairer sommairement sur les aberrations du spiritisme contemporain? Un chapitre consacré à cette grave matière vous donnera une solution catégorique et sûre....

« Dirons-nous que la forme littéraire du Traité du Saint-Esprit répond à la richesse du fond ? Des critiques sévères ont reproché à Mgr Gaume quel

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ques négligences de style. Nous croyons que le nouvel ouvrage de l'éminent écrivain échappera à ce reproche. La phrase est lucide, alerte et précise. Point d'amplifications de rhétorique, il est vrai, et nous en félicitons l'auteur : mais, en revanche, que de beautés fortes et sévères et souvent quelle grande poésie, empreinte de je ne sais quel suave parfum biblique ! Pour être lu avec fruit, le Traité du Saint-Esprit doit être lu avec calme et à tête reposée, et cependant la première lecture est si attrayante, elle ouvre des aperçus si nouveaux qu'elle se poursuit d'un trait et sans fatigue.

« Le Traité dît Saint-Esprit porte cette épigraphe qui exprime bien la pieuse tristesse qu'éprouvait l'auteur en prenant la plume « Ignoto Deo, au Dieu inconnu. » Puisse bientôt cette inscription n'être plus une vérité !... L'éminent publiciste serait bien récompensé s'il pouvait la faire disparaître d'une prochaine édition de son livre. Quoi qu'il en soit et en attendant la réalisation de ce voeu, dès aujourd'hui Mgr Gaume a reçu cette récompense dont seuls les écrivains catholiques savent le prix : au pied de son crucifix, il entende consolant témoignage : Bene scripsisti de me ! »

XVIII AVANT-PROPOS.

« Mgr Gaume occupe une grande place dans cette phalange (acies ordinata) d'écrivains catholiques qui ont mis leur coeur et leur plume au service de l'Église. Ce n'est pas au centre, c'est à l'avant-garde qu'il faut le chercher. Mgr Gaume est un de ces esprits éminents, de la famille des de Maistre, qui tracent la route et qui devancent les temps ; sans parler de son style net et précis, de l'attrait et de l'intérêt qu'il sait répandre dans toutes ses oeuvres, disons que son grand mérite est d'être profondément et exclusivement catholique, et que c'est là la vraie causé qui lui fait voir si loin et si juste.

« Dégagé de tous les préjugés du siècle, il pourrait dire, comme saint Paul, qu'il ne connaît que Jésus, et Jésus crucifié ; les tiédeurs, les accommodements, les demi-mesures, les palliatifs ne lui vont en aucune manière, il va droit au but, et tandis que les uns expliquent un effet par un autre effet, système qui en définitive n'explique rien, et recule la difficulté, pour lui il remonte à la véritable cause et il demande à la théologie catholique la vraie lainière qui éclaire l'histoire dé l'humanité.

« C'est en suivant cette méthode qu'il a composé son livre : le Traité du Saint-Esprit, ouvrage qui

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rappelle par la hauteur des vues et par ses beaux développements le livre magnifique de la Cité de Dieu de saint Augustin.

« Quel est le Roi de la Cité du bien? Quel est son inspirateur? Quel est le doigt de Dieu dans le gouvernement du monde ? C'est le Saint-Esprit, et ses ministres sont les archanges, les anges et toute la hiérarchie céleste.

« Le sombre roi de la cité du Mal et ses anges sont connus ; l'auteur en trace l'histoire depuis la création jusqu'à nos jours. Singe de Dieu, simius Dei suivant la forte expression de saint Bernard, Satan a organisé la cité du Mal sur le plan de la cité du Bien ; avide d'usurper l'adoration qui n'est due qu'à Dieu seul, il contrefait Dieu dans la promulgation de ses lois, la manifestation de ses prophéties, l'établissement de son culte, l'institution des cérémonies sacrées, la consécration des prêtres, la publication de ses oracles.

« C'est là surtout la partie palpitante d'intérêt du Traité du Saint-Esprit: les manifestations diaboliques ! Notre siècle, qui entend les esprits frappeurs et qui fait tourner les tables, voudra-t-il les révoquer en doute?

« Mais surtout ce qui rend palpable dans le monde l'action du démon, ce sont ces sacrifices

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humains des peuples païens tant anciens que modernes, c'est ce besoin de répandre le sang, non par exception, çà et là, et dans quelque coin du globe, mais à flots, avec des proportions inouïes, et avec un délire, un raffinement de cruauté, que la malice humaine seule est impuissante à suffisamment expliquer....

« Le second volume de ce traité est consacré à l'explication théologique des prérogatives de la troisième Personne de la Sainte Trinité. Le rôle du Saint-Esprit, sa procession du Père et du Fils, son oeuvre propre qui est la sanctification, tout se trouve développé, non pas seulement avec la rigueur de la théologie, mais dans un style riche et plein d'intérêt. Par l'inspiration des prophètes, par la préparation, par le choix des patriarches et du peuple juif le Saint-Esprit prélude aux merveilles de la loi nouvelle.

« Enfin, les temps sont accomplis. Par l'opération ineffable du Saint-Esprit, Notre Seigneur Jésus-Christ est entré dans le monde, la Vierge immaculée compte un nouveau titre glorieux, celui d'Épouse du Saint-Esprit.

Après l'Ascension du Sauveur, en la fête de la Pentecôte, le Saint-Esprit produit une création nouvelle : l'Église. Il est pour l'Église ce souffle

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de vie, spiraculum vitae, cette force d'inspiration qui la crée, la soutient et la dirige à la conquête des âmes à travers le monde entier.

« Après cette courte analyse du Traité du Saint-Esprit, citons maintenant les paroles par lesquelles Mgr Gaume a terminé son oeuvre :

« Que désormais le Saint-Esprit soit prêché par tout, afin de reprendre parmi les nations la place « qui lui appartient, et qu'il n'aurait jamais dû « perdre; trop longtemps négligé, que son culte « refleurisse dans les villes et dans les campagnes, et que sur les lèvres des catholiques « du dix-neuvième siècle soit fréquente comme « la respiration, l'ardente prière du Prophète-Roi : Envoyez votre Esprit et tout sera créé, « et vous renouvellerez la face de la terre : « Emitte Spiritum tuum et creabuntur, et renovabis faciem terrae (dernière paroles de Mgr gaume prononcées en latin la veille de sa mort le 18 novembre 1879).

« Là, et là seulement, est le salut du monde. »

3 juin 1865.

INTRODUCTION

I

Cet ouvrage a pour but de faire connaître, autant qu'il dépend de nous, la troisième Personne de la Sainte Trinité, en elle-même et dans ses oeuvres. Plusieurs motifs nous ont déterminé à l'entreprendre.

Le premier, c'est la gloire du Saint-Esprit. Dieu étant la charité par essence (Deus charitas est. I Joan., iv, 16.), toutes ses oeuvres sont amour. Créer, c'est aimer ; conserver, c'est aimer; racheter, c'estaimer ; sanctifier, c'est aimer; glorifier, c'est aimer. Or, le Saint-Esprit est l'amour consubstantiel du Père et du Fils. Il est donc dans toutes leurs oeuvres. C'est par lui que les deux autres Personnes de l'auguste

XXIV INTRODUCTION.

Trinité se mettent, pour ainsi parler, en contact avec le monde. De là, ce mot de saint Thomas « Procédant comme amour, le Saint-Esprit est le premier don de Dieu (Cum Spiritus Sanctus procedat ut amor, procedit in ratione primi doni. P. 1, q. XXXVIII, art. 2, corp.) » Et cet autre mot de saint Basile : « Tout ce que possèdent dans l'ordre de la nature, aussi bien que dans l'ordre de la grâce, les créatures du ciel et de la terre, leur vient du Saint-Esprit (Neque enim est ullum omnino donum absque Spiritu Saneto ad creaturam perveniens. Lib. de Spir. Sanct., cap. xxix, n° 55, opp. t. III, edit. noviss). »

Ne semble-t-il pas que ce divin Esprit devrait, par un juste retour, occuper la première place dans nos pensées et dans notre reconnaissance? Toutefois, par un renversement étrange, personne ou presque personne qui songe à Lui.

On connaît le Père, on le respecte, on l'aime. Pourrait-il en être autrement? Ses oeuvres sont palpables et toujours présentes aux yeux du corps. Les magnificences des cieux, les richesses de la terre, l'immensité de l'Océan, les mugissements des vagues, les roulements du tonnerre, l'harmonie merveilleuse qui règne dans toutes les parties de l'univers, redisent avec une éloquence intelligible à tous, l'existence, la sagesse et la puissance

INTRODUCTION. XXV

du Dieu, père et conservateur de tout ce qui est.

On connaît le Fils, on le respecte, on l'aime. Non moins nombreux que ceux du Père, et non moins éloquents, sont les prédicateurs qui parlent de Lui. L'histoire si touchante de sa naissance, de sa vie, de sa mort; la croix, les temples, les images, les tableaux, le sacrifice de l'autel, les fêtes, rendent populaires les différents mystères de ses humiliations, de son amour et de sa gloire. Enfin, l'Eucharistie, qui le tient personnellement présent dans les tabernacles, fait graviter vers Lui toute la vie catholique, depuis le berceau jusqu'à la tombe.

En est-il de même du Saint-Esprit? Ses oeuvres propres ne sont pas sensibles, comme celles du Père et du Fils. La sanctification qu'il opère dans nos âmes, la vie qu'il répand partout échappe à la vue et au toucher. Il ne s'est pas fait chair comme le Fils. Comme lui, il n'a point habité sous une forme humaine, parmi les enfants d'Adam. Trois fois seulement il s'est montré sous un emblème sensible, mais passager : colombe au Jourdain, nuée lumineuse au Thabor, langues de feu au Cénacle. Afin de le représenter, les arts n'ont pas, comme pour Notre Seigneur, la faculté de

XXVI INTRODUCTION.

varier leurs tableaux. Deux symboles : voilà tous les moyens plastiques laissés à la piété, pour redire aux yeux son existence et ses bienfaits (On sait que l'Église a défendu de représenter le Saint-Esprit autrement que sous la forme d'une colombe ou de langues de feu. « Spiritus Sancti imagines sub humana juvenis forma damnantur et prohibentur... Spiritus Sancti tamen imagines in forma columbae approbantur et permittuntur. Item in figura linguarum ignis, uti repraesentatur mysterium Pentecostes. » Benedict. XIV, Bull. Sollicitudinis, § 10, 16, 21).

Aussi, quelle connaissance a-t-on du Saint-Esprit dans le monde actuel et même parmi les chrétiens? Où sont les voeux qu'on lui adresse, le culte qu'on lui rend, la confiance et l'amour qu'on lui témoigne, l'expression sérieuse et soutenue du besoin continuel que nous avons de son assistance? Son nom même, prononcé dans le signe de la croix, éveille-t-il les mêmes sentiments que celui du Père et du Fils? Il est triste, mais il est vrai de le dire, la troisième Personne de la Trinité dans l'ordre nominal, le Saint-Esprit, est aussi la dernière dans la connaissance et dans les hommages de la plupart des chrétiens. Ce trop coupable oubli forme, s'il est permis de le dire, le calvaire du- Saint-Esprit.

Or, si la passion de la seconde Personne de l'adorable Trinité émeut le chrétien jusque dans les profondeurs de son être, comment voir de sang-froid la passion de la troisième? N'est-ce pas

INTRODUCTION. XXVII

le même abandon, le même mépris, trop souvent les mêmes blasphèmes? De la bouche du divin Esprit ne vous semble-t-il pas entendre la plainte, qui tombait des lèvres mourantes de l'homme des douleurs: « J'ai attendu quelqu'un qui partageât mes peines, et il n'y a eu personne; un consolateur, et; je, n'en ai pas trouvé (Sustinui qui simul contristaretur, et non fuit; et qui consolaretur, et non inveni. Ps. XLV, 21...) ! »

Consoler le Saint-Esprit, ou du moins, comme Simon de Cyrène le fit pour le Verbe incarné, l'aider à porter sa croix : belle mission ! s'il en fut (Les notes suivantes ont pour but d'expliquer quelques expressions de la Préface. - Sans doute, le Saint-Esprit, étant Dieu, ne souffre pas, ne peut pas souffrir; mais s'il était accessible à la douleur, les offenses dont il est l'objet, surtout aujourd'hui, lui feraient éprouver nue espèce de martyre. Les mots de Calvaire et de Passion ne sont que des métaphores justifiées par l'usage. En voyant les crimes des hommes antédiluviens, Dieu lui-même ne disait-il pas qu'ils lui perçaient le coeur : Tactus dolore tordis intrinsecus? Saint Paul ne dit-il pas que les pécheurs crucifient de nouveau le Fils de Dieu, bien qu'il soit impassible depuis sa résurrection: Rursum crucifigentes sibimetipsis Filium Dei. Saint Augustin ne parle-t-il pas de la flagellation de la Parole de Dieu ; ingeminantur flagella Christo, quia flagellatur sermoipsius, etc. Tract. in Yoan. - Si donc les mots de douleur, de crucifiement, de flagellation, peuvent s'appliquer à des choses ou à des êtres impassibles ou purement spirituels, pourquoi serait-il inexact d'employer, dans le même sens, les mots de Calvaire et de Passion, en parlant du Saint-Esprit?). Mais, pour de faibles créatures, le moyen de l'accomplir ? Employer tout ce qu'elles ont de vie, à glorifier cette très adorable et très aimable Personne de l'auguste Trinité. Comment la glorifier?

XXVIII INTRODUCTION.

En changeant, à son égard, l'ignorance et l'oubli en connaissance et en tendre souvenir; l'ingratitude, en reconnaissance et en amour ; la révolte, en adoration et en dévouement sans bornes. Inutile de le dire, de tout point, une pareille tâche est au-dessus de nos forces. Aussi nous avons bien moins pour but de la remplir que de l'indiquer.

II

Le second motif, conséquence du premier, c'est l'avantage du clergé. A lui la mission de faire connaître la troisième Personne de l'adorable Trinité. Mais, dès l'abord, une grave difficulté se présente: la rareté des sources doctrinales. Combien de fois nous avons entendu nos vénérables frères dans le sacerdoce, se plaindre de la pénurie d'ouvrages sur le Saint-Esprit ! Leurs plaintes ne sont que trop fondées. D'une part, où est le Traité du Saint-Esprit qui ait paru depuis plusieurs siècles? Nous parlons d'un traité particulier et tant soit peu complet. D'autre part, à quoi se réduit, sur ce dogme fondamental, l'enseignement des théologies Clas

INTRODUCTION. XXIX

siques, les seules à peu près qu'on étudie? A quelques pages du Traité de la Trinité, du Symbole et des Sacrements. De l'aveu de tous, les notions qu'elles renferment sont insuffisantes. Quant aux catéchismes diocésains, nécessairement plus abrégés que les théologies élémentaires, presque tous se contentent de définir. On ne peut disconvenir que, depuis longtemps, du moins en France, l'enseignement relatif au Saint-Esprit laisse beaucoup à désirer. Croirait-on que parmi les sermons de Bossuet on n'en trouve pas un sur le Saint Esprit; pas un dans Massillon; et un seulement dans Bourdaloue ?

Le moyen de combler une si regrettable lacune est de recourir aux Pères de l'Église et aux grands théologiens du moyen âge. Mais qui a le temps et les moyens de se livrer à cette étude? De là, pour le prêtre zélé, un extrême embarras, soit à s'instruire lui-même, soit à préparer la jeunesse à la confirmation, soit à donner aux fidèles une connaissance sérieuse de Celui sans lequel nul ne peut rien dans l'ordre du salut, pas même prononcer le nom de son Sauveur (Et nemo potest dicere : Dominus Jesus, nisi in Spiritu Sancto I Cor., XII, 3).

Quelques détails très courts et passablement

XXX INTRODUCTION.

abstraits, qui fixent dans la mémoire des mots plutôt que des idées, composent l'instruction du premier âge. A l'époque solennelle de la confirmation, les explications, il est vrai, deviennent un peu plus étendues. Mais, d'un côté, la première communion absorbe l'attention des enfants ; d'un autre côté, on continue d'opérer sur le terrain des abstractions. Sous la parole du catéchiste, le Saint-Esprit ne prend pas un corps, en se révélant par une longue série de faits éclatants. Faute de ressources pour parler, comme il convient, de la personne et des oeuvres du Saint-Esprit, on passe à ses dons.

Purement intérieurs, ces dons ne sont accessibles ni à l'imagination ni aux sens. Grande est la difficulté de les faire connaître, plus grande celle de les faire apprécier. Dans l'enseignement ordinaire, ils ne sont montrés clairement ni dans leur application aux actes de la vie, ni dans leur opposition aux sept péchés capitaux, ni dans leur enchaînement nécessaire pour la déification de l'homme, ni comme le couronnement de l'édifice du salut. Aussi, l'expérience l'apprend, de toutes les parties de la doctrine chrétienne, les dons du Saint-Esprit sont peut-être la moins comprise et la moins estimée. Fournir les moyens

INTRODUCTION. XXXI

de parer à ce grave inconvénient est, à nos yeux, sinon un devoir, du moins un service, dont l'exercice du ministère nous a souvent appris à mesurer l'étendue.

III

Le troisième motif, c'est le besoin des fidèles. Plus il est difficile de parler convenablement du Saint-Esprit, plus, il semble, on devrait multiplier les instructions sur ce dogme fondamental. Ne pas le faire et tenir en quelque sorte le Saint-Esprit dans l'ombre pendant qu'on s'efforce de mettre en relief toutes les autres vérités de la religion, n'est-ce pas une anomalie, un malheur, une faute? N'est-ce pas aller manifestement contre l'enseignement de la foi, contre les recommandations de l'Écriture, contre la conduite des Pères, contre l'intention de l'Église et contre nos propres intérêts?

Pensons-nous bien que, placés entre deux éternités, nous tous, prêtres et fidèles, sommes obligés, sous peine de tomber, en mourant, dans les brasiers éternels de l'enfer, de monter sur les trônes brillants, préparés pour nous dans le ciel?

XXXII INTRODUCTION.

Pensons-nous bien que, pour y arriver, il nous faut devenir, par la perfection de nos vertus, les images parfaitement ressemblantes de la très sainte Trinité? Pensons-nous bien qu'entre ces vertus et notre faiblesse, il y a l'infini? Pensons-nous bien que, sans le secours du Saint-Esprit, il nous est impossible non seulement d'arriver à la perfection d'aucune vertu, mais encore d'accomplir méritoirement le premier acte de la vie chrétienne? (Nemo itaque dicit Dominus Jesus, animo, verbo, facto, corde, ore, opere, nisi in Spiritu Sancto ; et nemo sic dicit, nisi qui diligit. S. Aug., Tract. in Joan., LXXIV, n° I, opp. t. III, p. 2271, edit. noviss).

Cependant, de la pénurie de doctrine dans le prêtre, viennent la maigreur et la rareté des instructions sur le Saint-Esprit. Les chrétiens réfléchis s'en étonnent et s'en affligent. Dans un langage qu'on nous permettra de citer, tel qu'il a frappé nos oreilles, ils demandent si le Saint-Esprit a été destitué, puisqu'on ne parle plus de lui? Bien que fondées sur des raisons différentes, les plaintes des fidèles sont aussi légitimes que celles du clergé. Elles appellent la satisfaction d'un besoin dont plusieurs peut-être ne se rendent pas bien compte, mais qui n'en est pas moins réel. Nous voulons parler de l'invincible tendance qu'éprouve tout

INTRODUCTION. XXXIII

homme venant en ce monde, à se développer en Dieu : Anima naturaliter christiana. Image active de Celui qui est amour, l'âme aspire à lui ressembler. Or, ainsi que la foi nous l'enseigne, le Saint-Esprit est l'amour même; l'amour consubstantiel du Père et du Fils. Il en résulte que, sans la connaissance sérieuse du Saint-Esprit, par conséquent de la grâce et de, ses opérations, le principe de la vie divine, déposé en nous par le baptême, se trouve arrêté ou contrarié dans son développement.. Le chrétien souffre, végète, s'étiole, et difficilement il parvient à la vérité de la vie surnaturelle. Pour arriver au sommet de l'échelle de Jacob, il faut d'abord en connaître les échelons.

Ces observations regardent les bons chrétiens, dont un grand nombre, malgré leur instruction, pourraient presque dire comme autrefois les néophytes d'Éphèse : « S'il y a un Saint-Esprit, nous n'en avons pas entendu parler, nous le connaissons fort peu et nous l'invoquons encore moins » (Sed neque si Spiritus Sanctus est, audivimus. Act., XIX, 2).

Que dire de ces multitudes innombrables, qui se remuent au sein des villes ou qui peuplent les

XXXIV INTRODUCTION.

campagnes? Sans autre Science religieuse que les leçons nécessairement très imparfaites, et toujours trop vite oubliées, du catéchisme, quel pensez-vous que soit pour elles le Saint-Esprit ? Nous ne craindrons pas de l'affirmer : il est le Dieu inconnu dont saint Paul trouva l'autel solitaire en entrant dans Athènes. Si elles ont conservé quelques notions des principaux mystères de la foi, l'expérience apprend qu'à l'égard du Saint-Esprit, de son influence nécessaire, de l'enchaînement et du but final de ses opérations successives, elles vivent dans une ignorance à peu près complète. Ces multitudes, personne ne le contestera, forment l'immense majorité des nations actuelles. Tel est le sens dans lequel se trouve tristement justifiée l'épigraphe de cet ouvrage : « Au Dieu inconnu » : Ignoto Deo. » (Chacun connaît, nous a-t-on dit, en quel sens ce mot a été pris par saint Paul. Cette manière d'envisager le Saint-Esprit n'équivaut-elle pas à dire que les chrétiens ont ignoré jusqu'à ce jour la divinité de cette Personne, ce qui est inexact? - Chacun connaît si peu dans quel sens l' Ignoto Deo a été pris par saint Paul, que les plus érudits eux-mêmes l'ignorent. On peut le voir dans Cornelius a Lapide in hunc loc.; dans les nombreuses dissertations écrites sur ce sujet, soit dans les Annales de philosophie chrétienne, soit dans le savant ouvrage de Mamachi, Origines et antiquitates Christiana, t. I, lib. XI, p. 329, edit. Rom, in-4, 1749. - Pris dans le sens le plus accepté, l' Ignoto Deo veut dire, non que les païens ignoraient complètement le vrai Dieu, mais qu'ils n'avaient pas une idée juste de ses perfections ni de ses oeuvres et surtout qu'ils ne lui rendaient pas le culte qui lui était dû. Appliqué au Saint-Esprit comme nous l'avons fait dans l'épigraphe de cet ouvrage, l'Ignoto Deo n'a donc rien de forcé. Conformément à la pensée de saint Paul, il veut dire, non pas que les chrétiens de nos jours ignorent la divinité du Saint-Esprit, mais que la plupart n'ont pas une connaissance bien claire de ses oeuvres, de ses dons, de ses fruits, de son action sur le monde, et surtout qu'ils ne lui rendent pas, le culte de confiance et d'amour auquel il a tant de droits. - Se défier des objections improvisées),

INTRODUCTION. XXXV

Si la connaissance imparfaite du Saint-Esprit est un obstacle à la perfection du chrétien, nous demandons ce que sera l'ignorance absolue? Quelle peut être la vie divine dans celui qui n'en connaît pas même le principe ? Un couvercle de plomb s'interpose entre lui et le monde surnaturel. Ce monde de la grâce, cette vraie, cette unique société des âmes, avec ses éléments divins, ses lois merveilleuses, ses glorieux habitants, ses devoirs sacrés, ses magnificences incomparables, ses réalités éternelles, ses luttes, ses joies, ses ressources et son but; ce monde, pour lequel l'homme est fait et dans lequel il doit vivre, est pour lui comme s'il n'était pas. La noble ambition qu'il devait exciter se change en indifférence, l'estime en mépris, l'amour en dégoût.

Au lieu d'être toute surnaturelle, la vie, ou ne l'est plus qu'à demi, ou, concentrée dans le monde sensible, elle devient terrestre et animale. Le Naturalisme, usurpant l'empire des âmes, forme le caractère général de la société. Divorce déplorable ! qui, détournant l'humanité de sa fin, dépouille le Saint-Esprit de sa gloire et ravit au

XXXVI INTRODUCTION.

Verbe incarné le prix de son sang, pour le livrer au démon.

IV

Le quatrième motif, c'est l'intérêt de la société. Dire que, depuis la prédication de l'Évangile, il ne s'est jamais vu une insurrection contre le christianisme aussi générale et aussi opiniâtre qu'aujourd'hui, c'est dire une chose triviale à force d'être répétée, et malheureusement à force d'être vraie. Mais dire cela, c'est avouer que jamais le monde n'a été aussi malade, par conséquent aussi menacé de catastrophes inconnues ; c'est déclarer, en dernière analyse, que jamais, depuis dix-huit siècles, Satan n'a régné avec un pareil empire. Qui sauvera le malade? Les hommes? Non. Au temporel comme au spirituel, il n'y a qu'un Sauveur, l'Homme-Dieu, le Christ Jésus. Lui seul est la voie, la vérité et la vie : trois choses sans lesquelles tout salut est impossible. Comment l'Homme-Dieu sauvera-t-il le monde, si le monde doit être sauvé? Comme il le sauva il y a deux mille ans : par le Saint-Esprit. Pourquoi? Parce que le Saint-Esprit est, le néga

INTRODUCTION. XXXVII

teur adéquat de Satan ou du mauvais Esprit (Le Saint-Esprit est l'amour, Satan est la haine; Notre Seigneur a sauvé le monde en s'incarnant et en mourant pour nous. Or, le mystère de l'Incarnation, dit saint Thomas, est attribué au Saint-Esprit; et la mort de Notre Seigneur est également, selon saint Paul, attribuée au Saint-Esprit, qui per Spiritum Sanctum semetipsum obtulit. Et David, prétoyant le salut du monde, disait : Emittes Spiritum tuum et creabuntur et renovabis faciem terrae. En vertu de l'axiome : Causa causae est causa causati, il est donc très permis de dire que c'est par le Saint-Esprit que Notre Seigneur a sauvé le monde).

Allons plus loin. Si, à nulle époque des siècles évangéliques, le règne de Satan n'a été aussi général et aussi accepté qu'il l'est aujourd'hui, l'action du Saint-Esprit devra revêtir des caractères d'une étendue et d'une force exceptionnelles. Les axiomes de géométrie ne nous paraissent pas plus rigoureux que ces propositions. De cette nécessité pour le monde actuel d'une nouvelle effusion du Saint-Esprit, il existe je ne sais quels pressentiments dont il ne faut pas exagérer la valeur, mais dont il semblerait téméraire de ne tenir aucun compte.

Acceptés par le comte de Maistre, manifestés par un grand nombre d'hommes respectables, au double titre du savoir et de la vertu, ils sont descendus dans le monde de la piété et forment les bases d'une attente assez générale. Abusant de ce fond de vérité, le démon lui-même en a fait sortir une secte récemment condamnée par l'Église. A

XXXVIII INTRODUCTION.

l'influence nouvelle du Saint-Esprit, on attribue le triomphe éclatant de l'Église, la paix du monde, l'unité de bercail annoncée par les Prophètes et par Notre Seigneur lui-même, ainsi que les autres merveilles dont le dogme de l'Immaculée Conception paraît être le gage.

Quoi qu'il en soit, une chose demeure certaine et donne à un Traité du Saint-Esprit tout le mérite de l'à-propos, Le monde ne sera sauvé que par le Saint-Esprit. Mais comment le Saint-Esprit sauvera-t-il le monde, si le monde le repousse? et il le repoussera, s'il ne l'aime pas. Comment l'aimera-t-il? Comment l'appellera-t-il ? Comment courra-t-il, éperdu, se placer sous son empire, s'il ne le connaît pas? Faire connaître le Saint-Esprit nous semble donc, à tous les points de vue, une nécessité plus pressante que jamais.

V

Tels sont, en abrégé, les principaux motifs de notre travail. Nous sera-t-il permis d'en ajouter un autre? Pendant vingt-cinq ans, nous avons combattu le Mauvais Esprit, en signalant le retour de son règne au sein des nations actuelles.

INTRODUCTION. XXXIX

Longtemps inaperçu des uns, opiniâtrement nié par les autres, ce fait culminant de l'histoire moderne est aujourd'hui palpable. De l'aveu de tous, le Satanisme ou le Paganisme, ce qui est tout un, atteint sous nos yeux des limites aussi inconnues que sa puissance. Par un de ses organes les plus accrédités, la Compagnie de Jésus, non suspecte en ce, point, vient de reconnaître la réalité du terrible phénomène et de la proclamer, dans Rome, à quelques pas du Vatican.

En 1862, pendant l'octave de l'Épiphanie, le père Curci, rédacteur de la Civiltà cattolica, monte en chaire, et huit fois il pousse le cri d'alarme, en montrant que l'Europe, l'Italie, Rome elle-même, sont envahies par le paganisme. « Le monde moderne, s'écrie-t-il, retourne à grands pas au paganisme. Sans en ressusciter la grossière idolâtrie, il y retourne par ses pensées, par ses affections, par ses tendances, par ses oeuvres, par ses paroles. Cela est tellement vrai, que si, de l'immense sépulcre qu'on appelle le sol romain, sortait vivant le peuple contemporain des Scipions et des Coriolans, et que, sans regarder nos temples et notre culte, il faisait attention seulement aux pensées, aux aspirations, au langage du grand nombre, je suis convaincu qu'il

XL INTRODUCTION. ne trouverait entre eux et lui de différence sensible, que dans la prostration des âmes et l'imbécillité des idées (Tutto quel discorso dimostra che la società moderna ritorna a grau passi al paganesimo, ec. II Paganesimo antico e moderno. Roma, 1862.».

Et plus loin: « Oh ! oui ; il n'est que trop vrai, et, quoi qu'il m'en coûte, je le dirai : taire le mal n'est pas un moyen de le guérir. Le monde actuel, et, à l'heure qu'il est, plus peut-être qu'aucune autre partie du monde, notre Italie commence évidemment à avoir des pensées, des affections, des désirs peu différents de ceux des païens. Ne croyez pas qu'il soit nécessaire pour cela d'adorer les idoles. Non. Le paganisme, dans sa partie constitutive, ou dans sa raison d'être, n'implique autre chose que le Naturalisme. Or, si vous regardez la société et la famille; si vous écoutez les discours qui s'échangent; si vous lisez les livres et les journaux qui s'impriment; si vous considérez les tendances qui se manifestent: c'est à peine si en tout cela vous trouverez autre chose que la nature, la nature seule, la nature toujours.

« Eh bien, ce Naturalisme envahisseur et dominateur de la société moderne, c'est le paganisme pur, tout pur; mais paganisme mille fois

INTRODUCTION. XLI

plus condamnable que l'ancien, attendu que le paganisme moderne est l'effet de l'apostasie de cette foi, que le paganisme ancien reçut avec tant de joie, embrassa avec tant d'amour. Paganisme ressuscité, qui a toutes les servilités et toutes les abominations du défunt, sans en avoir l'originalité et la grandeur, attendu qu'il est impossible de ressusciter la grandeur païenne, ceux qui l'ont tenté n'ayant abouti qu'à des parodies malheureuses et toujours ridicules, si trop souvent elles n'avaient été atroces. Paganisme désespéré, attendu qu'aucun Balaam ne lui a promis une étoile de Jacob, comme à l'ancien, qui attendait un appel à la vie; tandis que le nôtre, né de la corruption du christianisme, ou plutôt d'une civilisation décrépite et gangrenée, n'a plus à attendre d'autre appel que celui du souverain Juge, vengeur de tant de miséricordes foulées aux pieds (Ora, cotesto naturalisme, introdotto e dominante nel moderno mondo, è pure e pretto paganesimo, etc., p, 12) ».

Ainsi, de l'aveu même de nos adversaires les plus ardents, le ver rongeur des sociétés modernes n'est ni le protestantisme, ni l'indifférentisme, ni telle autre maladie sociale à dénomination particulière, mais bien le paganisme qui les renferme

Un INTRODUCTION.

toutes; le paganisme dans ses éléments constitutifs, tel que le monde le subissait il y a dix-huit siècles. Dès lors, pour compléter nos travaux, que restait-il, sinon essayer de glorifier le Saint-Esprit, afin que, reprenant son empire, il chasse l'usurpateur et régénère de nouveau la face de la terre?

VI

Quant au plan de l'ouvrage, il est tracé par le sujet. Le Saint-Esprit en lui-même et dans ses oeuvres ; l'explication de ses oeuvres merveilleuses dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament, par conséquent l'action incessante, universelle du Saint-Esprit, et l'action non moins incessante du mauvais Esprit; la place immense que tient dans le monde de la nature, aussi bien que dans le monde de la grâce, et que doit, sous peine de mort, tenir, dans notre vie, la troisième Personne, aujourd'hui si oubliée et si inconnue, de l'adorable Trinité ; la double régénération du temps et de l'éternité, à laquelle son amour nous conduit ; la nature, les conditions, la pratique du culte que le ciel et la terre lui doivent à tant de titres: tel

Deux Esprits opposés se disputent l'empire du monde

INTRODUCTION. XLIII

est l'ensemble des matières qui composent ce Traité.

En voici l'ordre: Deux Esprits opposés se disputent l'empire du monde. Commencée dans le ciel, la guerre s'est perpétuée sur la terre. Isaïe et saint Jean la décrivent. Saint Paul nous dit que c'est contre le démon que nous avons à lutter. Notre Seigneur lui-même annonce qu'il n'est venu sur la terre que pour détruire le règne du démon. Nous ne mettons pas aux prises ces deux Esprits, ils y sont; nous n'inventons pas le fait, nous le constatons. Comme il est impossible de connaître la rédemption sans connaître la chute; de même, il est impossible de faire connaître l'Esprit du bien, sans faire connaître l'Esprit du mal. A peine avons-nous dit l'existence du Saint-Esprit, que nous sommes obligé de parler de Satan, dont la noire figure apparaît comme l'ombre à côté de la lumière.

L'existence de ces deux Esprits suppose celle d'un monde supérieur au nôtre, la division de ce monde en deux camps ennemis, ainsi que son action permanente, libre et universelle sur le monde inférieur. La réalité de ces trois faits établie, nous constatons la personnalité de l'Esprit mauvais, sa chute, la cause et les conséquences

XLIV INTRODUCTION,

de sa chute, par conséquent l'origine historique du mal.

Les deux Esprits ne sont pas demeurés dans des régions inaccessibles à l'homme, étrangers à ce qui se passe sur la terre. Loin de là ; maîtres du monde, ils se révèlent comme les fondateurs de deux cités : la Cité du bien et la Cité du mal. Cités visibles, palpables, aussi anciennes que l'homme, aussi étendues que le globe, aussi durables que les siècles, elles renferment dans leur sein le genre humain tout entier, en deçà et au delà du tombeau. La connaissance approfondie de ces deux Cités importe également à l'homme, au chrétien, au philosophe, au théologien:

A l'homme, attendu que chaque individu, chaque peuple, chaque époque appartient nécessairement à l'une ou à l'autre;

Au chrétien, attendu que l'une est la demeure de la vie et le vestibule du ciel ; l'autre, la demeure de la mort et, le vestibule de l'enfer ;

Au philosophe, attendu que 1a lutte éternelle des deux Cités forme la trame générale de l'histoire, et seule rend compte de ce que le monde a vu, de ce qu'il voit, de ce qu'il verra jusqu'à la fin, de crimes et de vertus, de prospérités et de revers, de paix et de révolutions;

INTRODUCTION. XLV

Au théologien, attendu que les deux Cités, montrant en action l'Esprit du bien et l'Esprit du mal, les font mieux connaître que tous les raisonnements.

Ainsi, les deux Cités sont l'objet d'une étude dont l'importance, peut-être la nouveauté, feront pardonner la longueur.

La formation, l'organisation, le gouvernement, le but de la Cité du bien ; son roi, le Saint-Esprit, révélé par les noms qu'il porte dans les Livres saints; ses princes, les bons anges; leur nature, leurs qualités, leurs hiérarchies, leurs ordres, leurs fonctions, la raison des uns et des autres : autant de sujets d'investigations particulières.

Elles sont suivies d'un travail analogue sur la Cité du mal. Nous faisons connaître sa formation, son gouvernement, son but ; son roi, Satan, révélé par ses noms bibliques; ses princes, les démons; leurs qualités, leurs hiérarchies, leur habitation, leur action sur l'homme et sur les créatures.

Toute cité se divise en deux classes : les gouvernants et les gouvernés. Après les princes viennent les citoyens de deux cités : les hommes. Nous montrons leur existence placée entre deux armées ennemies qui se la disputent, ainsi que les remparts

XLVI INTRODUCTION.

dont le Saint-Esprit environne la Cité du bien, pour empêcher l'homme d'en sortir ou le démon d'y pénétrer.

Connaître les deux Cités en elles-mêmes et dans leur existence métaphysique, ne suffit pas à nos besoins : il faut les voir en action. De là, l'histoire religieuse, sociale, politique et contemporaine de l'une et de l'autre. Ce tableau embrasse, dans ses causes intimes, toute l'histoire de l'humanité : nous n'avons pu que l'ébaucher. Néanmoins, notre esquisse met en relief le point capital, c'est-à-dire le parallélisme effrayant qui existe entre la Cité du bien et la Cité du mal, entre l'œuvre divine pour sauver l'homme, et l'oeuvre satanique pour le perdre. Exposer ce parallélisme non seulement dans son ensemble, mais encore dans ses principaux traits, nous a semblé le meilleur moyen de démasquer l'Esprit de ténèbres et de faire sentir vivement au monde actuel, incrédule ou léger, la présence permanente et l'action multiforme de son plus redoutable ennemi.

De là résulte, évidente comme la lumière, l'obligation perpétuelle et perpétuellement impérieuse où nous sommes tous, peuples et individus, de nous tenir sur nos gardes, et, sous peine de mort, de rester ou de nous replacer sous l'empire du

INTRODUCTION. XLVII

Saint-Esprit. Cette conséquence termine le premier volume de l'ouvrage et conduit au second.

VII

Pour que l'homme et le monde sentent la nécessité de se replacer sous l'empire du Saint-Esprit, il faut, avant tout, qu'ils connaissent ce divin Esprit : Ignoti nulla cupido. Une connaissance générale et purement philosophique ne saurait suffire. Il faut une science intime, détaillée, pratique : la donner est le but de nos efforts.

Après avoir montré la divinité du Saint-Esprit, parlé de sa procession et de sa mission, expliqué ses attributs, nous suivons son action spéciale sur le monde physique et sur le monde moral, dans l'Ancien Testament. Ce travail nous prépare aux temps évangéliques.

Ici se révèle, dans toute la magnificence de son amour, la troisième Personne de l'adorable Trinité. Devant nous se présentent quatre grandes créations : la sainte Vierge, le Verbe incarné, l'Église, le Chrétien. Ces quatre chefs-d'oeuvre sont étudiés avec d'autant plus de soin, qu'ils sont toute la philosophie de l'histoire; car ils résument tout

XLVIII INTRODUCTION,

le mystère de la grâce, c'est-à-dire toute l'action de Dieu sur le monde.

Ce mystère de la grâce, par lequel l'homme devient dieu, est, autant qu'il a dépendu de nous, exposé dans ses admirables détails. Nous disons le principe de notre génération divine, les éléments dont il se compose, leur nature, leur enchaînement, leur développement successif, jusqu'à ce que le fils d'Adam soit parvenu à la mesure du Verbe incarné, Fils de Dieu et Dieu lui-même. Les Vertus, les Dons, les Béatitudes, les Fruits du Saint-Esprit, tout le travail intime de la grâce, si peu estimé de nos jours, parce qu'il est bien peu connu, sont expliqués avec l'étendue nécessaire au chrétien qui veut s'instruire lui-même, et au prêtre chargé d'instruire les autres.

Les béatitudes du temps conduisent à la béatitude de l'éternité. Devenu enfant de Dieu par le Saint-Esprit, l'homme a droit à l'héritage de son Père. Franchissant le seuil de l'éternité, nous essayons de soulever un coin du voile jeté sur les splendeurs et les délices de ce royaume créé par l'amour, régi par l'amour, où tout est, pour le corps comme pour l'âme, lumière sans ombre, vie sans limites, c'est-à-dire communication plénière, incessante du Saint-Esprit aux élus et des élus au

INTRODUCTION. XLIX

Saint-Esprit : flux et reflux d'un océan d'amour qui plongera les élèves du Chrême, a lumni Clarismatis, dans une ivresse éternelle.

Tant de bienfaits de la part du Saint-Esprit demandent une reconnaissance proportionnée de la part de l'homme. Nous montrons comment cette reconnaissance s'est manifestée dans la suite des siècles, comment elle doit se manifester encore. Elle brille dans le tableau du culte du Saint-Esprit, des fêtes, des associations, des pratiques publiques et privées, établies en l'honneur du Bienfaiteur éternel, à qui toute créature du ciel et de la terre est redevable de ce qu'elle est, de ce qu'elle a, de ce qu'elle espère : Ne que enim est ullum omnino donum absque Spiritu Saneto ad creaturam perveniens.

VIII

Pour remplir notre tâche, trois fois difficile par sa nature, par son étendue et par la précision théologique qu'elle demande, nous avons, sans parler des conciles et des constitutions pontificales, appelé à notre aide les oracles de la vraie science, les Pères de l'Église. Leur doctrine sur

L INTRODUCTION.

le Saint-Esprit est si profonde et si abondante, que rien ne peut la remplacer. Ajoutons qu'aujourd'hui on la connaît si peu, qu'elle offre tout l'intérêt de la nouveauté.

S'agit-il de préciser les vérités dogmatiques par des définitions rigoureuses, de donner la dernière raison des choses, ou de montrer l'enchaînement hiérarchique qui unit les éléments de notre formation divine? Dans ces questions délicates, saint Thomas nous a servi de maître. Puissent les nombreuses citations que nous lui avons empruntées le faire connaître de plus en plus, et accélérer le mouvement qui reporte aujourd'hui les esprits sérieux, vers ce foyer incomparable de toute vraie science, divine et humaine!

N'est-il pas temps de revenir, demanderons-nous à ce propos, de l'aberration qui a été si funeste au clergé, aux fidèles, à l'Église, à la société elle-même? Il existe un génie, unique en son genre, que l'admiration des siècles appelle le Prince de la théologie, l' Ange de l'école, le Docteur angélique. Dans une vaste synthèse ce génie embrasse toutes les sciences théologiques, philosophiques, politiques, sociales, et les enseigne avec une clarté et une profondeur incomparables. Bien que pour la forme, quelquefois même pour le fond,

INTRODUCTION. LI

sa doctrine soit, de temps à autre, marquée de l'inévitable cachet de l'humanité, elle est cependant tellement sûre dans son ensemble, qu'au concile de Trente, ses écrits, par un privilège inconnu dans les annales de l'Église; méritèrent, suivant la tradition, d'être placés à côté de la Bible elle-même. Ce grand génie est un saint à qui le Vicaire de Jésus-Christ, en canonisant ses vertus, a rendu ce témoignage solennel : « Autant frère Thomas a écrit d'articles, autant de miracles il a faits. Lui seul a plus éclairé l'Église, que tous les autres docteurs. C'est une encyclopédie qui tient lieu de tout. A son école, on profite plus, dans un an, qu'à celle de tous les autres docteurs pendant toute la vie » (Quot articulos edidit, tot miracula fecit... Ipse plus illuminavit Ecclesiam, quam omnes alii doctores... pace aliorum dixerim, unus divus Thomas est instar omnium... In cujus libris plus proficit homo uno anno, quam in aliorum doctrina toto tempore vitae suae. (Bulle de Jean XXII, Vie de saint Thomas, par le P. Touron, art. 55, 7 mars, no 81.) Enfin, pour que rien ne manque à sa gloire, c'est un génie tellement puissant, qu'un hérésiarque du seizième siècle ne craignait pas de dire : « Otez Thomas, et je détruirai l'Église » (Tolle Thomam, et Ecclesiam dissipabo. - Malgré les dénégations de Bayle, ce mot est de Bucer).

Ainsi, on peut considérer saint THomas, placé au milieu des siècles, tout à la fois comme un

LII INTRODUCTION.

réservoir, où sont venus se réunir tous les fleuves de doctrine de l'Orient et de l'Occident, et comme un crible par lequel, dégagées de tout ce qui n'est pas haute et pure science, les eaux de la tradition nous arrivent fraîches et limpides sans avoir rien perdu de leur fécondité.

Or, ce docteur, ce saint, ce maître si utile à l'Église et si redoutable à l'hérésie; la Renaissance l'avait à peu près banni des séminaires, comme elle a banni des collèges tous les auteurs chrétiens. Il y a moins de trente ans, quel professeur de théologie, de philosophie, de droit social, parlait de saint Thomas ? Qui connaissait ses ouvrages? Qui les lisait? Qui les méditait? Qui les imprimait? Par qui et par quoi l'a-t-on remplacé?

Sans le savoir, on avait donc réalisé, en partie du moins, le voeu de l'hérésiarque. Aussi, qu'est-il arrivé? Où est aujourd'hui parmi nous la science de la théologie, de la philosophie et du droit public? Dans quel état se trouvent l'Église et la société? Quelle est la trempe des armes employées à leur défense? Quelle est la profondeur, la largeur, la solidité, la vertu nutritive de la doctrine distribuée aux intelligences dans la plupart des ouvrages modernes : livres, journaux, revues, conférences, sermons, catéchismes? Nous

INTRODUCTION. LIII

n'avons pas à répondre. Il nous est plus doux de saluer le mouvement de retour qui se manifeste vers saint Thomas. Heureux si ces quelques lignes, échappées à ce qu'il y a de plus intime dans l'âme, la douleur et l'amour, pouvaient le rendre plus général et plus rapide!

IX

Nous exprimerons un dernier voeu, c'est de voir se réveiller, dans le clergé et dans les fidèles, l'ardeur apostolique pour le Saint-Esprit. S'il est vrai qu'entre les temps actuels et les premiers siècles du christianisme il existe plus d'un rapport, ajoutons un nouveau trait de ressemblance par notre empressement à connaître et par notre fidélité à invoquer la troisième Personne de l'adorable Trinité, source inépuisable de lumière, de force et de consolation.

Que les paroles du Sage, appliquées au Saint-Esprit et si bien comprises de nos aïeux, deviennent l'encouragement de nos efforts et la règle de notre conduite. « Bienheureux l'homme qui demeure dans la Sagesse, qui médite ses perfections et avec elle étudie les merveilles du Dieu

LIV INTRODUCTION.

créateur, rédempteur et glorificateur; qui rumine ses voies dans son coeur ; qui approfondit ses mystères ; qui la poursuit comme le chasseur, et se met en embuscade pour la surprendre; qui regarde par ses fenêtres; qui écoute à ses portes ; qui se tient près de sa maison, et qui plante à ses murailles le clou de sa tente, afin d'habiter sous sa main. A l'ombre de cette divine Sagesse, lui et ses fils, ses facultés, ses oeuvres, sa vie et sa mort, goûteront les délices de la paix. Elle-même les nourrira de ses fruits, les protégera de ses rameaux; et, à l'abri des tempêtes, ils vivront heureux et reposeront dans la gloire : Et in gloria ejus requiescet (Eccl., XIX, 22 et segq). » ;

CHAPITRE PREMIER L'ESPRIT DU BIEN ET L'ESPRIT DU MAL. Deux Esprits opposés, dominateurs du monde. - Preuves de leur existence : la foi universelle, le dualisme. - L'existence de ces deux Esprits suppose celle d'un monde supérieur au nôtre. - Nécessité, de la démontrer. - La négation du surnaturel, grande hérésie de notre temps. - Ce qu'est le monde surnaturel. - Preuves de son existence : la religion, l'histoire, la raison. - Passages de M. Guizot.

Deux Esprits opposés se disputent l'empire du monde (Cette expression, dont l'équivalent se trouve presque à chaque page de l'Ancien et du Nouveau Testament, sera expliquée dans le cours de ce chapitre).

L'histoire n'est que le récit de leur lutte éternelle. Ce grand fait suppose:

  • L'existence d'un monde supérieur au nôtre;
  • La division de ce monde en bon et en mauvais;

2 TRAITÉ DU SAINT-ESPRIT.

La double influence du monde supérieur sur la création inférieure.

Quatre vérités fondamentales qu'il faut, avant tout, mettre au-dessus de contestation.

Que deux Esprits opposés se disputent l'empire de l'homme et de la création, ce dogme est écrit en tête de la théologie de tous les peuples et dans la biographie de chaque individu. La révélation l'enseigne. Le paganisme ancien le montre dans l'adoration universelle des génies, bons et mauvais. Le bouddhisme de l'Indien, du Chinois et du Thibétain, le fétichisme du nègre de l'Afrique, comme la sanglante idolâtrie de l'Océanien, continuent d'en fournir la preuve incontestable. Au coeur de la civilisation, non moins qu'au centre de la barbarie, l'expérience le rend sensible dans un fait toujours ancien et toujours nouveau, le Dualisme.

A moins de nier toute distinction entre la vérité et l'erreur, entre le bien et le mal, entre tuer son père et le respecter, c'est-à-dire, à moins de faire du genre humain un bétail, on est bien forcé de reconnaître sur la terre la coexistence et la lutte perpétuelle du vrai et du faux, du juste et de l'injuste, d'actes bons et d'actes mauvais. Or, ce phénomène est un mystère inexplicable, autrement que par l'existence de deux Esprits opposés, supérieurs à l'homme.

Pour n'en citer qu'une preuve : le sacrifice humain a fait le tour du monde. Il continue, à l'heure qu'il est, chez tous les peuples qui n'adorent pas l'Esprit du bien, le Saint-Esprit, tel que la révélation le fait connaître. Mais l'idée du sacrifice humain est aussi étrangère aux lumières de la raison, qu'elle est opposée aux sentiments de la nature. Quoi qu'elle fasse, la raison demeu

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rera éternellement impuissante à trouver un rapport quelconque entre le meurtre de mon semblable et l'expiation de mon péché. Loin de suivre l'instinct de la nature, le père, si dégradé qu'il soit, a toujours frémi, et il frémira toujours, en portant lui-même son enfant au couteau du sacrificateur.

Cependant le sacrifice de l'homme par l'homme, de l'enfant par le père, est un fait ; il a donc une cause. C'est un fait universel et permanent; il a donc une cause universelle et permanente. C'est un fait humainement inexplicable; il a donc une cause surhumaine. C'est un fait qui se produit partout où ne règne pas l'Esprit du bien, il est donc inspiré et commandé par l'Esprit du mal.

Expliquant seuls le dualisme, ces deux Esprits sont les vrais dominateurs du monde. Ce n'est pas à coup sûr, et nous avons hâte de le dire, qu'ils soient égaux entre eux. Le prétendre serait tomber dans le manichéisme : erreur monstrueuse que la raison repousse et que la foi condamne. La vérité est que ces deux Esprits sont inégaux, d'une inégalité infinie. L'un est Dieu, puissance éternelle; l'autre, une simple créature, être éphémère qu'un souffle pourrait anéantir. Seulement, par un conseil de son infaillible sagesse, mais dont l'homme ici-bas ne pourra jamais sonder la profondeur, Dieu a laissé à Satan le redoutable pouvoir de lutter contre lui; et, dans la possession du genre humain, de tenir la victoire indécise. Nous essayerons bientôt de soulever un coin du voile qui couvre cet incontestable mystère.

En attendant, l'existence de deux Esprits opposés suppose l'existence d'un monde supérieur au nôtre. Par

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là, nous entendons un monde composé d'êtres plus parfaits et plus puissants que nous, dégagés de la matière et purement spirituels : Dieu, les anges bons et mauvais, en nombre incalculable; monde des causes et des lois, sans lequel le nôtre n'existerait pas ou marcherait au hasard, comme le navire sans boussole et sans pilote; monde pour lequel l'homme est fait et vers lequel il aspire; monde qui nous enveloppe de toutes parts, et avec lequel nous sommes incessamment en rapports; à qui nous parlons, qui nous voit, qui nous entend, qui agit sur nous et sur les créatures matérielles, réellement, efficacement, comme l'âme agit sur le corps.

Loin d'être une chimère, l'existence de ce monde supérieur est la première des réalités. La religion, l'histoire, la raison, se réunissent pour en faire l'article fondamental de la foi du genre humain. Aujourd'hui plus que jamais, il est nécessaire de le démontrer : car la négation du surnaturel est la grande hérésie de notre temps. Naguère M. Guizot lui-même en faisait la remarque. Il écrivait : « Toutes les attaques dont le christianisme est aujourd'hui l'objet, quelque diverses qu'elles soient dans leur nature ou dans leur mesure, partent d'un même point et tendent à un même but, la négation du surnaturel dans les destinées de l'homme et du monde, l'abolition de l'élément surnaturel dans la religion chrétienne, dans son histoire comme dans ses dogmes.

« Matérialistes, panthéistes, rationalistes, sceptiques, critiques, érudits, les uns hautement, les autres très discrètement, tous pensent et parlent sous l'empire de cette idée, que le monde et l'homme, la nature morale comme la nature physique, sont uniquement gouvernés

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par des lois générales, permanentes et nécessaires, dont aucune volonté spéciale n'est jamais venue et ne vient jamais suspendre ou modifier le cours. » (L'Église et la Société chrétienne en 1861, chap IV, p. 19 et 20. -Dans sa prétendue Vie de Jésus, Renan vient de donner tristement raison à h. Guizot. Renan n'est qu'un écho).

Rien n'est plus exact. Nous ajouterons seulement qu'indiquer le mal n'est pas le guérir. Afin de mettre sur la voie du remède, il aurait fallu dire comment, après dix-huit siècles de surnaturalisme chrétien, l'Europe actuelle se trouve peuplée de naturalistes de toute nuance, dont la race, florissante dans l'antiquité païenne, avait disparu depuis la prédication de l'Évangile. Quoi qu'il en soit, les négations individuelles s'évanouissent devant des affirmations générales. Or, le genre humain a toujours affirmé l'existence d'un monde surnaturel.

L'existence d'une religion chez tous les peuples est un fait. Ce fait est inséparable de la croyance à un monde surnaturel. « C'est, continue M. Guizot, sur une foi naturelle au surnaturel, sur un instinct inné du surnaturel que toute religion se fonde. Dans tous les lieux, dans tous les climats, à toutes les époques de l'histoire, à tous les degrés de la civilisation, l'homme porte en lui ce sentiment, j'aimerais mieux dire ce pressentiment, que le monde qu'il voit, l'ordre au sein duquel il vit, les faits qui se succèdent régulièrement et constamment autour de lui, ne sont pas tout.

« En vain il fait chaque jour dans ce vaste ensemble des découvertes et des conquêtes; en vain il observe et constate savamment les lois permanentes qui y prési

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dent : sa pensée ne se renferme point dans cet univers livré à la science. Ce spectacle ne suffit point à son âme ; elle s'élance ailleurs ; elle cherche, elle entrevoit autre chose; elle aspire pour l'univers et pour elle-même à d'autres destinées, à un autre maître:

Par delà tous les cieux, le Dieu des cieux réside,

a dit Voltaire; et le Dieu qui est par delà les cieux, ce n'est pas la nature personnifiée, c'est le surnaturel en personne. C'est à lui que les religions s'adressent; c'est pour mettre l'homme en rapport avec lui qu'elles se fondent. Sans la foi instinctive de l'homme au surnaturel, sans son élan spontané et invincible vers le surnaturel, la religion ne serait pas (L'Eglise et la société chrétienne en 1861, chap. IV, p. 21).

Le genre humain ne croit pas seulement à l'existence isolée d'un monde surnaturel, il croit encore à l'action libre et permanente, immédiate et réelle de ses habitants sur le monde inférieur. De cette foi constante nous trouvons la preuve dans un fait non moins éclatant que la religion elle-même, c'est la prière : « Seul entre tous les êtres ici-bas, l'homme prie. Parmi les instincts moraux, il n'y en a point de plus naturel, de plus universel, de plus invincible que la prière. L'enfant s'y porte avec une docilité empressée. Le vieillard s'y replie comme dans un refuge contre la décadence et l'isolement. La prière monte d'elle-même sur les jeunes lèvres qui balbutient à peine le nom de Dieu, et sur les lèvres mourantes qui n'ont plus la force de le prononcer.

« Chez tous les peuples, célèbres ou obscurs, civilisés ou barbares, on rencontre à chaque pas des actes et

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des formules d'invocation. Partout où vivent des hommes, dans certaines circonstances, à certaines heures, sous l'empire de certaines impressions de l'âme, les yeux s'élèvent, les mains se joignent, les genoux fléchissent, pour implorer ou pour rendre grâces, pour adorer ou pour apaiser. Avec transport ou avec tremblement publiquement ou dans le secret de son coeur, c'est à la prière que l'homme s'adresse en dernier recours, pour combler les vides de son âme ou porter les fardeaux de sa destinée. C'est dans la prière qu'il cherche, quand tout lui manque, de l'appui pour sa faiblesse, de la consolation dans ses douleurs, de l'espérance pour la vertu (L'Eglise et la société chrétienne en 1861, chap. IV, p. 22) ».

Qu'on ne croie pas que cette confiance au pouvoir et à la bonté des êtres surnaturels soit une chimère. D'abord, je voudrais qu'on me montrât une chimère universelle. Ensuite, personne ne méconnaît la valeur morale et intérieure de la prière. Par cela seul qu'elle prie, l'âme se soulage, se relève, s'apaise, se fortifie. Elle éprouve, en se tournant vers Dieu, ce sentiment de retour à la santé et au repos qui se répand dans le corps, quand il passe d'un air orageux et lourd dans une atmosphère sereine et pure. Dieu vient en aide à ceux qui l'implorent, avant et sans qu'ils sachent s'il les exaucera. S'il est un seul homme qui regarde comme chimériques ces heureux effets de la prière, parce qu'il ne les a jamais éprouvés, il faut le plaindre; mais on ne le réfute pas.

La prière a une forme plus élevée que la parole, c'est le sacrifice. Plus facile à constater, puisqu'elle est tou

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jours palpable, cette seconde forme n'est pas moins universelle que la première. En usage chez tous les peuples, à toutes les époques, sous toutes les latitudes, le sacrifice s'est offert à des êtres bons ou mauvais, mais toujours étrangers au monde inférieur. Jamais le sang d'un taureau n'a ruisselé sur les autels en l'honneur d'un taureau, d'un être matériel, ni même d'un homme.

Le droit au sacrifice ne commence pour l'homme que lorsque la flatterie voit un génie personnifié en lui, et c'est à ce génie que le sacrifice s'adresse; ou, lorsqu'en le retirant du monde inférieur, la mort a fait de lui l'habitant du monde surnaturel. Or, dans la pensée du genre humain, le sacrifice a la même signification que la prière. Perpétuellement offert, il est donc la preuve perpétuelle de la foi de l'humanité à l'influence permanente du monde supérieur sur le monde inférieur.

L'homme ne s'est jamais contenté d'admettre une action générale et indéterminée des agents surnaturels, sur le monde et sur lui. Interrogé à tel moment qu'il vous plaira de sa longue existence, il vous dira : Je crois au gouvernement du monde matériel par le monde spirituel, comme je crois au gouvernement de mon corps par mon âme ; je crois que chaque partie du monde inférieur est dirigée par un agent spécial du monde surnaturel, chargé de la conserver et de la maintenir dans l'ordre. Je crois ces vérités, comme je crois que dans les gouvernements visibles, pâle reflet de ce gouvernement invisible, l'autorité souveraine, personnifiée dans ses fonctionnaires, est présente à chaque partie de l'empire, afin de la protéger et de la faire concourir à l'harmonie générale.

Personne n'ignore que les peuples de l'antiquité

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païenne, sans exception aucune, ont admis l'existence de héros, de demi-dieux, auxquels ils attribuent les faits merveilleux de leur histoire, leurs législations, l'établissement de leurs empires. Personne n'ignore qu'ils ont cru, écrit, chanté que chaque partie du monde matériel est animée par un esprit qui préside à son existence et à ses mouvements : que cet esprit est un être surnaturel, digne des hommages de l'homme et assez puissant pour faire de la créature, dont le soin lui est confié, un instrument de bien ou un instrument de mal. La même croyance est encore aujourd'hui en pleine vigueur, chez tous les peuples idolâtres des cinq parties du monde.

Dans cette croyance unanime, base de la religion et de la poésie, aussi bien que de la vie publique et privée du genre humain, n'y a-t-il aucune parcelle de vérité? A moins d'être frappé de démence, qui oserait le soutenir? Le monde des corps est gouverné par le monde des esprits : tel est, bien que l'ayant altéré sur quelques points secondaires, le dogme fondamental dont le genre humain a toujours été en possession.

Voulons-nous l'avoir dans toute sa pureté? relisons les divins oracles. Dès la première page de l'Ancien Testament, nous voyons l'Esprit du mal se rendre sensible sous la forme du serpent, et ce séducteur surnaturel exercer sur l'homme et sur le monde une domination qu'il n'a jamais perdue. Nous voyons, d'un autre côté, les Esprits du bien gouverner le peuple de Dieu, comme les ministres d'un roi gouvernent son royaume.

Depuis Abraham, père de la nation choisie, jusqu'aux Machabées, derniers champions de son indépendance, tous les hommes de la Bible sont dirigés, secourus,

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protégés par des agents surnaturels, dont l'influence détermine les grands événements consignés dans l'histoire de ce peuple, type de tous les autres. Successeur, disons mieux, développement du peuple juif, le peuple chrétien nous offre le même spectacle. Mais, si les plus parfaites entre toutes les sociétés ont toujours été, si elles sont encore placées sous la direction du monde angélique, à plus forte raison les sociétés moins, parfaites se trouvent-elles, à cause même de leur infériorité, soumises au même gouvernement.

Quant aux créatures purement matérielles, écoutons le témoignage des plus grands génies qui aient éclairé le monde. « Les anges, dit Origène, président à toutes choses, à la terre, à l'eau, à l'air, au feu, c'est-à-dire aux principaux éléments ; et, suivant cet ordre, ils parviennent à tous les animaux, à tous les germes et jusqu'aux astres du firmament » (Omnibus rebus angeli praesident, tam terrae et aquœ, quam aeri et igni, id est praescipuis elementis, et hoc ordine perveniunt ad omnia animalia, ad omne germen, ad ipsa quoque astra coeli. Homil. VIII, in Jerem). Saint Augustin n'est pas moins explicite. « Dans ce monde, dit-il, chaque créature visible est confiée à une puissance angélique, suivant le témoignage plusieurs fois répété des saintes Écritures » (Unaquaeque res visibilis in hoc mundo habet angelicam potestatem sibi prœpositam, sicut aliquot locis Scriptura divina testatur. Lib. De diversis, quœst. LXXIII-LXXIX, no 1, opp. t. IV, p. 125). Même langage dans la bouche de saint Jérôme, de saint Grégoire de Nazianze et des organes les plus authentiques de la foi du genre humain régénéré.

De cette foi universelle, invincible, la vraie philosophie donne deux raisons péremptoires : l'harmonie de l'univers et la nature de la matière.

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L'harmonie de l'univers. Il n'y a pas de saut dans la nature : Natura non facit saltum. Toutes les créatures visibles à nos yeux se superposent, s'emboîtent, s'enchaînent les unes aux autres par des liens mystérieux, dont la découverte successive est le triomphe de la science. De degrés en degrés, toutes viennent aboutir à l'homme. Esprit et matière, l'homme est la soudure de deux mondes. Si, par son corps, il est au degré le plus élevé de l'échelle des êtres matériels ; il est, par son âme, au plus bas de l'échelle des êtres spirituels. La raison en est que la perfection des êtres, par conséquent leur supériorité hiérarchique, se calcule sur leur ressemblance plus ou moins complète avec Dieu, l'être des êtres, l'esprit incréé, la perfection par excellence.

Or, la créature purement matérielle est moins parfaite que la créature matérielle et spirituelle en même temps. A son tour, celle-ci est moins parfaite que la créature purement spirituelle. Puisqu'il n'y a point de saut dans les oeuvres du Créateur, au-dessus des êtres purement matériels, il y a donc des êtres mixtes; au-dessus des êtres mixtes, des êtres purement spirituels; au-dessus de l'homme, des anges. Purs esprits, ces brillantes créatures, hiérarchiquement disposées, continuent la longue chaîne des êtres et sont, à l'égard de l'homme, ce qu'il est lui-même à l'égard des créatures purement matérielles, ou inférieures à lui; elles le rattachent à Dieu, comme l'homme lui-même rattache la matière à l'esprit (La perfection de l'univers exigeait cette gradation des êtres, c'est la remarque de saint Thomas : Necesse est ponere aliquas creaturas incorporeas. Id enim quod praecipue in rebus creatis Deus intendit, est bonum quod consistit in assimilatione ad Deum. Perfecta autem assimilatio effectus ad causam attenditur, quando effectua imitatur causam secundum illud per quod causa producit effectum ; sicut calidum, facit calidum. Deus autem creaturam producit per intellectum et voluntatem. Unde ad perfectionem universi requiritur quod sint aliquae creaturae intellectuales. I. p. q. 50. art. 1. Cor.)

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Tout cela est fondé sur deux grandes lois que la raison ne saurait contester, sans tomber dans l'absurde. La première, que toute la création descendue de Dieu tend incessamment à remonter à Dieu, car tout être gravite vers son centre. La seconde, que les êtres inférieurs ne peuvent retourner à Dieu que par l'intermédiaire des êtres supérieurs (Ordo est divinitus institutus in rebus, secundum, Dionysium, ut per media, ultima reducantur ad Deum. S. Th., dist. XLV, q. III, art. 2). Or, nous l'avons vu, l'être purement matériel étant, par sa nature même, inférieur à l'être mixte, c'est par celui-ci seulement qu'il peut retourner à Dieu. A son tour, l'être mixte, étant naturellement inférieur à l'être pur esprit, c'est par celui-ci seulement qu'il peut retourner à Dieu. La théologie catholique formule donc un axiome de haute philosophie, lorsqu'elle dit : « Tous les êtres corporels sont gouvernés et maintenus dans l'ordre par des êtres spirituels ; toutes les créatures visibles par des créatures invisibles » (Cum, secundum Augustinum, lib. III, De Trinit., et S. Th., pars I, quœst. CX, art. 8, corp., omnia corpora regantur et disponantur per spiritum et creaturam invisibilem, et natura angelica sit nobilior corporea, necesse est angelos habere praesidentiam super ea. Viguier, ch. III, p. 87, édit. in-4°, 1571).

La nature de la matière. La matière est inerte de sa nature, personne ne peut le nier : « Cependant, dit saint Thomas, nous voyons de toutes parts la matière en mouvement. Le mouvement ne peut lui être communiqué que par des êtres naturellement actifs. Ces êtres sont et ne peuvent être que des puissances spirituelles, qui, se superposant les unes aux autres, aboutissent

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aux anges et à Dieu même, principe de tout mouvement. De là, ces paroles de saint Augustin : Tous les corps sont régis par un esprit de vie doué d'intelligence; et celles-ci de saint Grégoire : Dans ce monde visible, rien ne peut être mis en ordre et en mouvement, que par une créature invisible. Ainsi, le monde des corps tout entier est fait' pour être régi par le monde des esprits » (Omnia corpora reguntur per spiritum vitae rationalem. De Trinit. lib. III, cap. IV). In hoc mundo visibili nihil nisi per creaturam invisibilem disponi potest. Dialog. IV, cap. v. Et ideo natura corporalis nata est moveri immediate a natura spirituali secundum locum. Pars I, quaest. cx, art. 1, 2, 3. - Il y a donc autant d'âmes qu'il y a de vies : vie et âme végétative, vie et âme sensitive, vie et âme intellective. Inutile de dire que les deux premières âmes ne sont pas de la même nature que la nôtre, pas plus que la vie dont elles sont le principe).

A cette preuve tirée du mouvement de la matière se joint un fait « qui mérite, dit encore M. Guizot, toute l'attention des adversaires du surnaturel. Il est reconnu et constaté par la science que notre globe est antérieur à l'homme. De quelle façon et par quelle puissance le genre humain a-t-il commencé sur la terre? Il ne peut y avoir de son origine que deux explications : ou bien il a été le travail propre et intime des forces naturelles de la matière; ou bien il a été l'oeuvre d'un pouvoir surnaturel, extérieur et supérieur à la matière. La création spontanée ou la création libre, il faut, à l'apparition de l'homme ici-bas, l'une ou l'autre de ces causes.

« Mais en admettant, ce que pour mon compte je n'admets nullement, les générations spontanées, ce mode de production ne pourrait, n'aurait jamais pu produire que des êtres enfants, à la première heure et dans le premier état de la vie naissante. Personne, je crois, n'a jamais dit, et personne ne dira jamais que, par la vertu d'une génération spontanée, l'homme, c'est-à

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dire l'homme et la femme, le couple humain, ont pu sortir, et qu'ils sont sortis un jour, du sein de la matière, tout formés, tout grands, en pleine possession de leur taille, de leur force, de toutes leurs facultés, comme le paganisme grec a fait sortir Minerve du cerveau de Jupiter.

« C'est pourtant à cette condition seulement, qu'en apparaissant pour la première fois sur la terre, l'homme aurait pu y vivre, s'y perpétuer et y fonder le genre humain. Se figure-t-on le premier homme naissant à l'état de la première enfance, vivant, mais inerte, inintelligent, impuissant, incapable de se suffire un moment à lui-même, tremblottant et gémissant, sans mère pour l'entendre et pour le nourrir. C'est cependant là le seul premier homme que la génération spontanée puisse donner.

Évidemment, l'autre origine du genre humain est la seule admissible, la seule possible. Le fait surnaturel de la création explique seul l'apparition de l'homme ici-bas... Et les rationalistes sont contraints de s'arrêter devant le berceau surnaturel de l'humanité, impuissants à en faire sortir l'homme sans la main de Dieu » (L'Eglise et la société chrétienne en 1861, chap. iv, p. 26).

En résumé, interrogé sur le monde surnaturel, le genre humain répond par trois actes de foi

Je crois et j'ai toujours cru à l'existence d'un monde supérieur.

Je crois et j'ai toujours cru au gouvernement du monde inférieur, non par des lois immuables, mais par l'action libre d'agents supérieurs.

Je crois et j'ai toujours cru que, dans certains cas,

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Dieu intervient par lui-même ou par ses agents, d'une manière exceptionnelle, dans le gouvernement du monde inférieur, c'est-à-dire qu'il suspend ou modifie les lois dont il est l'auteur, et qu'il fait des miracles.

Je crois en particulier, ajoute le monde moderne, l'élite de l'humanité, que je suis né d'un miracle. Mon existence tout entière repose sur la foi à la résurrection d'un mort, et ma civilisation a pour piédestal un tombeau.

Pour taxer d'erreur cette foi constante, universelle, invincible, il faut prouver que le genre humain, depuis son origine jusqu'à nos jours, est atteint d'une triple folie. Folie, d'avoir cru à l'existence d'un monde surnaturel; folie d'avoir cru à l'influence des êtres supérieurs sur les êtres inférieurs ; folie d'avoir cru que le législateur suprême est libre de modifier ses lois ou d'en suspendre le cours.

Ces trois opérations de piété filiale, religieusement accomplies, et le genre humain dûment convaincu d'avoir toujours été frappé de démence, il en reste une quatrième : le négateur du surnaturel devra prouver que lui-même n'est pas fou.

CHAPITRE II DIVISION DU MONDE SURNATUREL. Certitude de cette division : le dualisme universel et permanent. - Cause de cette division : un acte coupable. - Origine historique du mal. - Explication du passage de Saint Jean : Un grand combat eut lieu dans le ciel, etc. - Nature de ce combat. - Grandeur de ce combat. - Dans quel ciel il eut lieu. - Deux ordres de vérités : les vérités naturelles et les vérités surnaturelles. - Les anges connaissent naturellement les premières avec certitude. - L'épreuve eut pour objet une vérité de l'ordre surnaturel. - Chute des anges.

Nous venons de voir que le monde supérieur, le monde des intelligences pures, gouverne nécessairement l'homme et le monde qui lui est inférieur. Logiquement il en résulte que le Roi du monde supérieur est le vrai Roi de toutes choses. Anges, hommes, forces de la nature ne sont que ses agents. Tout relève de lui; lui seul ne relève de personne. Dès lors, il semble que dans l'univers tout devrait être paix et unité. Autre est la réalité : le dualisme est partout.

Or, le dualisme n'est dans le monde inférieur que parce qu'il est dans le monde supérieur; dans le monde des faits, que parce qu'il est dans le monde des causes. La division et la guerre ont donc éclaté dans le ciel, avant de descendre sur la terre. Profondes, acharnées, universelles, permanentes, ce qu'elles sont parmi les hommes, elles le sont parmi les anges. En un mot, le monde surnaturel divisé en bon et en mauvais, telle

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est la seconde vérité fondamentale qu'il faut mettre en lumière.

Dieu étant la bonté par essence, tout ce qui sort de ses mains ne peut être que bon (Deus charitas est. I Joan., IV, 16. - Vidit Deus cuncta quae fecerat, et erant valde bona. Gen., I 31.). Puisqu'une partie des habitants du monde supérieur sont mauvais, et qu'ils ne sont pas tels par nature, il faut nécessairement conclure qu'ils le sont devenus. Nul ne devient mauvais que par sa faute. Toute faute suppose le libre arbitre. Les mauvais anges ont donc été libres, et ils ont abusé de leur liberté. Mais quelle est l'épreuve à laquelle ils ont volontairement failli? Si la raison en constate l'existence, seule la révélation peut en expliquer la nature. Sous peine de déraisonner éternellement, il faut donc interroger Dieu lui-même, auteur de l'épreuve et témoin de ses résultats.

Voici ce que l'Ancien des jours dit à son confident le plus intime : Un grand combat eut lieu dans le ciel; Michel et ses anges combattaient contre le Dragon ; et le Dragon combattait, et ses anges avec lui (Et factum est praelium magnum in coelo; Michael et angeli ejus praeliabantur cum Dracone; et Draco pugnabat, et angeli ejus. Apoc., XII, 7). Ces quelques mots renferment des trésors de lumières. Là, et là seulement, est l'origine historique du mal. Partout ailleurs incertitudes, contradictions, ténèbres, tâtonnements éternels. Comme nous touchons au grand problème du monde, insistons sur chaque syllabe de l'oracle divin. Quel est ce combat, praelium? Les anges étant de purs esprits, ce combat ne fut pas une lutte matérielle, comme celle des Titans de la mythologie; ni une bataille sem

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blable à celles qui se livrent sur la terre, où tour à tour les combattants s'attaquent de loin avec des projectiles, se prennent corps à corps, se renversent et se foulent aux pieds. Comme les êtres qui en sont les acteurs, un combat d'anges est purement intellectuel. C'est une opposition entre purs esprits, dont les uns disent oui à une vérité, et les autres non. C'est un grand combat, praeliun magnum. Il est grand, en effet, à quelque point de vue qu'on l'envisage. Grand, par le nombre et la puissance des combattants ; grand, parce qu'il fut le commencement de tous les autres; grand, par ses résultats immenses, éternels; grand, par la vérité qui en fut l'objet. Pour diviser le ciel en deux camps irréconciliables, pour entraîner dans l'abîme la troisième partie des anges, et pour assurer à jamais la félicité des autres : il faut que la vérité en litige ait été un dogme fondamenta (Et cauda ejus trahebat tertiam partem stellarum coeli, et misit eos in terram. Apoc., XII, 4).

Quelle peut être la nature de cette vérité proposée comme épreuve, à l'adoration des célestes hiérarchies? Pour les anges, comme pour les hommes, il y a deux sortes de vérités les vérités de l'ordre naturel et les vérités de l'ordre surnaturel. Les premières n'excèdent pas les facultés naturelles de l'ange et de l'homme. Il en est autrement des secondes : expliquons ce point de doctrine.

Ouvrage d'un Dieu infiniment bon, tout être est créé pour le bonheur. Le bonheur de l'être consiste dans son union avec la fin pour laquelle il a été créé. Tous les êtres ayant été créés par Dieu et pour Dieu, leur bonheur consiste dans leur union avec Dieu. Dans les

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êtres intelligents, faits pour connaître et pour aimer, cette union a lieu par la connaissance et par l'amour. Développés autant que le permettent les forces de la nature, cette connaissance et cet amour constituent le bonheur naturel de la créature.

Dieu ne s'en est pas contenté. Afin de procurer aux êtres doués d'intelligence un bonheur infiniment plus grand, sa bonté, essentiellement communicative, a voulu que les anges et les hommes s'unissent au Bien suprême, par une connaissance beaucoup plus claire et par un amour beaucoup plus intime, que ne l'exigeait leur bonheur naturel : de là le bonheur surnaturel.

De là aussi deux sortes de connaissances de Dieu ou de la vérité : une connaissance naturelle, qui consiste dans la vue de Dieu, autant que la créature en est capable par ses propres forces; une connaissance surnaturelle, qui consiste dans une vue de Dieu, supérieure aux forces de la nature et infiniment plus claire que la première. Cette seconde connaissance est une faveur entièrement gratuite. Etres libres, les anges et les hommes doivent, pour s'en assurer la possession, remplir les conditions auxquelles Dieu la promet.

De là enfin, comme il vient d'être dit, relativement aux anges et à l'homme, deux sortes de vérités : les vérités de l'ordre naturel et les vérités de l'ordre surnaturel. Les anges connaissent parfaitement, complètement, dans leurs principes et dans leurs dernières conséquences, dans l'ensemble et dans le détail, toutes les vérités de l'ordre naturel, c'est-à-dire qui rentrent dans la sphère native de leur intelligence. Dans cette sphère, pour eux, nulle erreur, nul doute, par conséquent nulle

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contradiction possible. D'où leur vient cette admirable prérogative? De l'excellence même de leur nature. Expliquons encore ce point de haute philosophie, si connu de la barbarie du moyen âge, et si inconnu de notre siècle de lumières.

L'ange est une intelligence pure. Son entendement est toujours en acte, jamais en puissance : c'est-à-dire que l'ange n'a pas seulement, comme l'homme, la faculté ou la possibilité de connaître, mais qu'il connaît actuellement. Écoutons ces grands philosophes, toujours anciens, et toujours nouveaux, qu'on appelle les Pères de l'Église et les théologiens scolastiques. « Pour connaître, disent-ils, les anges n'ont besoin ni de chercher, ni de raisonner, ni de composer, ni de diviser ils se regardent, et ils voient. La raison en est que, dès le premier instant de leur création, ils ont eu toute leur perfection naturelle et possédé les espèces intelligibles, ou représentations des choses, parfaitement lumineuses, au moyen desquelles ils voient toutes les vérités qu'ils peuvent connaître naturellement. Leur entendement est comme un miroir parfaitement pur, dans lequel se réfléchissent et s'impriment sans ombre, sans augmentation ni diminution, les rayons du soleil de vérité.

« Autre est l'entendement de l'homme. C'est un miroir imparfait, semé de taches plus ou moins épaisses et plus ou moins nombreuses, qui ne disparaissent qu'en partie sous l'effort laborieux et sans cesse renouvelé de

TRAITÉ DU SAINT-ESPRIT. 21

l'étude et du raisonnement. La raison en est que l'âme humaine, étant unie an corps, doit recevoir successivement des choses sensibles, et par les choses sensibles, une partie des espèces intelligibles au moyen desquelles la vérité lui est connue. C'est même pour cela que l'âme est unie au corps.&nbs