Garrigou-Lagrange, Réginald Fr., Les trois âges de la vie intérieure - p. 4, Parfaits, L'héroïcité des vertus

De Christ-Roi
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Tome II - QUATRIÈME PARTIE - La voie unitive des parfaits
L'héroïcité des vertus

L'héroïcité des vertus

Pour se rendre compte de ce que doit être la voie uni­tive au sens plein et fort de ces termes, il faut traiter de l'héroïcité des vertus en général, et plus particulièrement de l'héroïcité de chacune des vertus théologales qui constituent surtout notre vie d'union à Dieu. Il convien­dra à ce sujet de parler aussi de la dévotion à Jésus cru­cifié et à Marie dans la voie unitive.




CHAPITRE IX - L'héroïcité des vertus en général

Pour mieux caractériser l'âge spirituel, des parfaits, nous devons parler ici de l'héroïcité des vertus, qui est requise par l'Église pour la béatification des serviteurs de Dieu[1]. Cette héroïcité commence déjà dans la voie illu­minative, qui débute par la purification passive des sens, où il y a des actes héroïques de chasteté et de patience; à plus forte raison existe-t-elle dans la purification passive de l'esprit, qui introduit dans la voie unitive; il y a en cette épreuve, nous l'avons vu, pour résister aux tenta­tions contre la foi et l'espérance, des actes héroïques des vertus théologales. Mais cette héroïcité se manifeste plus encore au sortir de cette épreuve dans la vie unitive des parfaits. Nous avons même noté plus haut que si ces deux nuits des sens et de l'esprit sont comme deux tunnels dont l'obscurité est assez déconcertante, lorsqu'on voit une âme sortir du premier tunnel et plus encore du second avec l'héroïcité des vertus assez manifeste, c'est un signe qu'elle a bien traversé ces passages obscurs, qu'elle n'a pas déraillé, ou que, si elle y a commis des fautes, comme l'apôtre Pierre pendant la Passion du Sau­veur, elle a été relevée par la grâce divine et conduite à une plus grande humilité, à une plus grande défiance d'elle-même et à une plus ferme confiance en Dieu.
Nous parlerons d'abord des caractères de la vertu héroïque, puis de la connexion des vertus par rapport à leur héroïcité. Dans les chapitres suivants, nous traite­rons de l'héroïcité des vertus théologales et des vertus morales chez les parfaits.



Les caractères de la vertu héroïque

Saint Thomas dit à ce sujet dans son Commentaire sur saint Matthieu, V, lect. 1, à propos des béatitudes évan­géliques qui sont les actes les plus parfaits des vertus infuses et des dons : « La vertu commune perfectionne l'homme d'une façon humaine, la vertu héroïque lui donne une perfection surhumaine. Lorsque celui qui est courageux craint là où il faut craindre, c'est vertu ; s'il ne craignait pas en de telles circonstances, ce serait de la témérité. Mais s'il ne craint plus rien, parce qu'il s'appuie sur le secours de Dieu, alors c'est une vertu surhumaine ou divine. » C'est bien de ces vertus héroïques qu'il est parlé dans les béatitudes évangéliques : « Heureux les pau­vres en esprit, les doux, ceux qui pleurent leurs péchés, ceux qui ont faim et soif de justice, les miséricordieux, ceux qui ont le cœur pur, les pacifiques, ceux qui souf­frent persécution pour la justice, car le royaume des cieux est à eux. Heureux serez-vous lorsqu'on vous insultera, qu'on vous persécutera et qu'on dira fausse­ment toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. »
La vraie notion chrétienne de la vertu héroïque se trouve en ces paroles du Sauveur et dans le commentaire que nous en ont donné les Pères de l'Église, en particu­lier saint Augustin : De sermone Domini in monte, l. I, ch. IV. Saint Thomas nous explique cette notion, tradi­tionnelle dans la Ia IIae, q. 61, a. 5, là où il distingue les vertus politiques, les vertus purificatrices (purgatoriae) et celles de l'âme purifiée; puis, q. 69, là où il traite des béatitudes.
Dans le premier de ces deux endroits, au-dessus des vertus acquises du bon citoyen (virtutes politicae), il décrit ainsi les vertus infuses purificatrices (virtutes purgatoriae). « Ce sont celles de ceux qui tendent à ressem­bler à Dieu; la prudence alors méprise les choses du monde pour leur préférer la contemplation des choses divines, et elle dirige toutes les pensées de l'âme vers Dieu; la tempérance abandonne autant que la nature le supporte, ce qu'exige le corps ; la force empêche l'âme de s'effrayer devant la mort et devant l'inconnu des choses supérieures. La justice enfin porte à entrer pleine­ment dans cette voie toute divine. »
A un degré supérieur, ces mêmes vertus infuses sont appelées vertus de l'âme pleinement purifiée, virtutes jam purgati animi, ce sont celles des grands saints ici-bas et des bienheureux au ciel. « Alors la prudence a comme l'intuition des choses divines (règles de notre conduite); la tempérance ignore les cupidités terrestres (après les avoir souvent vaincues); la force fait oublier toute crainte (comme chez les martyrs); la justice nous associe à Dieu par une alliance qui doit toujours durer. » (Ibidem.)
En traitant des béatitudes, saint Thomas[2] nous dit qu'elles sont comme actes méritoires les actes les plus élevés des vertus infuses et des dons, et que leur récom­pense est ici-bas le prélude de la vie éternelle (aliqua inchoatio beatitudinis). Il distingue celles de la fuite du péché, qui s'attache aux richesses, au plaisir, à la puis­sance terrestre; celles de la vie active (soif de justice et miséricorde) et celles de la vie contemplative (pureté du cœur, paix rayonnante); la plus haute contient toutes les précédentes au milieu même de la persécution.
Cet enseignement traditionnel sur les caractères de la vertu héroïque est résumé par Benoît XIV[3] lorsqu'il dit : « Quatre choses sont requises pour la vertu héroïque éprouvée ou manifeste : 1° la matière ou l'objet doit être difficile, au-dessus des forces communes des hommes; 2° les actes doivent être accomplis prompte­ment, facilement; 3° avec une sainte joie; 4° assez fré­quemment, lorsque l'occasion s'en présente.
Le degré héroïque de la vertu est donc supérieur à la manière commune d'agir des âmes même vertueuses. Il se remarque lorsqu'on pratique tous ses devoirs avec aisance et spontanéité, même dans les circonstances par­ticulièrement difficiles.
Les différents caractères indiqués par Benoît XIV doi­vent bien s'entendre par rapport au sujet qui pratique la vertu héroïque ; c'est ainsi que ce qui est difficile pour un enfant de dix ans est ce qui est au-dessus des forces com­munes des enfants de son âge ; de même ce qui est difficile pour un vieillard diffère dans une mesure de ce qui l'est pour un homme dans la force de l'âge.
Pour le second caractère de promptitude et de facilité, il s'entend surtout de la partie supérieure de l'âme ; il n'exclut la difficulté dans la partie moins élevée, comme le montre le mystère de Gethsémani; et pour que l'holo­causte soit parfait, il est clair qu'il doit y avoir souffrance et grande difficulté à vaincre; mais elle est surmontée promptement par la charité héroïque.
De même la sainte joie, qui est le troisième caractère, est celle du sacrifice à accomplir, et elle n'exclut pas la douleur et la tristesse; il y a même parfois l'accablement, qui est saintement offert à Dieu. La joie de souffrir pour Notre-Seigneur augmente même avec la souffrance, et c'est pourquoi elle est le signe d'une très grande grâce.
Le quatrième caractère de fréquence dans l'accomplis­sement de tels actes, lorsque l'occasion le demande, con­firme grandement les précédents et montre la vertu héroïque véritablement éprouvée.
L'héroïcité de la vertu est surtout évidente dans le martyre supporté avec foi par amour de Dieu. Mais, en dehors du martyre, elle est souvent manifeste, et parfois de façon éclatante. Il en fut ainsi surtout dans la vie de Jésus, dès avant sa Passion, comme le montrent son humilité, sa douceur, son abnégation, sa magnanimité et plus encore son immense charité pour tous, la charité du pasteur suprême des âmes, qui s'apprête à donner sa vie pour elles.
Un exemple d'héroïcité en dehors du martyre se trouve fréquemment chez les saints, dans le pardon des injures, dans leur admirable charité à l'égard de ceux qui les persécutent. Un jour, par exemple, un homme au cœur haineux voyant passer saint Benoît-Joseph Labre, lui lance violemment un cailloux aigu, il atteint le servi­teur de Dieu à la cheville, le sang jaillit; et aussitôt le saint se baisse, ramasse le cailloux, le baise, en priant sans doute pour celui qui le lui avait lancé et met ce cail­loux sur le bord du chemin pour qu'il ne blesse personne. Autre exemple, Henri-Marie Boudon, archidiacre d'E­vreux, conseiller de son évêque et de plusieurs autres évêques de France, auteur d'excellents livres spirituels, reçut un jour, à la suite d'une lettre calomnieuse adres­sée au pasteur de son diocèse, la défense de célébrer la messe et de confesser; il se précipita aussitôt au pied de son crucifix pour le remercier de cette grâce, dont il se jugeait indigne. C'est la promptitude parfaite dans l'acceptation de la croix.
On pourrait multiplier de tels exemples à l'infini. Saint Louis Bertrand, au milieu de grands dangers, reste calme, et lorsqu'il s'aperçoit qu'il vient de boire un breu­vage empoisonné qui lui a été offert, il demeure en paix et se confie à Dieu. Au milieu de très vives douleurs, il ne se lamente pas, mais il dit à Dieu : « Domine, hic ure, hic seca, ut in æternum parcas : Seigneur, maintenant, brûle et coupe, pour épargner dans l'éternité. »
Il faut noter que dans la vertu héroïque le juste milieu est beaucoup plus élevé que dans la vertu ordinaire. Déjà, au fur et à mesure que la vertu acquise de force grandit, sans dévier ni à droite ni à gauche vers les vices opposés, son juste milieu s'élève. Au-dessus se trouve le juste milieu de la vertu infuse de force, qui s'élève progressi­vement lui-même. Enfin vient la mesure supérieure du don de force, dictée par le Saint-Esprit. Or la vertu héroïque s'exerce conjointement avec le don correspondant, et, comme elle est mise ainsi au service de la charité, on retrouve en elle quelque chose de l'élan de cette vertu théologale.
De plus, comme les actes du don dépendent de l'inspi­ration du Saint-Esprit, le héros chrétien reste très hum­ble comme un enfant de Dieu qui regarde toujours vers son Père ; et il diffère notablement en cela du héros qui a conscience de sa force personnelle, comme le héros stoïcien, et qui vise à de grandes choses où s'exalte sa personnalité, plutôt qu'à laisser le Seigneur régner pro­fondément en lui.
Ce qui domine les caractères de la vertu héroïque, c'est qu'elle s'accompagne de la charité à l'égard de ceux qui font souffrir et de la prière pour eux. Cela nous amène à parler de la connexion des vertus à ce point de vue supérieur.



La connexion des vertus et l'héroïcité

Pour mieux discerner la vertu héroïque, qui vient d'un grand secours de Dieu, de certaines apparences trompeuses, en outre des quatre caractères déjà indiqués, il faut considérer la connexion des vertus dans la pru­dence et la charité. La prudence, auriga virtutum, dirige les vertus morales pour faire descendre dans notre sensi­bilité et notre volonté la lumière de la droite raison et celle de la foi. Nous avons vu plus haut qu'en cela la pru­dence acquise est au service de l'infuse. Quant à la cha­rité, elle ordonne les actes de toutes les autres vertus à Dieu aimé par-dessus tout, et elle les rend méritoires. C'est pourquoi toutes les vertus, étant connexes dans la prudence et la charité, grandissent ensemble, dit saint Thomas, comme les cinq doigts de la main, comme les diverses parties d'un même organisme[4]. Or ce point de doctrine est capital pour discerner les vertus héroïques, car il y a une difficulté très spéciale à pratiquer, surtout en même temps, les vertus en apparence contraires, comme la force et la douceur, la simplicité et la prudence, la véracité parfaite et la discrétion qui sait garder un secret.
Cette difficulté de pratiquer simultanément des vertus si différentes provient de ce que chacun de nous est déter­miné par son tempérament dans un sens plutôt que dans un autre. Celui qui est naturellement incliné à la douceur ne l'est guère à la force; celui qui est naturellement simple pousse parfois la simplicité jusqu'à la naïveté et manque de prudence; celui qui est très franc ne sait com­ment répondre à une question indiscrète relative à ce qu'il doit taire; celui qui est porté à la miséricorde man­quera parfois de la fermeté qu'exige la justice on la défense de la vérité. Le tempérament de chacun est déter­miné dans un sens ; « natura determinatur ad unum », disaient les anciens. Et les uns et les autres doivent s'élever vers le sommet de la perfection par des versants opposés; les doux doivent apprendre à devenir forts et les forts à devenir doux. Ainsi les vertus acquises et infuses doivent venir compléter les heureuses inclinations naturelles et combattre les nombreux défauts qui enta­chent une physionomie morale. Pensons que si nous comptons toutes les vertus annexes aux vertus théologa­les et morales, il y en a une quarantaine à pratiquer, et chacune se trouve entre deux défauts contraires à éviter, comme la force entre la lâcheté et la témérité. Il faut savoir toucher le clavier des vertus sans faire de fausses notes, sans confondre la douceur avec la pusillanimité, et la magnanimité avec l'orgueil.
On voit dès lors l'importance de la connexion des ver­tus et la difficulté qu'il y a à les pratiquer toutes en même temps, ou presque en même temps, pour que l'équilibre ou l'harmonie de la vie morale soit conservé, « fortiter et suaviter ».
Il suit aussi de là qu'une vertu n'existe au degré héroïque que si les autres existent à un degré propor­tionné, au moins in præparatione animi, c'est-à-dire de façon à les pratiquer, si l'occasion le demande. Ainsi plus profonde est la racine de l'arbre, plus élevée est la plus haute de ses branches[5].
Il faudra dès lors avoir une grande charité, un grand amour de Dieu et du prochain et aussi une grande pru­dence, aidée du don de conseil, pour avoir en même temps à un degré élevé la force et la mansuétude, le par­fait amour de la vérité et de la justice avec une grande miséricorde pour les égarés. Dieu seul, qui réunit en lui toutes les perfections, peut donner à ses serviteurs de les réunir aussi dans la conduite de la vie.
C'est pourquoi saint Paul énonce cette connexion en disant (I Cor., XIII, 4) de la charité répandue dans nos cœurs par le Saint-Esprit : « La charité est patiente, elle est bonne; la charité n'est pas envieuse, elle n'est pas inconsidérée, elle ne s'enfle point d'orgueil, elle ne fait rien d'inconvenant, elle ne cherche point son intérêt, elle ne s'irrite point, elle ne tient pas compte du mal; elle ne prend pas plaisir à l'injustice, mais elle se réjouit de la vérité; elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout. »
Aussi Benoît XIV[6] dit-il : « L'héroïcité proprement dite demande la connexion de toutes les vertus morales, et quoique des païens aient excellé en telle ou telle vertu, comme l'amour de la patrie, on ne voit pas qu'il y ait eu chez eux cette héroïcité proprement dite, qui ne se con­çoit pas sans un grand amour de Dieu et du prochain et les autres vertus qui accompagnent la charité. »
Cette admirable harmonie des vertus apparaît surtout en Notre-Seigneur, particulièrement pendant la Passion. On voit en lui, avec son héroïque amour de Dieu et son immense miséricorde pour les pécheurs, qui le porte à prier pour ses bourreaux, le plus grand amour de la vérité et de la justice qui ne saurait transiger ; en lui s'unissent l'humilité la plus profonde et la magnanimité la plus haute, comme aussi la force héroïque dans l'oubli de soi et la plus grande douceur. L'humanité du Sau­veur apparaît ainsi comme le miroir le plus pur où se reflètent les perfections divines[7].
Cette connexion des vertus est encore ce qui permet de distinguer, comme le remarque Benoît XIV (ibidem., ch. XX), les vrais martyrs des faux, qui supportent les tourments par orgueil et pertinacité dans l'erreur. Seuls les vrais martyrs unissent à la force héroïque la douceur, qui les porte à prier pour leurs bourreaux, à l'exemple de Notre-Seigneur; ainsi moururent saint Étienne et saint Pierre martyr. On voit dès lors que leur constance est la véritable force chrétienne, unie au don de force, au service de la foi et de la charité. En eux surtout se vivifient ainsi les quatre caractères de la vertu héroïque expliqués plus haut : accomplir des actes très difficiles, promptement, avec une sainte joie, et non pas seulement une fois, mais chaque fois que les circonstances le demandent. Il faut voir là une intervention spéciale de Dieu qui soutient ses serviteurs et qui, dans les circons­tances extrêmes, donne les grâces extrêmes.
Il importe d'insister sur ce point que l'héroïcité ainsi définie est relative aux divers âges de la vie[8]. L'héroï­cité des enfants se juge par rapport aux forces communes des enfants vertueux du même âge. Si certaines grandes personnes sont moralement très petites, il est des petits qui, par leurs vertus, sont très grands. L'Ecriture dit : « Ex ore infantium et lactentium perfecisti laudem : Par la bouche des enfants et de ceux qui sont à la mamelle, Seigneur, tu t'es préparé une louange » (Ps. VIII, 3). Jésus le rappela aux princes des prêtres et aux scribes, qui s'indignaient d'entendre les enfants crier dans le temple : « Hosanna au Fils de David » (Matth., XXI, 16), et si la foi des petits est, certains jours, un exem­ple pour les grands, il faut en dire autant de leur con­fiance et de leur amour.
On peut citer comme exemple l'héroïsme de la petite Nellie, d'Irlande, âgée de quatre ans, dont la vie bien con­nue fut écrite il y a quelques années[9] et qu'admirait S. S. Pie X. Torturée par la carie des os qui ron­geait sa mâchoire, pour supporter ses douleurs elle ser­rait son crucifix sur son cœur ; tandis que ses larmes cou­laient, elle acceptait tout, répétant sans cesse : « Voyez comme le Dieu saint a souffert pour moi ! »
En 1909 mourait aussi héroïquement en Italie une petite Guglielmina Tacchi Marconi, connue à Pise par son amour extraordinaire pour les pauvres[10]. Dans les rues, elle les guettait pour venir à leur secours. A table, elle ne pouvait manger s'il leur manquait quelque chose. Elle mourut à onze ans, torturée pendant sept mois par l'endocardite; pendant ces sept mois, pas une moue, pas un caprice. Dès le premier jour, elle, qui n'avait plus une heure de paisible sommeil, se contentait de redire avec grande confiance : « Tutto per amore di Gesù ! » Après sa première communion faite avant de mourir, elle resta longtemps comme en extase et mourut en disant : « Viens, Jésus, viens. »
Il convient de rappeler le martyre de trois petits gar­çons japonais, canonisés par Pie IX en 1862. L'un d'eux, âgé de treize ans, avant d'être martyrisé, sut répondre au gouverneur qui le pressait d'apostasier : « Combien je serais insensé de laisser aujourd'hui des biens certains et éternels pour des biens incertains et passagers ! » Un autre, âgé de douze ans, Louis Ibragi, meurt en chantant sur sa croix le Laudate, pueri, Dominum[11].
En lisant le récit de ces actes héroïques accomplis par ces enfants de dix à douze ans et même moins, en se rappelant les paroles sublimes que plusieurs ont pronon­cées avant de mourir, on trouve en eux une sagesse incomparablement supérieure en sa simplicité et son humilité à la complexité souvent prétentieuse de la science humaine.
On y voit le don de sagesse à un degré éminent, pro­portionné à la charité de ces petits, serviteurs de Dieu, grands par l'héroïque témoignage qu'ils lui ont donné jusqu'à la mort[12].




CHAPITRE X - La foi, héroïque et contemplative

« Haec est victoria quae vincit mundum, fides nostra. »
(I Jean., V, 4.)


Après avoir parlé de l'héroïcité des vertus en général, il convient de considérer celle de la foi et des principales vertus en particulier.
Nous aurons ainsi une juste idée de la vie chrétienne parfaite d'après ce qui s'enseigne communément dans l'Église. Ce sont, au-dessus de toute discussion, les grands lieux communs de la sainteté, sur lequel tous les théolo­giens sont d'accord.
Cette description des signes de l'héroïcité des princi­pales vertus peut être très utile pour les causes de béatification des serviteurs de Dieu.
On comprend aussi par là pourquoi, dans ces causes, on ne cherche pas à établir si ces serviteurs de Dieu ont eu la contemplation infuse sous une forme plus ou moins déterminée; il suffit de voir qu'ils ont eu la foi héroïque, dont nous allons examiner les signes, et l'on voit souvent en eux les fruits de la contemplation qui les fait vivre dans une conversation presque continuelle avec Dieu.
La foi héroïque n'est pas seulement la foi vive, vivifiée par la charité, qui se trouve en tous les justes; c'est une foi éminente qui a pour principaux caractères la fermeté de son adhésion aux mystères les plus obscurs, sa promp­titude à écarter l'erreur, la pénétration qui lui fait con­templer toutes choses à la lumière de la révélation divine, en vivant profondément des mystères révélés[13]. C'est par là qu'elle remporte la victoire sur l'esprit du monde, comme on le voit surtout dans les temps de persécu­tion[14].



La fermeté de son adhésion

Nous avons eu plus haut, en parlant de la purification passive de l'esprit, quelle doit être la fermeté de la foi pour surmonter les fortes tentations qui se présentent alors. En cette période douloureuse, avons-nous dit[15], l'âme est d'une part vivement éclairée par le don d'intel­ligence sur la grandeur des perfections divines, sur l'in­finie Justice comme sur la gratuité des bienfaits de la Miséricorde envers les élus; dès lors, elle se demande comment cette Justice infinie peut se concilier intime­ment avec l'infinie Miséricorde. D'autre part, le démon lui dit que cette justice est d'une rigueur excessive et que la miséricorde est arbitraire. Mais l'âme fidèle, qui est purifiée en ce creuset, survole ces tentations, et la grâce divine la persuade que l'obscurité qui se trouve en ces mystères vient d'une trop grande lumière pour les fai­bles yeux de notre esprit. Aussi, malgré les fluctuations de la partie inférieure de l'intelligence, au sommet la foi, non seulement reste ferme, mais s'affermit de plus en plus. En cette obscurité, elle s'élève vers les hauteurs de Dieu, comme la nuit nous entrevoyons les hauteurs du firmament, qui pendant le jour restent invisibles.
Cette fermeté de la foi se manifeste alors de mieux en mieux par l'amour de la parole de Dieu contenue dans la sainte Écriture, par le culte de la Tradition conservée dans les écrits des Pères, par l'adhésion parfaite à la doc­trine proposée par l'Eglise jusqu'en ses moindres détails, par la docilité aux directions du Pasteur suprême, vicaire de Jésus-Christ. Cette fermeté de la foi apparaît surtout chez les martyrs, et aussi, dans les grands conflits d'opi­nion, chez ceux qui, loin de vaciller, savent sacrifier leur amour-propre pour rester immuablement dans le droit chemin.
Cette fermeté de la foi parfaite se remarque aussi, dans l'ordre pratique, lorsque, devant les événements les plus douloureux et les plus imprévus, les serviteurs de Dieu ne s'étonnent pas des voies insondables de la Providence qui déconcertent la raison. Tel Abraham se préparant à l'immolation de son fils Isaac, alors même que Dieu lui avait promis que de ce fils devait venir sa postérité, la multitude des croyants. Saint Paul dit dans l'Épître aux Hébreux (XI, 18) : « C'est par la foi qu'Abraham, mis à l'épreuve, offrit Isaac en sacrifice ;... il offrit ce fils de la promesse, estimant que Dieu est assez puissant pour ressusciter les morts; aussi le recouvra-t-il. » C'était la figure lointaine du sacrifice du Christ.
Cette obéissance héroïque venait d'une foi héroïque. Dans l'ordre pratique, pour la conduite de la vie comme dans les mystères à croire, l'obscurité de certaines voies de Dieu vient d'une trop grande lumière pour nos faibles yeux; l'heure de la Passion dans la vie de Jésus fut ainsi à la fois la plus obscure vue d'en-bas, et la plus lumineuse vue d'en haut.
C'est ce qui faisait dire à saint Philippe de Néri, avec une fermeté de foi admirable : « Vi ringrazio di cuore, Signore Dio, che le cose non vanno a modo mio : Je vous remercie de tout mon cœur, mon Seigneur et mon Dieu, de ce que les choses n'aillent pas comme je vou­drais, à ma manière, mais à la vôtre. » Le Seigneur dit dans Isaïe (LV, 8) : « Mes pensées ne sont pas vos pen­sées, et vos voies ne sont pas mes voies. » On cite parfois ces paroles pour souligner le caractère déconcertant de certaines voies de Dieu, mais en ce passage d'Isaïe il s'a­git surtout de la Miséricorde divine qui vient à nous par ces voies qui nous étonnent. Le Seigneur dit, en effet, au même endroit (LV, 1,7, 10) : « O vous tous qui avez soif, venez aux eaux vives... Que le méchant abandonne sa voie et se convertisse, et le Seigneur lui fera grâce, car il pardonne largement... Comme la pluie et la neige des­cendent du ciel pour féconder la terre..., ainsi ma parole accomplit ce que j'ai voulu, car vous sortirez pleins de joie, et vous serez conduits en paix. » La fermeté de la foi des vrais serviteurs de Dieu leur fait entrevoir que les épreuves les plus déconcertantes sont ordonnées par la Providence à leur sanctification, à leur salut et à celui de beaucoup d'âmes.



La promptitude à écarter l'erreur

La foi héroïque et contemplative a pour caractère, non seulement la fermeté dans l'adhésion, mais la promp­titude à écarter l'erreur. Non seulement elle repousse aussitôt les fausses maximes du monde qui s'envelop­pent dans des formules trompeuses, mais elle perçoit très vite les erreurs en apparences petites, mais qui peuvent devenir le principe d'une grande déviation; un petit écart au sommet de l'angle devient très grand lorsqu'on prolonge ses côtés. C'est ainsi, par exemple, que, alors que le jansénisme séduisait des théologiens, saint Vin­cent de Paul, par son grand esprit de foi, saisit tout de suite l'erreur de cette doctrine contraire à la divine misé­ricorde et qui écartait les fidèles de la communion. Il dénonça cette erreur à Rome par amour pour la parole de Dieu qu'elle altérait et pour les âmes qu'elle égarait.
Cette promptitude à écarter tout principe de dévia­tion se manifeste dans l'ordre pratique par la manière de se confesser, sans routine, avec une vue claire de ses fautes et une sincérité parfaite qui écarte toute atténua­tion, comme si on lisait dans le livre de vie qui s'ouvrira pour nous après la mort.
Cette promptitude de la foi à écarter l'erreur cause chez les serviteurs de Dieu une grande souffrance lors­qu'ils voient les âmes qui se perdent. Saint Dominique disait souvent dans ses prières nocturnes, après s'être flagellé pour ceux à qui il devait prêcher : « Domine, quid fient peccatores ? O mon Dieu, que deviennent les pécheurs ? »
De là naît un grand zèle de la propagation de la foi dans les missions et dans les pays où la foi, jadis vivante, décline lamentablement. Ce zèle est ardent, mais sans amertume ni âpreté, et il se traduit d'abord par la prière fervente et presque continuelle, qui doit être l'âme de l'apostolat.



La pénétration qui fait tout voir à la lumière de la révélation

Cette foi parfaite fait tout voir à la lumière de la parole divine et comme avec l'œil de Dieu. Alors, de plus en plus s'éclaire tout ce qui a été révélé sur la grandeur de Dieu, les perfections divines, les trois Personnes de la Sainte Trinité, sur l'Incarnation rédemptrice, la vie intime de l'Église, la vie éternelle. Sous la même lumière surna­turelle, l'âme de plus en plus se voit elle-même, ses qua­lités et ses défauts, elle voit le prix des grâces reçues; elle considère de même dans la paix les autres âmes, leur fra­gilité et leur générosité; elle juge par suite les événements agréables ou pénibles par rapport au but de notre voyage vers l'éternité. Le jugement s'élève au-dessus des choses sensibles et de l'aspect seulement rationnel des événe­ments pour atteindre confusément le plan surnaturel de Dieu.
Sainte Catherine de Sienne insiste souvent sur ce point dans son Dialogue. Au chapitre XCIX, le Seigneur y dit au sujet des parfaits : « Ils voient que c'est moi la douce et suprême Vérité qui distribue à chacun l'état, le temps elle lieu, les consolations et les tribulations, suivant qu'il est nécessaire à votre salut et à la perfection à laquelle vous êtes appelés. Si l'âme était vraiment hum­ble, elle verrait que tout ce qui vient de Moi, c'est par amour que je le donne, et que c'est avec amour, par con­séquent, et avec respect qu'elle doit recevoir tout ce que je lui envoie.
« Plus éclairés encore, les justes s'estiment dignes de toutes les afflictions... Ils connaissent dans la lumière divine et goûtent ma volonté éternelle, qui ne veut rien d'autre que votre bien et qui ne vous envoie et ne per­met la souffrance qu'afin que vous soyez sanctifiés en Moi » (Ibid., ch. C).
« Avec cette lumière on aime, parce que l'amour suit l'intelligence. Plus on connaît, plus on aime, et plus on aime, plus on connaît. Amour et connaissance s'alimen­tent ainsi réciproquement l'un à l'autre » (Ibid., LXXXV).
Le parfait arrive ainsi à une foi pénétrante, qui entre dans les profondeurs du mystère du Christ, du Fils de Dieu fait homme et crucifié pour notre salut. On lit à ce sujet dans le même Dialogue (ch. LXXVIII) : « Jésus était sur la croix à la fois bienheureux et souffrant : il souffrait de porter la croix corporelle et la croix du désir du salut des âmes.. ; mais il était bienheureux parce que la nature divine, unie à la nature humaine, était impassible et fai­sait toujours son âme bienheureuse en se montrant à elle sans voile. » De même, dit sainte Catherine de Sienne, les amis intimes du Seigneur Jésus souffrent à la vue du péché qui offense Dieu et ravage les âmes, mais ils sont heureux en même temps parce que nul ne peut leur enle­ver la charité qui fait leur allégresse et leur béatitude. Ainsi au regard des serviteurs de Dieu apparaît de plus la valeur infinie de la messe, le prix de la présence réelle du Sauveur dans les tabernacles, la grandeur de la vie intime de l'Église, qui vit des pensées, de l'amour, de la volonté du Christ. Tout prend une vraie valeur dans la liturgie, qui est comme le chant de l'Épouse, qui accom­pagne la grande prière du Christ perpétuée par le sacri­fice de nos autels.
Cette foi pénétrante et contemplative porte à se réjouir des triomphes de l'Église, à voir dans les hommes, non pas des rivaux ou des indifférents, mais des frères rache­tés par le sang du Christ, des membres de son Corps mys­tique. Saint Vincent de Paul, allant au secours des enfants abandonnés ou des prisonniers condamnés aux galères, avait à un haut degré cette foi contemplative qui inspirait tout son apostolat.
Cette foi parfaite porte à se déterminer toujours, non pas pour des motifs humains, mais pour des motifs surnaturels. Elle donne à 1a vie une simplicité supérieure qui est comme le reflet de la simplicité divine, et elle est rayon­nante. Elle transparaît quelquefois sur le visage des saints, qui est comme éclairé d'une lumière céleste. Un jour saint Dominique échappa à son insu à un guet-apens préparé par ses adversaires pour le faire périr; quand ceux qui l'attendaient dans un endroit désert pour le tuer le virent arriver, ils furent si frappés de la lumière qui éclairait son visage qu'ils n'osèrent porter la main sur lui. Saint Dominique fut ainsi sauvé, comme on l'a dit, par sa contemplation, qui rayonnait pour ainsi dire sur ses traits, et avec lui fut ainsi sauvé l'Ordre qu'il allait fonder.



La victoire de la foi héroïque sur l'esprit du monde

Saint Jean dit dans sa Ire Epître, V, 4 : « Tout ce qui est né de Dieu remporte la victoire sur le monde; et la victoire qui a vaincu le monde, c'est notre foi. Qui est celui qui est vainqueur du monde, sinon celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ? »
Cette victoire de la foi héroïque apparaît déjà dans l'Ancien Testament, comme le dit saint Paul (Hébr., XI, 17-38) : « C'est par la foi qu'Abraham offrit Isaac..., qu'Isaac et Jacob bénirent leur postérité..., que Moyse quitta l'Égypte sans redouter la colère du roi; il tint ferme comme s'il voyait Celui qui est invisible..., c'est par la foi que les Israélites passèrent la mer Rouge. C'est par la foi que les prophètes ont obtenu l'effet des pro­messes, fermé la gueule des lions (comme Daniel), éteint la violence du feu (comme les trois enfants dans la fournaise)... Ils ont été lapidés, sciés, ils sont morts par le tranchant de l'épée... dénués de tout, eux dont le monde n'était pas digne. » C'est ce qui fait dire à saint Paul, dans la même Epître aux Hébreux (XII, 1-4) : « Donc, nous aussi... courons avec persévérance dans la carrière, les yeux fixés sur Jésus... qui, méprisant l'ignominie, a souffert la croix et qui est maintenant à la droite de Dieu... Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang dans votre lutte contre le péché. »
Les nombreux martyrs morts en Espagne depuis juillet 1936 donnent à Notre-Seigneur ce témoignage du sang, ils remportent la victoire de la foi héroïque sur l'esprit du monde ou l'esprit du mal. Sans aller jusqu'à l'effusion du sang, cette victoire est remportée par la foi de tous les saints, au siècle dernier par celle d'un Curé d'Ars, d'un Don Bosco, d'un Cottolengo, plus près de nous par celle d'une sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, et de bien des âmes très généreuses dont on ignore le nom, mais dont l'oblation monte vers Dieu comme un parfum d'en­cens. Il faut semer dans les larmes pour récolter dans la joie : « Qui seminant in lacrymis, in exultatione metent (Ps. CXXV, 5). Ainsi les âmes sont configurées au Christ, d'abord à sa vie d'enfance, puis à sa vie cachée, dans une mesure à sa vie apostolique, enfin à sa vie douloureuse, avant de participer à sa vie glorieuse dans le ciel.




CHAPITRE XI - L'espérance héroïque et l'abandon

« In spem contra spem. »
« Espérer contre toute espérance. »
(Rom., IV, 8.)


L'espérance héroïque est le degré éminent de cette vertu, qui nous fait tendre vers Dieu, objet de la béati­tude éternelle, en comptant, pour arriver à lui, sur le secours qu'il nous a promis[16]. Le motif formel de l'es­pérance infuse et théologale est Dieu même toujours se­courable, Deus auxilians, ou la Toute-Puissance auxiliatrice.
Tant que le chrétien n'est pas arrivé à la perfection, l'espérance manque de fermeté ; elle est plus ou moins instable, en ce sens que l'âme se laisse parfois aller à la présomption quand tout va bien, et elle tombe ensuite dans un certain découragement quand ce qu'elle entre­prend ne réussit pas. Au-dessus de ces fluctuations, l'es­pérance héroïque a pour caractère une fermeté invincible et l'abandon confiant soutenu par une fidélité constante au devoir. Cette confiance héroïque des saints se manifeste aussi par ses effets : elle relève le courage autour d'eux et suscite la faim et la soif de la justice de Dieu.



Fermeté invincible de l'espérance parfaite

Le Concile de Trente nous dit : « Tous nous devons avoir une très ferme espérance dans le secours de Dieu ; car si nous ne résistons pas à sa grâce, comme il a com­mencé en nous l'œuvre du salut, il l'achèvera, opérant en nous le vouloir et le faire, comme le dit saint Paul aux Philippiens, II, 13[17]. »
Cette fermeté invincible de l'espérance apparaît, nous l'avons vu, dans la purification passive de l'esprit quand, pour nous faire espérer purement en Lui, le Seigneur permet que tout secours humain s'éloigne de nous; il ar­rive alors des échecs, parfois des calomnies, qui causent une certaine défiance chez ceux qui nous aidaient jus­que-là ; l'âme éprouvée voit mieux aussi sa misère ; elle est même quelquefois déprimée par la maladie, et elle doit surmonter de fortes tentations de découragement ou même de désespoir qui viennent de l'ennemi de tout bien. Il faut alors espérer surnaturellement et héroïquement contre toute espérance humaine, comme le dit saint Paul à propos d'Abraham, qui bien qu'il eût près de cent ans, ne désespéra pas de devenir le père d'un grand nombre de nations, selon ce qui lui avait été dit : « Telle sera ta postérité » (cf. Rom., IV, 18).
En cette épreuve, si elle est bien supportée, l'espérance s'affermit de plus en plus, elle est décuplée. Elle ne donne pas encore la certitude absolue que individuellement nous serons sauvés; il faudrait pour cela une révélation spé­ciale[18]; mais nous l'espérons de plus en plus avec une certitude de tendance. Comme sous la direction de la Providence l'instinct de l'animal tend infailliblement vers son but, l'hirondelle vers le pays où elle doit revenir, ainsi sous la direction de la foi aux promesses divines nous tendons infailliblement vers la vie éternelle[19].
Cette fermeté dans la tendance vers la vie éternelle doit être invincible, à raison du motif formel sur lequel elle s'appuie : Dieu toujours secourable, selon ses pro­messes. Malgré les échecs, les contradictions, la vue de notre pauvreté et de nos fautes, nous devons toujours es­pérer en Dieu, qui a promis son secours à ceux qui le lui demandent avec humilité, confiance et persévérance. « Petite et accipietis : demandez et vous recevrez; cherchez, vous trouverez; frappez, on vous ouvrira. Lequel de vous, si son fils lui demande du pain, lui donnera une pierre ? ou s'il lui demande un poisson, lui donnera-t-il un serpent ?... Si donc, méchants comme vous êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père céleste donnera-t-il l'Esprit saint à ceux qui le lui demandent » (Luc, XI, 9-13). Et si nous devons demander les biens temporels d'une manière condition­nelle, dans la mesure où ils sont utiles à notre salut, les grâces nécessaires pour persévérer, nous devons les demander sans condition, humblement sans doute, mais avec une confiance absolue. Et comme le rapporte saint Luc dans le texte que nous venons de citer, nous devons ainsi demander non seulement les grâces nécessaires à notre sanctification, mais le Saint-Esprit lui-même, qui est le don par excellence. Il nous est de nouveau envoyé lorsque l'âme passe d'un degré de charité à un autre notablement supérieur, comme il le faut pour traverser les épreuves, qui sont précisément ordonnées à ce progrès ; L'espérance ainsi purifiée devient invincible selon cette parole de saint Paul qui a soutenu les martyrs : « Si Dieu est avec nous qui sera contre nous ? » (Rom., VIII, 31).
Le Seigneur a dit plusieurs fois à ses saints : « Tu ne manqueras de secours que lorsque je manquerai de puis­sance. » Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus disait : « Même si j'étais le plus grand pécheur de la terre, je n'aurais pas moins confiance en Dieu, car mon espérance ne repose pas sur mon innocence, mais sur la miséricorde et la toute-puissance de Dieu. »
C'est ce motif formel de l'espérance dont saint Paul sai­sit toute l'élévation lorsqu'il écrit (II Cor., XII) : « De crainte que l'excellence de ces révélations ne vint à m'en­fler d'orgueil, il m'a été mis un aiguillon dans ma chair, un ange de Satan pour me souffleter. Trois fois j'ai prié le Seigneur de l'éloigner de moi, et il m'a dit : « Ma grâce te suffit, car c'est dans la faiblesse que ma puissance se montre tout entière. » Je préfère donc bien volontiers me glorifier de mes faiblesses, afin que la puissance du Christ habite en moi. C'est pourquoi je me plais dans les faiblesses, dans les opprobres, dans les nécessités, les per­sécutions, les détresses pour le Christ ; car lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort » ; c'est-à-dire : je cesse de mettre ma confiance en moi pour la mettre en Dieu : et je puis tout en celui qui me fortifie » (Phil., IV, 13). Il convient de se dire alors, comme le disait une sainte âme : par nous-mêmes nous ne sommes rien, mais pour Notre-Seigneur nous sommes quelque chose, puisqu'Il nous aime et nous a rachetés par son sang.
On rapporte qu'un jour saint Philippe de Néri allait dans le cloître de son couvent en disant à forte voix : « Je suis désespéré, je suis désespéré. » Ses fils spirituels, étonnés, lui dirent : « Est-ce possible, vous, Père, qui tant de fois avez relevé notre confiance ? » Il leur répondit à sa ma­nière en sautant d'un air joyeux : « Oui, par moi-même je suis désespéré ; mais, par la grâce de Notre-Seigneur, j'ai encore confiance. » Il avait eu sans doute une très forte tentation de découragement qu'il avait ainsi surmontée. Il expérimentait ainsi cette vérité qu'il faut être broyé pour grandir, pour être configuré à Celui dont il est dit dans Isaïe, LIII, 5 : « Il a été brisé à cause de nos iniquités. » Saint Paul de la Croix fit la même expérience de longues années lorsqu'il dut souffrir pour consolider l'Ordre des Passionnistes qu'il avait fondé, Ordre qui devait spécialement porter les marques de la Passion du Sauveur[20].



Abandon confiant et fidélité constante

L'espérance héroïque se manifeste non seulement par sa fermeté, mais par l'abandon confiant à la Providence et à la toute-puissante bonté de Dieu. Cet abandon par­fait diffère du quiétisme parce qu'il s'accompagne de l'es­pérance et de la fidélité constante au devoir, jusque dans les petites choses, de minute en minute, selon la parole du Seigneur : « Qui fidelis est in minimo, et in majori fidelis est. Celui qui est fidèle dans les petites choses est fidèle aussi dans les grandes » (Luc, XVI, 10). Il recevra le secours divin pour subir le martyre, s'il le faut. La fidé­lité constante à la volonté de Dieu signifiée dans le devoir du moment présent nous dispose à nous abandonner avec pleine confiance à la volonté divine de bon plaisir encore cachée, dont dépendent notre avenir et notre éternité. Plus l'âme est fidèle à la lumière divine reçue, plus elle peut s'abandonner pleinement à la Providence, à la Misé­ricorde divine et à la Toute-Puissance. Ainsi se concilient en elle l'activité de la fidélité et la passivité de l'abandon, au-dessus de l'agitation inquiète et stérile et d'une pares­seuse quiétude. Dans les moments où tout peut paraître perdu, l'âme se dit avec le psalmiste : « Dominus regit me et nihil mihi deerit. Le Seigneur est mon pasteur, et je ne manquerai de rien... Même quand je marche dans une vallée d'ombre de mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi, Seigneur ; ta houlette et ton bâton me rassurent » (Ps. XXII).
Dans les moments les plus difficiles, l'âme éprouvée se rappelle le saint homme Job, qui disait après avoir tout perdu : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté, que le nom du Seigneur soit béni » (Job, I, 21). Il faut se redire ici la parole des Proverbes (III, 5) : « Confie-toi en Dieu de tout ton cœur, et ne t'appuie par sur ta propre intelli­gence. Pense à lui dans toutes tes voies, et il aplanira tes sentiers. » Le palmiste disait de même : « In te Domine speravi, non confundar in aeternum. J'ai espéré en toi, Seigneur; que jamais je ne sois confondu ! » (Ps. XXX, 2). Sainte Thérèse, aux heures où tout paraissait perdu, disait : « Seigneur, vous savez tout, vous pouvez tout, et vous m'aimez ! » Se livrer à son amour et tout accepter d'avance de cet amour repose l'âme et lui donne la vic­toire contre les tentations de murmure. Cette tentation parfois se formule ainsi : « Pourquoi, Seigneur, ne venez vous pas à mon secours ? » Pensons que rien n'échappe à la Providence, que le Seigneur veille sur nous, qu'il y a une grâce précieuse dans la croix qu'il nous envoie et que « ses miséricordes ne sont pas épuisées » (Lamenta­tions, III, 22). Saint Jean de la Croix disait souvent : « O céleste espérance, qui obtient autant qu'elle espère ! »



Cette espérance héroïque s'appuie aussi de plus en plus sur les mérites infinis du Sauveur, sur le prix du sang qu'il a versé pour nous. Quoi qu'il arrive, même si le monde s'écroulait, nous devrions espérer dans le bon Pasteur, qui a donné sa vie pour ses brebis, et en Dieu le Père, qui, après nous avoir donné son propre Fils, ne peut refuser de secourir ceux qui ont recours à lui (Rom., VIII, 32).
Comme dit le Seigneur dans le Dialogue de Sainte Catherine de Sienne (ch. CX) : « Cette véritable et sainte espérance est plus ou moins parfaite, suivant le degré d'amour que l'âme a pour moi, et c'est dans la même mesure qu'elle goûte ma providence. »
Ce goût spirituel est très supérieur aux consolations sensibles. Non seulement, en effet, l'âme parfaite croit à la Providence, mais elle en découvre de mieux en mieux les manifestations là où l'on ne s'y attendait pas. Elle goûte la Providence par le don de sagesse qui nous mon­tre toutes choses en Dieu, même les événements pénibles et imprévus, en nous faisant pressentir le bien supérieur pour lequel il les permet.
II est dit au même endroit : « Ceux qui me servent de façon désintéressée, avec l'unique espoir de me plaire, goûtent mieux la Providence que ceux qui attendent de leur service une récompense dans la joie qu'ils trouvent en moi... Parfaits et imparfaits sont l'objet de mes atten­tions, je ne manquerai à aucun, pourvu qu'ils n'aient pas la présomption d'espérer en eux-mêmes. »
Plus on est désintéressé, plus on goûte la Providence, plus on la voit dans le cours de sa vie, plus on s'aban­donne à elle et à la direction de nos deux grands média­teurs, qui ne cessent de veiller sur nous. Avec la con­fiance en Notre-Seigneur grandit celle en Marie, Média­trice universelle. Celle qui au pied de la croix a fait le plus grand acte d'espérance, alors que tout paraissait perdu, a mérité d'être appelée Marie auxiliatrice, Notre-Dame du Perpétuel Secours, et l'on sait que le fréquent recours à elle est un signe spécial de prédestination.



La confiance héroïque des saints ranime l'espérance autour d'eux

On le voit particulièrement dans la vie des fondateurs d'Ordres. Alors qu'ils n'avaient ni argent, ni appui humain, qu'ils n'avaient pas encore de vocations, qu'elles se faisaient longtemps attendre, alors qu'ils ne rencon­traient guère que défiance et contradiction, ils ont mis leur confiance en Dieu et ils ont soulevé l'espérance de leurs premiers fils, restés fidèles[21].
Plusieurs fois le miracle est venu les récompenser. Saint Dominique, comme il n'y avait plus qu'un pain pour les frères du couvent de Bologne, donna ce pain à un pauvre qui demandait l'aumône ; il mit sa confiance en Dieu, et des anges descendirent du ciel porter aux reli­gieux le pain nécessaire.
Sainte Catherine de Sienne, raconte le bienheureux Raymond de Capoue[22], a avait coutume de nous dire, quand quelqu'un de mes frères et moi craignions quelque péril : « Pourquoi vous occuper de vous ? Laissez faire a la divine Providence : au moment où vos craintes sont « les plus grandes, elle a toujours les yeux sur vous et ne cessera pas de pourvoir à votre salut ». Voilà bien l'abandon parfait, pleinement confiant, uni à la fidélité soute­nue au devoir quotidien.
Le Seigneur lui-même, dans les moments les plus difficiles, disait à Catherine de Sienne : « Ma fille, pense à moi ; si tu le fais, je penserai sans cesse à toi.[23] » Cette confiance en Dieu permettait à la sainte de relever les courages autour d'elle, dans la mission exceptionnelle qui lui fut confiée de ramener le pape d'Avignon à Rome, mission qu'elle accomplit au milieu des plus grandes dif­ficultés. L'entourage du Souverain Pontife mit tout en œuvre pour discréditer la sainte, et malgré cette incroyable opposition, la fille du teinturier de Sienne, pleinement confiante en Notre-Seigneur, réussi parfaitement.
Combien d'âmes découragées, comme celle du jeune Nicolas Tuldo, condamné à mort, ne releva-t-elle pas !
Quand elle se fut offerte pour la réformation de la sainte Église, le Seigneur lui disait pour elle et ses enfants spirituels[24] : « Vous devez me faire le sacrifice de vous-mêmes et m'offrir la coupe de vos nombreuses peines de quelque manière que je les envoie, sans choisir ni le temps, ni le lieu, ni la mesure qui vous conviennent, mais en les acceptant comme je vous les donne. Cette coupe doit être pleine, et elle sera remplie si vous recevez tou­tes ces épreuves par sentiment d'amour, si vous supportez tous les défauts du prochain avec une véritable patience, accompagnée de la haine ou détestation du péché... Souffrez ainsi virilement jusqu'à la mort. Ce sera pour moi le signe que vous m'aimez. N'allez pas regarder en arrière en tournant le dos à la charrue par crainte des tribulations. C'est dans les tribulations que vous devez vous réjouir... Après que vous aurez souffert, je mêlerai la consolation à vos dures épreuves par la réformation de la sainte Église. »
Le Seigneur soutient l'espérance de ses saints par quel­ques paroles comme celles qu'il adressait à Jeanne d'Arc dans sa prison : « Ne te chaille pas de ton martyre, tu t'en viendras enfin au royaume de Paradis. » Ils mettent de plus en plus leur confiance en la toute-puissance auxi­liatrice, ils se redisent : « Dieu est plus fort que tout », et leur immolation elle même est un triomphe qui les confi­gure au Sauveur. Avec lui ils remportent ainsi la victoire sur le péché et sur le démon.
Pour persévérer dans la lutte, ils demandent au Sei­gneur d'avoir le désir sincère de participer à ses saints anéantissements et de trouver dans ce désir la force, la paix et quelquefois la joie pour relever le courage autour d'eux.
Plus la charité augmente dans le cœur, plus la crainte des souffrances diminue, et celle du péché augmente, sans affaiblir la confiance. Plus nous sommes unis à Dieu par la charité, plus nous redoutons le péché, qui nous séparerait de Lui, et plus nous avons confiance en Celui qui nous aime et nous attire à Lui[25].



CHAPITRE XII - La charité héroïque

Pour dire ce qu'est la charité héroïque, il faut rappeler la définition de cette vertu. C'est la vertu infuse et théo­logale qui nous fait aimer Dieu pour lui-même et plus que nous, parce qu'il est infiniment bon en lui-même, infiniment meilleur que nous et que tous ses dons. Elle nous fait aussi aimer le prochain en Dieu et pour lui, parce que Dieu l'aime et comme Dieu l'aime. La charité est ainsi une amitié entre l'âme et Dieu, une communion de notre amour avec le sien et une communion des âmes dans l'amour de Dieu. Il faut donc considérer la charité héroïque d'abord envers Dieu, puis envers le prochain.



La charité héroïque envers Dieu La conformité parfaite à sa volonté et l'amour de la croix

La charité héroïque envers Dieu se manifeste d'abord par un ardent désir de lui plaire. En effet, aimer quel­qu'un, non pas pour soi, mais pour lui-même, c'est lui vouloir du bien, vouloir ce qui lui convient et lui plaît. Aimer Dieu héroïquement c'est, au milieu même des plus grandes difficultés, vouloir que sa sainte volonté s'accom­plisse et que son règne s'établisse profondément dans les âmes.
Ce saint désir de plaire à Dieu est une forme de la cha­rité affective, qui se prouve par la charité effective, ou par la conformité à la volonté divine, dans la pratique de toutes les vertus. L'âme arrive ainsi à la fidélité cons­tante dans les petites choses et dans les grandes ou les plus difficiles.
Cet amour héroïque de Dieu se montre, nous l'avons vu, dans la purification passive de l'esprit, quand il s'a­git d'aimer Dieu pour lui-même, sans aucune consolation, dans une grande et longue aridité, malgré des tentations de dégoût, d'acedia, de murmure, alors que le Seigneur semble nous retirer ses dons et nous laisse dans l'anxiété. Il n'en reste pas moins infiniment bon en lui-même et mérite d'être aimé purement pour lui-même.
Si alors, malgré une telle sécheresse prolongée, l'âme aime à se trouver seule avec Dieu, spécialement devant le Saint-Sacrement, et si elle continue à toujours prier, si sa vie reste malgré tout une prière perpétuelle, c'est un signe d'amour héroïque de Dieu.
Comme le montre saint François de Sales[26], la con­formité héroïque à la volonté divine apparaît quand l'âme reçoit avec amour tout ce qui arrive d'agréable ou de pénible comme venant soit de la volonté positive de Dieu, soit d'une divine permission ordonnée à un bien supérieur. Elle voit alors de mieux en mieux la vérité de la parole de l'Ecclésiastique (XI, 14) : « Les biens et les maux, la pauvreté et la richesse viennent du Seigneur. » L'âme devient ici profondément convaincue que Dieu se sert même de la malice des hommes, par exemple des persécuteurs, pour faire mériter ceux qui ne veulent vivre que pour Lui. Ainsi Job reçut l'adversité, et ainsi David supporta les injures de Séméï (IIe 1. des Rois, XVI, 10).
Dans les grandes difficultés, les saints, en faisant ce qui est en leur pouvoir, disent : « Il en sera comme le bon Dieu voudra. »
A ce signe, s'ajoute une confirmation : celui qui renonce ainsi à sa volonté propre et adhère héroïque­ment à celle de Dieu trouve dans cette adhésion une sainte joie. En conformant de plus en plus son vouloir à celui de Dieu, il a tout ce qu'il veut. Il expérimente la vérité de cette parole du psaume V, 13 : « Domine, ut scuto bonae voluntatis tuae coronasti nos. Seigneur, tu nous entoures de ta bienveillance comme d'un bou­clier. » C'est ce qu'ont particulièrement expérimenté les martyrs.
Saint Bernard, en expliquant le Cantique des Canti­ques (V, 8 ; VIII, 6), décrit les degrés de plus en plus élevés de cette charité héroïque en disant : « L'amour divin porte à une recherche incessante de Dieu, à un labeur conti­nuel pour lui ; il supporte infatigablement toutes les épreuves en union avec le Christ ; il donne une véritable soif de Dieu ; il nous fait courir rapidement vers lui ; il nous donne de saintes hardiesses et une audace intré­pide ; il nous attache inséparablement à Dieu ; il nous brûle et nous consume d'une ardeur très douce pour lui ; enfin, au ciel, il nous assimile totalement à lui.[27] »
Ces degrés de la charité parfaite ont été expliqués dans un opuscule qui fut attribué à saint Thomas (opus. 61), et par saint Jean de la Croix, dans la Nuit obscure, l. II, ch. XVIII-XX, qui montre dans l'avant dernier degré l'u­nion transformante, prélude de celle du ciel. « Les Apô­tres, dit-il, ressentirent cette suavité. d'amour ardent lorsque l'Esprit-Saint descendit visiblement sur eux » (Ibidem, ch. XX).



Le plus grand signe de la charité héroïque envers Dieu, c'est l'amour de la croix. C'est à lui que conduit la patience et la conformité au vouloir divin dont nous venons de parler.
Dans le Dialogue de sainte Catherine de Sienne, cha­pitre LXXIV, le Seigneur dit : « Ce signe est celui qu'on vit dans les Apôtres après qu'ils eurent reçu le Saint-Esprit. Ils sortirent du Cénacle et, délivrés de toute crainte, ils annonçaient ma parole et prêchaient la doc­trine de mon Fils unique. Loin de redouter les souffran­ces, c'est de leurs souffrances qu'ils se faisaient gloire. Ils n'avaient pas peur d'aller devant les tyrans pour leur annoncer la Vérité, pour l'honneur et la gloire de mon nom. »
Il est dit dans le même Dialogue, ch. LXXVI : « Ceux qui ont la passion de mon honneur et qui ont la faim du salut des âmes courent à la table de la sainte croix... Rien ne peut ralentir leur course, ni les injures, ni les persécutions, ni les plaisirs que le monde leur offre. Ils passent par-dessus tout cela,… le cœur tout transformé par la charité, goûtant et savourant cette nourriture du salut des âmes, prêts à tout supporter pour elles.
« Voilà qui prouve, à n'en pas douter, que l'âme aime son Dieu à la perfection et sans aucun intérêt. » - « A ceux-là je fais la grâce de sentir que je ne suis jamais séparé d'eux... ; je me repose en eux et par ma grâce et par l'expérience que je leur donne de ma présence » (Ibidem, ch. LXXVIII).
C'est dire que l'exercice éminent de la charité s'accompagne, à un degré proportionné, de l'acte du don de sagesse, qui nous permet, dit saint Thomas[28], de con­naître de façon quasi expérimentale Dieu présent en nous. C'est là vraiment la vie mystique, sommet du déve­loppement normal de la grâce et prélude de la vie du ciel. Ce sommet ne saurait exister sans l'amour de la croix, et l'amour de la croix n'existe pas sans la contemplation du mystère de la Rédemption, du mystère de Jésus mourant par amour pour nous.
C'est pourquoi, dans le même Dialogue que nous venons de citer (chapitre IV), le Seigneur disait à sainte Catherine de Sienne pour elle et ses enfants spirituels : « Dès que toi et mes autres serviteurs aurez ainsi connu ma vérité, vous serez disposés à endurer jusqu'à la mort toutes les tribulations, injures, opprobres en paroles et en actions pour la gloire et l'honneur de mon nom. C'est ainsi que tu recevras et porteras les peines » ; c'est-à-dire avec patience, reconnaissance et amour.
Tels sont les grands signes de l'amour héroïque pour Dieu : la parfaite conformité à sa volonté dans les épreu­ves et l'amour de la croix. Il y a aussi un autre signe, c'est la charité parfaite pour le prochain, dont il nous reste à parler.



La charité héroïque envers le prochain : Le désir ardent de son salut et la bonté rayonnante pour tous

La charité nous porte à aimer le prochain en Dieu et pour lui ; c'est-à-dire parce que Dieu l'aime et comme Dieu l'aime. Elle nous fait désirer que le prochain soit tout à Dieu et qu'il le glorifie éternellement.
L'amour héroïque du prochain existe déjà quand on domine promptement de fortes tentations d'envie, de dis­corde, d'isolement, si différent de la solitude ; de même quand on surmonte vite les tentations de présomption, qui portent, à la suite de certains froissements, à vouloir se passer du secours des autres, des amis, du directeur, des supérieurs.
Cette charité parfaite apparaît quand, au milieu de grandes difficultés, on aime le prochain, mente, ore et opere, c'est-à-dire en le jugeant avec bienveillance, en parlant bien de lui, en l'aidant dans la nécessité, en par­donnant parfaitement les offenses, en se faisant tout à tous. C'est plus visible encore si l'on va de préférence, comme un saint Vincent de Paul, vers les âmes déshéri­tées et déchues, vers les pauvres êtres égarés et grave­ment coupables, pour les relever, les réhabiliter et leur faire reprendre le chemin du ciel.
Un des principaux caractères de l'amour héroïque du prochain est le désir ardent du salut des âmes, la soif des âmes, qui rappelle la parole de Jésus en croix : Sitio.
Saint Jean disait (I Joan., III, 18) : « Mes petits enfants, n'aimons pas de parole et de langue, mais en action et en vérité. »
Cet amour héroïque du prochain a porté des saints jusqu'à vouloir se vendre comme esclave pour délivrer des captifs, et arracher ainsi des familles à la misère. Ce zèle s'est manifesté chez saint Paul, jusqu'à lui faire dire (Rom., IX, 3) : « Je souhaiterais d'être moi-même ana­thème, loin du Christ[29], pour mes frères, mes parents selon la chair, qui sont Israélites. »
C'est ce zèle qui a inspiré l'activité apostolique des grands missionnaires, de saint François Xavier, de saint Louis Bertrand, de Las Casas, de saint Pierre Claver ; plus près de nous d'apôtres, comme un saint Jean Bosco, préoccupés de ramener à Dieu, dans nos pays chrétiens, les masses égarées qui ne connaissent plus l'Évangile.



Un autre signe de l'amour héroïque du prochain, c'est, au milieu des plus grandes difficultés, la bonté rayon­nante pour tous, selon la béatitude évangélique : « Bienheureux les pacifiques », c'est-à-dire ceux qui non seulement conservent la paix aux heures les plus diffici­les, mais qui la donnent aux autres et relèvent les plus troublés. Ce signe éminent apparaît en Marie, appelée « consolatrice des affligés », et en tous ceux qui vraiment lui ressemblent.
Notre-Seigneur, en effet, a dit : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés.[30] » - « C'est à ce signe qu'on reconnaîtra que vous êtes mes disci­ples.[31] »
La bonté communicative, l'amour du prochain poussé jusqu'au sacrifice quotidien et caché, est la marque cer­taine de la présence de Dieu dans une âme. Cette bonté, qui est forte autant qu'elle est douce, porte parfois à cor­riger, mais sans amertume, sans aigreur, sans impa­tience; et, pour corriger efficacement, elle montre en celui qui mérite d'être repris le bien qui s'y trouve, le germe salutaire qui doit être développé. Alors celui qui reçoit la correction se sent aimé et compris; il prend cou­rage. Si la Sainte Vierge nous apparaissait pour venir nous dire nos défauts, elle nous les dirait avec une telle bonté que nous accepterions tout de suite ses remarques et y puiserions la force pour avancer[32].



Cette charité parfaite à l'égard du prochain dérive d'une union intime avec Dieu et elle porte le prochain à cette même union, selon la parole du Sauveur : « Je prie pour que tous ceux qui croiront soient un, comme vous, mon Père, vous êtes en moi et moi en vous. » (Jean, XVII, 21). Plus l'âme est unie à Dieu, plus elle attire les autres vers Lui, sans les arrêter à soi. En elle transparaît la bonté divine, qui rayonne, qui attire avec force et dou­ceur et fait par triompher de tous les obstacles[33]. Nous en citerons, pour finir, un exemple tiré de la vie de sainte Catherine de Sienne. Un jour un Siennois mêlé aux affaires du gouvernement, Pierre Ventura, lui est amené le cœur plein de haines implacables. « Pierre, lui dit Catherine, je prends sur moi tous tes péchés, je ferai pénitence à ta place ; mais accorde-moi une grâce, con­fesse-toi. - Je viens de me confesser dernièrement, dit le Siennois. - Ce n'est pas vrai, dit la sainte, il y a sept ans que tu ne t'es pas confessé. » Et, une à une, elle lui énumère toutes les fautes de sa vie. Stupéfait, Pierre s'avoue coupable, se repent de ses fautes et pardonne à ses ennemis. C'est qu'en promettant à Pierre Ventura de prendre ses fautes sur elle et de les expier, la sainte s'offrait vraiment comme victime, et le Seigneur deman­dait de sa servante, ou plutôt de son épouse, l'expiation par la souffrance. Elle prenait à la lettre la parole de Jésus : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. »
C'est de la même manière héroïque qu'elle obtint la conversion d'une malade de Sienne, Andrée Mei, qui l'avait gravement calomniée. Cette femme, qui était dévorée par un cancer, était soignée par la sainte avec le plus grand dévouement ; elle eut le triste courage de porter atteinte à l'honneur virginal de celle qui se dévouait ainsi pour elle, et ces mauvais propos se répan­dirent. Catherine ne cessa pas cependant de venir la soi­gner avec le même zèle. Sa patience et son humilité triomphèrent d'Andrée Mei. Un jour, s'approchant de son lit, elle fut entourée de lumière, comme resplendissante de gloire : « Pardon ! » s'écria la coupable. Catherine se jeta à son cou et leurs larmes se mêlèrent. C'était comme le rayonnement de la bonté divine et la réalisation de la parole du Sauveur : « La lumière que vous m'avez donnée, ô mon Père, je la leur ai donnée, pour qu'ils soient un comme nous sommes un » (Jean, XVII, 22).
Deux âmes unies en Dieu par la charité sont comme deux cierges dont les deux flammes s'uniraient et se con­fondraient.
Cette charité, qui triomphe ainsi de la méchanceté, fait participer les saints à la victoire du Christ sur le péché et sur le démon. Elle est une des gloires de son Corps mystique; par elle apparaît la grandeur de la vie de l'Église, sa fécondité en toutes sortes de biens, d'œuvres de miséricorde; c'est la confirmation de son origine divine.




CHAPITRE XIII - L'héroïcité des vertus morales chrétiennes

Ne pouvant parler ici de l'héroïcité de chacune des ver­tus morales en particulier, nous nous inspirerons surtout de la parole de Jésus (Matth., XI, 29) : « Prenez sur vous mon joug et recevez mes leçons, car je suis doux et hum­ble de cœur. » Nous parlerons d'abord de l'héroïcité de l'humilité et de la douceur; ces vertus donnent le ton chrétien pour parler ensuite de l'héroïcité de la force, de la prudence, de la justice et d'autres vertus correspon­dantes aux trois conseils évangéliques.



L'humilité et la douceur héroïques

L'humilité, qui réprime l'amour déréglé de notre pro­pre excellence, nous porte à nous incliner profondément devant la grandeur de Dieu et devant ce qu'il y a de Dieu en toute créature[34]. Cette vertu est héroïque lors­qu'elle arrive aux degrés supérieurs décrits par saint Anselme[35] et rappelés par saint Thomas[36] : « Non seu­lement reconnaître que par certains côtés nous sommes méprisables, mais vouloir que le prochain le croie, sup­porter patiemment qu'on le dise ; accepter, non seule­ment qu'on le dise, mais qu'on nous traite comme une personne digne de mépris ; enfin non seulement accepter, mais aimer d'être traité ainsi », pour être configuré à Notre-Seigneur, qui, par amour pour notre salut, a voulu les dernières humiliations de la Passion.
Cette humilité héroïque porte saint Pierre à vouloir être crucifié la tête en bas, elle porte saint François d'Assise et saint Benoît-Joseph Labre à se réjouir des plus mauvais traitements, à y trouver une sainte joie.
Cette humilité parfaite se manifeste extérieurement par une grande modestie habituelle. Comme il est dit dans l'Ecclésiastique (XIX, 27) : « A son air on connaît un homme ; au visage qu'il présente on connaît le sage. Son vêtement, le rire de ses lèvres et sa démarche révèlent ce qu'est un homme. » Saint Paul dit (Philipp., IV, 5) : « Que votre modestie soit connue de tous. » Elle apparaît sur un visage calme, humble, peu porté à rire, dans une démarche grave, simple, sans affectation, qui montre qu'on garde la présence de Dieu, qu'on n'interrompt pas la conversation intime avec lui. Ainsi l'homme vraiment humble et modeste parle de Dieu par sa manière d'être et même par son silence[37].
L'humilité héroïque s'accompagne de la douceur à un degré proportionné. Par cette vertu on arrive à la pleine maîtrise de soi, à la parfaite domination de la colère, lorsqu'on ne résiste pas au mal, mais qu'on en triomphe par la bonté[38]. Les degrés supérieurs de la douceur consistent à ne pas se troubler sous l'injure, à éprouver une sainte joie à la pensée du bien supérieur dont elle est pour nous l'occasion, et enfin à avoir compassion de celui qui nous blesse, à souffrir du mal qui peut en résul­ter pour lui. Ainsi Jésus a pleuré sur Jérusalem, à la suite de son ingratitude ; il était plus triste de la misère de la ville ingrate que de la mort cruelle qu'il allait subir. La douceur héroïque de Jésus s'est manifestée surtout par sa prière pour ses bourreaux.



La force héroïque et la magnanimité

Dans l'âme parfaite, l'humilité et la douceur s'accom­pagnent de vertus en apparence contraires, mais en réa­lité complémentaires : celles de force et de magnanimité; ce sont comme les deux côtés opposés d'une voûte d'ogive qui se soutiennent mutuellement.
La force est la vertu morale qui affermit l'âme dans la poursuite du bien difficile sans se laisser ébranler par les plus grands obstacles. Elle doit dominer la crainte des dangers, des fatigues, des critiques, de tout ce qui para­lyserait nos efforts vers le bien. Elle empêche de capitu­ler lâchement quand il faut combattre.
Elle modère aussi l'audace et l'exaltation intempestive, qui pousseraient à la témérité.
Elle a deux actes principaux : entreprendre courageu­sement (aggredi) et endurer (sustinere) des choses dif­ficiles. Le chrétien doit les endurer par amour de Dieu, et il est plus difficile d'endurer longtemps que d'entre­prendre courageusement une chose difficile dans un moment d'enthousiasme[39].
La force s'accompagne de la patience à supporter les tristesses de la vie sans se troubler ni murmurer, de la longanimité qui supporte longtemps et de la constance dans le bien, qui s'oppose à l'opiniâtreté dans le mal.
A la vertu de force se rattache aussi celle de magnani­mité, qui porte à de grandes choses dans la pratique de toutes les vertus[40], en évitant la pusillanimité, la mol­lesse, sans tomber pourtant dans la présomption, la vaine gloire ou l'ambition.
Le don de force vient encore ajouter une perfection supérieure à la vertu de force ; il nous dispose à recevoir les inspirations spéciales du Saint-Esprit, qui viennent soutenir notre courage devant le danger et chasser l'in­quiétude de n'être pas capable d'accomplir un grand devoir ou de supporter les épreuves qui se présentent. Ce don nous fait conserver, malgré tout, « la faim et la soif de la justice de Dieu[41] ».
L'héroïcité de la vertu de force apparaît surtout dans le martyre subi pour rendre témoignage d'une vérité de foi ou de la grandeur d'une vertu chrétienne. En dehors du martyre, la vertu de force, le don de force, la patience et la magnanimité interviennent chaque fois qu'il y a quelque chose d'héroïque à accomplir ou une grande épreuve à supporter.
La force chrétienne diffère de la force stoïque en ce qu'elle s'accompagne de l'humilité, de la douceur et d'une grande simplicité. La simplicité est héroïque à sa manière lorsqu'elle aime la vérité, jusqu'à exclure abso­lument toute duplicité, tout léger mensonge, toute simu­lation, toute équivoque, bien qu'elle ne porte pas à dire tout ce qu'on a dans l'esprit et dans le cœur, et qu'elle sache fort bien garder un secret.


La prudence héroïque

On parle moins de l'héroïcité de la prudence que de celle de la force; cependant cette vertu, dans les moments les plus difficiles, revêt aussi ce caractère. C'est elle qui doit diriger nos actions vers la fin dernière de toute la vie, en déterminant le juste milieu des vertus morales entre les déviations par excès et par défauts[42]. Elle nous fait éviter la précipitation, l'inconsidération, l'indé­cision, l'inconstance dans la poursuite du bien. Elle a donc pour objet le vrai pratique ou la vérité à mettre dans nos actions. C'est pourquoi Notre-Seigneur dit à ses disciples : « Soyez prudents comme des serpents et sim­ples comme des colombes » (Matth., X, 16). Il y a certes une réelle difficulté à bien concilier toujours ces deux vertus. Elles sont indispensables au chrétien, avec une note que les philosophes n'ont pas connue : le chrétien, en effet, ne doit pas être seulement le parfait honnête homme qui développe sa personnalité d'une façon humaine, il doit toujours agir comme un enfant de Dieu, en parfaite dépendance de Lui. Il doit même connaître de mieux en mieux cette dépendance, tandis que, au contraire, l'enfant, en grandissant, doit se suffire sans le secours de son père terrestre.
La prudence chrétienne à son degré supérieur connaît avec clarté et pénétration le vrai bien que doit réaliser l'enfant de Dieu, et elle dirige fermement les autres ver­tus pour le lui faire saintement accomplir.
Cette vertu est donc absolument nécessaire à ceux qui tendent à la perfection ou à l'union intime avec Dieu. Ils doivent aspirer à avoir toutes les vertus à un degré élevé, ce qui suppose la prudence à un degré proportionné, au moins pour ce qui regarde la sanctification personnelle. Cette vertu est surtout nécessaire évidemment à ceux qui doivent conseiller et diriger les autres.
Lorsque nous avons trop de confiance en notre propre prudence, Dieu, lorsqu'il veut nous purifier, permet que nous tombions dans des maladresses, suivies d'échecs plus ou moins visibles; il permet aussi parfois une cer­taine perte de mémoire, ou certains manques d'attention, qui ont des suites plus ou moins fâcheuses et qui nous humilient.
Après cette purification, la prudence peut devenir héroïque; elle s'accompagne alors assez manifestement du don de conseil à un degré éminent. Par ce don nous recevons les inspirations qui nous donnent, particulière­ment dans les cas difficiles, l'intuition surnaturelle de ce qu'il convient de faire. On le voit d'une façon éclatante dans les conseils d'une sainte Catherine de Sienne au Pape pour le ramener d'Avignon à Rome, et dans ses lettres aux princes pour les affaires politiques qui intéressent la religion.
Sans arriver à un degré si élevé, la prudence parfaite, unie au don de conseil, nous fait voir ce qu'il faut dire et faire dans les moments difficiles, par exemple lorsqu'on nous pose une question indiscrète et qu'il faut répondre aussitôt, sans parler contre la vérité, ni révéler un secret. Si l'âme est généralement docile au Saint-Esprit, il lui donne alors une inspiration spéciale qui lui fait trouver la réponse à faire ; on le voit souvent dans les temps de persécution, en particulier lorsque les prêtres, qui exercent en secret le ministère, ont à répondre aux questions les plus insidieuses et les plus pressantes.
C'est ici que se manifeste la prudence héroïque.
De même lorsque le Seigneur fait entreprendre à cer­tains de ses serviteurs des choses qui peuvent paraître à beaucoup imprudentes. Saint Alexis reçut le soir de son mariage l'inspiration de quitter sa femme et de passer sa vie dans la solitude et la prière en allant visiter les plus grands sanctuaires ; il le fit héroïquement, et revint enfin à Rome sans se faire reconnaître dans la maison de son père, patricien, où vivait sa pieuse femme ; il y passa plusieurs années comme un pauvre, dormant sous un esca­lier, et sa femme ne connut son secret qu'après sa mort ; cette vie héroïque n'avait pas détruit en eux l'amour con­jugal, mais l'avait complètement spiritualisé et trans­formé. Saint Alexis, en cette situation exceptionnelle, vivant incognito en la maison de son père, maltraité sou­vent par les domestiques, dut certes pratiquer la pru­dence héroïque unie au don de conseil. De même saint François d'Assise dans son amour de la pauvreté. De même encore ceux qui, par une inspiration divine, entre­prennent des œuvres des plus difficiles, comme la réha­bilitation complète de pauvres filles égarées, de crimi­nelles, pour arriver à faire d'elles des religieuses consa­crées à Dieu[43]. Ces serviteurs de Dieu sont ainsi parfois conduits à des situations très difficiles, où agir et ne pas agir peuvent paraître à beaucoup également imprudent. Il faut alors demander humblement au Seigneur la lumière, les inspirations du don de conseil, rester souple et docile entre les mains de Dieu. La prudence parfaite est donc inséparable d'une prière continuelle pour obtenir la lumière divine. Elle porte aussi à écouter les bons avis de tous ceux qui peuvent nous éclairer. Elle repré­sente la parfaite maturité de l'esprit.
A l'égard du « surnaturel extraordinaire », la vraie prudence est circonspecte ; elle ne le repousse pas a priori ; elle constate les faits et ne se prononce que lorsqu'elle est obligée de le faire, après avoir souvent demandé la lumière à Dieu.
La prudence supérieure se manifeste aussi dans l'examen de certaines vocations exceptionnelles.
L'héroïcité de cette vertu apparaît donc surtout dans des actes qui, aux yeux de la sagesse humaine, sont imprudents, mais qui en réalité se révèlent d'une pru­dence supérieure par les résultats obtenus. Ainsi le Sau­veur envoya ses douze apôtres travailler, sans aucun moyen humain, à la conversion du monde. Ainsi encore saint Dominique envoya ses premiers fils sans aucune ressource dans les différentes régions de l'Europe, où ils fondèrent des centres de vie apostolique qui subsistent encore aujourd'hui. Il y avait en cet acte une prudence très supérieure, manifestement éclairée par le don de conseil.



La justice héroïque

Il ne s'agit pas ici de la justice au sens large, qui dési­gne l'ensemble des vertus, comme lorsqu'il est dit de saint Joseph qu'il était un juste. Il s'agit de cette vertu spéciale qui incline notre volonté à rendre constamment à chacun ce qui lui est dû. La justice commutative établit ainsi, selon le droit, l'ordre entre les individus en réglant les échanges. La justice distributive établit l'ordre dans la société en distribuant comme il convient aux individus les biens d'utilité générale, les avantages et les charges. La justice légale ou sociale établit et fait observer de jus­tes lois en vue du bien commun. Enfin l'équité (epicheia) observe l'esprit des lois plus encore que la lettre, surtout dans les cas exceptionnels où l'application rigoureuse de la lettre, de la légalité, serait trop rigide et inhumaine.
Pour se faire une idée de la justice parfaite, soit acquise, soit infuse, il faut se rappeler que cette vertu ne défend pas seulement le vol, la fraude, mais aussi le men­songe ou toute parole volontaire contre la vérité, l'hypo­crisie, la simulation, la violation du secret, l'outrage à l'honneur, à la réputation du prochain par calomnie ou médisance, par action. Elle défend aussi le jugement téméraire, la moquerie, la raillerie qui diminuent indû­ment le prochain.
La justice a en nous souvent de l'alliage, lorsqu'on la pratique en partie du moins pour des motifs intéressés, comme celui qui paie ses dettes un peu pour éviter les frais d'un procès, ou comme celui qui évite le mensonge en partie à cause des suites ennuyeuses que cela pourrait avoir. Cette vertu a donc besoin d'être purifiée de tout alliage inférieur comme les autres.
La justice parfaite est nécessaire à ceux qui aspirent à l'union intime avec Dieu, car ils doivent devenir irrépro­chables avec autrui et pratiquer à son égard tous les devoirs de justice et de charité.
Il est dit dans l'Ecclésiastique (IV, 28) : « Jusqu'à la mort, combats pour la vérité et la justice, et le Seigneur combattra pour toi. Ne sois pas dur dans ton langage, paresseux et lâche dans tes actions. Ne sois pas comme un lion dans ta maison, ni capricieux au milieu de tes serviteurs. Que ta main ne soit pas étendue pour recevoir et retirée en arrière pour donner. »
Le parfait qui arrive à l'état d'union intime avec Dieu doit exercer la justice héroïque en toutes ses parties, y compris l'équité. Il doit observer parfaitement toutes les lois divines et humaines, ecclésiastiques et civiles. S'il doit faire une distribution de biens ou de charges, il doit la faire proportionnellement aux mérites de chacun, en s'élevant au-dessus de considérations trop individuelles de parenté ou d'amitié. Il doit éviter toute injustice ou injure même légère à qui que ce soit.
La justice héroïque apparaît surtout lorsqu'il est très difficile de la concilier avec certaines affections profon­des : par exemple si un père de famille, qui est en même temps magistrat, doit se prononcer contre son fils grave­ment coupable, ou encore si un supérieur doit envoyer dans un poste éloigné et périlleux un fils spirituel qui lui est très cher.



L'héroïcité dés vertus religieuses

La religion se manifeste à un degré héroïque lorsqu'on en pratique les devoirs malgré de très vives oppositions familiales ou autres. Elle apparaît aussi dans le vœu du plus parfait bien observé, ou encore dans la fondation d'une famille religieuse au milieu des grandes difficultés qui généralement l'accompagnent.
La pauvreté héroïque renonce à tout, se contente du strict nécessaire pour ressembler à Notre-Seigneur, qui n'avait pas où reposer la tête. Rien ne manque à celui qui ne désire rien ; par là, comme saint François d'Assise, il est spirituellement riche et bienheureux.
La chasteté héroïque apparaît surtout dans la virginité perpétuelle, lorsqu'on vit dans la chair une vie toute spirituelle et qu'on finit par oublier tout désordre des sens à force de le vaincre.
L'obéissance héroïque enfin se manifeste par la par­faite abnégation de sa volonté propre, lorsqu'on ne fait rien pour ainsi dire sans consulter ses supérieurs, lors­qu'on obéit à tous les supérieurs quels qu'ils soient, même s'ils étaient peu bienveillants ou même malveil­lants. Parfois est demandée l'obéissance à des ordres très difficiles, comme fut demandée à Abraham l'immolation de son fils. Il faut alors une très grande foi qui montre dans le supérieur Dieu lui-même, dont il est l'intermé­diaire et au nom de qui il parle. C'est un moment de nuit obscure qui, s'il est bien traversé, conduit à une grande lumière, car le Seigneur récompense grandement pat ses grâces de lumière, de force et d'amour, ceux qui obéis­sent ainsi[44]. On voit que l'héroïcité des vertus morales les met de plus en plus au service de la charité et dispose l'âme à une union très intime avec Dieu, dont nous devons parler maintenant.




CHAPITRE XIV - L'amour de Jésus crucifié et de Marie dans la voie unitive

« In mundo pressuram habebitis, sed confidite, ego vici mundum. »
(Jean., XVI, 33.)


Les quiétistes ont prétendu que l'humanité sainte du Sauveur était un moyen utile seulement au début de la vie spirituelle[45]. Sainte Thérèse, au contraire, a parti­culièrement insisté sur ce point que nous ne devons pas de notre propre mouvement laisser, dans l'oraison, la considération de l'humanité du Sauveur, car elle est le chemin qui conduit nos âmes à sa divinité[46]. La sainte, en traitant de l'état des âmes qui sont dans la VIe De­meure, ch. VII, écrit : « Il vous semblera que ces âmes qui goûtent des jouissances si hautes ne doivent plus méditer sur les mystères de la très sainte humanité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et qu'elles ne s'occupent que d'aimer... Mon dessein est de vous mettre sur ce point extrêmement sur vos gardes. Voyez, j'ose même vous dire de ne pas croire ceux qui vous parleraient dif­féremment ?... Comment nous éloignerions-nous volon­tairement de ce qui fait tout notre trésor et notre remède... Jésus lui-même a dit qu'il est le chemin (Jean, XIV, 6). Il a dit aussi qu'il est la lumière (Ibid., VIII, 12), et que nul ne peut aller au Père que par lui (Ibid., XIV, 6) A la vérité, ceux que le Seigneur a introduits dans la septième Demeure ne se séparent guère de Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui, d'une manière admirable, selon sa divinité et son humanité tout ensemble, leur tient fidèle compagnie... La vie est longue, et les peines s'y ren­contrent en grand nombre. Pour les supporter comme il faut, nous avons besoin de considérer comment Jésus-Christ, notre modèle, comment les apôtres et ses saints les ont supportées. C'est une excellente compagnie que celle du bon Jésus ; ne nous séparons pas de lui, non plus que de sa sainte Mère... Encore une fois, mes filles, regardez ce chemin comme dangereux. Le démon pour­rait en venir jusqu'à nous faire perdre la dévotion au très Saint-Sacrement. »
Sainte Catherine de Sienne, qui but plusieurs fois à la plaie sacrée du Cœur de Jésus, s'exprime de même, dans son Dialogue[47].
Elle ne cesse de parler du prix du sang du Sauveur.



La victoire du Christ et son rayonnement

Tous les saints ont redit ces paroles de saint Paul : « Le Christ est ma vie et la mort m'est un gain[48]... Je désire mourir pour être avec le Christ[49] ». - Comme le métier des armes, dit saint Thomas[50], est la vie, du soldat, comme l'étude est celle du savant, le Christ a été leur vie, l'objet constant de leur amour et la source de leurs éner­gies. Saint Paul aimait encore à dire aux Corinthiens : « Les Juifs exigent des miracles, et les Grecs cherchent la sagesse ; nous, nous prêchons un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les gentils, mais pour ceux qui sont appelés, soit Juifs, soit Grecs, puissance de Dieu et sagesse de Dieu[51]. »- « Je n'ai pas jugé que je dusse savoir parmi vous autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié.[52] » Le grand Apôtre le redit aux Ephésiens avec une incomparable splendeur : « Que Dieu le Père éclaire les yeux de votre cœur pour que vous sachiez quelles sont les richesses de la gloire de son héritage réservé aux saints et quelle est la suré­minente grandeur de sa puissance, celle qu'il a déployée dans le Christ ressuscité des morts.[53] » - « Que le Christ habite dans vos cœurs par la foi, de sorte que, enracinés et fondés dans la charité, vous deveniez capables de comprendre avec tous les saints quelle est la largeur et la longueur, la profondeur et la hauteur, même de connaître l'amour du Christ, qui surpasse toute connaissance, afin que vous soyez remplis de toute la plénitude de Dieu.[54] »
Tous les saints ont vécu jusqu'à la fin de leur existence terrestre de la contemplation de la Passion, particulière­ment ceux qui ont été plus configurés à Jésus crucifié, comme un saint François d'Assise, un saint Dominique, plus près de nous un saint Paul de la Croix, un saint Benoît-Joseph Labre.
Dans la voie unitive se manifestent de plus en plus les richesses spirituelles immenses de la sainte âme du Sau­veur, de son intelligence, de sa volonté, de sa sensibilité. De plus en plus apparaît sa sainteté innée, substantielle, incréée, constituée par la personne même du Verbe qui possède intimement et pour toujours son âme et son corps qui ont souffert pour nous. De mieux en mieux, on voit le prix de la plénitude de grâce, de lumière et de charité qui dérivait du Verbe en la sainte âme de Jésus, plénitude qui fut la source de la paix la plus haute, de la béatitude parfaite dès ici-bas, et qui fut en même temps le principe de l'intensité des souffrances du Christ prêtre et victime, puisque ces souffrances, à la vue des péchés des hommes qu'il avait pris sur lui, avaient la même pro­fondeur que son amour pour son Père offensé et pour nos âmes à sauver[55].
De plus en plus, dans la voie unitive, l'âme prend cons­cience de la grande victoire remportée par le Christ pen­dant sa Passion et sur la Croix : victoire sur le péché et sur le démon, manifestée trois jours plus tard par celle sur la mort[56].
Le prix de cette victoire sur le péché provient, on le saisit de mieux en mieux, de l'acte d'amour théandrique, qui puisait dans la personne divine du Verbe une valeur intrinsèquement infinie pour satisfaire et pour nous mé­riter la vie éternelle. Cet acte d'amour de la sainte âme du Sauveur « plaisait plus à Dieu que tous les crimes réunis ne lui déplaisent[57] ». Il venait de la personne même du Fils qui est égale au Père. Il valait plus que tous les mérites des hommes et des anges réunis. Il était d'une valeur égale et même supérieure à la récompense méritée, c'est-à-dire à la vie éternelle de tous les élus ra­chetés par le sacrifice de la croix ; il était d'une valeur surabondante.
Vraiment le Christ a pu dire : « Ayez confiance, j'ai vaincu le monde[58] »; et dans les moments de calamité et de persécution, quelle consolation de penser que le Christ crucifié a déjà remporté la victoire définitive ; que nous n'avons qu'à nous donner à Lui pour qu'il nous en fasse bénéficier.
Il y a encore des luttes sur la terre, mais cependant la victoire est déjà remportée par Celui qui est le Chef du Corps mystique dont nous sommes les membres. Dans la voie unitive, la dévotion à la Passion du Sauveur devient de plus en plus la dévotion au Christ glorieux, vain­queur, par sa croix, du péché et du démon.
C'est ce que chantent les hymnes de la semaine sainte :

Vexilla Regis prodeunt,     Les étendards du roi s'avancent,
Fulget crucis mysterium,     Le mystère de la croix resplendit,
Qua vita mortem pertulit,     Où la vie a subi la mort,
Et morte vitam protalit.     Et par sa mort, rendu la vie.
   
Te, fons salutis, Trinitas,     O Trinité, source de notre salut,
Collaudet omnis spiritus     Que tout esprit vous glorifie
Quibus crucis victoriam     Vous nous donnez la victoire par la Croix.
Largiris, adde praemium,     Ajoutez-y la récompense.
Amen.     Ainsi soit-il.




On comprend dès lors de mieux en mieux ce que dit saint Thomas en parlant de l'amour de Dieu pour le Christ et pour nous[59] : « Dieu aime toujours plus les meilleurs, car son amour étant la source de tout bien, nul ne serait meilleur qu'un autre s'il n'était plus aimé par Dieu. Il suit de là que Dieu aime le Christ non seulement plus que tout le genre humain, mais plus que, tout l'ensemble des créatures, car il lui a voulu un bien supérieur, et il lui a donné un nom au-dessus de tout nom, il lui a donné d'être vraiment Dieu. L'excellence du Sauveur n'est pas diminuée du fait que Dieu l'a livré à la mort pour notre salut ; bien au contraire, Jésus est de­venu ainsi le vainqueur glorieux (du péché, du démon et de la mort) : le pouvoir suprême lui a été donné (Isaïe, XI, 6). »
On s'explique mieux ainsi la permission divine du péché du premier homme et de ses suites. Comme le dit encore saint Thomas[60] : « Dieu ne permet le mal que pour un bien supérieur. C'est pourquoi saint Paul a écrit (Rom., V, 20) : Là où la faute a abondé, la grâce a surabondé, et c'est pourquoi l'Eglise chante dans la bénédiction du cierge pascal : O felix culpa, quae talem ac tantum meruit habere Redemptorem. O bien­heureuse faute, qui nous a valu un tel et si grand Ré­dempteur. » - La mort de Jésus sur la croix, qui est en même temps sa victoire, est la plus glorieuse manifesta­tion de la Miséricorde et de la Puissance de Dieu. « Il a aimé le monde jusqu'à livrer son propre Fils pour nous », dit saint Jean[61]. C'est ce qui apparaît de plus en plus aux yeux de l'âme contemplative, et c'est ce qui lui montre chaque jour davantage la valeur infinie du sacri­fice de la messe qui perpétue en substance celui de la croix et nous en applique les fruits.



La dévotion à Marie dans la vie unitive

Pour pénétrer le mystère du Christ, celui de sa Passion, l'âme contemplative doit demander à Marie de l'y introduire plus profondément. C'est ce que nous montre, parmi plusieurs autres prières liturgiques, le Stabat Mater, de Jacopone de Todi, franciscain (1228-1306).
Cette séquence manifeste d'une façon singulièrement frappante combien la contemplation surnaturelle du mys­tère du Christ est dans la voie normale de la sainteté. Elle a des formes précises, ardentes et splendides pour expri­mer la blessure du Cœur du Sauveur et nous montrer l'influence si intime et si pénétrante de Marie pour nous conduire à lui. Et non seulement la Très Sainte Vierge nous conduit à cette divine intimité, mais, en un sens, elle l'a fait en nous, c'est ce que nous dit, en ces strophes, la répétition admirable du Fac, qui est l'expression de la prière ardente :

Eia Mater, fons amoris,     O Mère source d'amour,
Me sentire vim dolorosis     Faites-moi sentir la violence de votre douleur
Fac ut tecum lugeam     afin que je pleure avec vous.
   
Fac ut ardeat cor meum,     Faites que mon cœur s'embrase
In amando Christum Deum,     d'amour pour le Christ Dieu,
Ut sibi complaceam.     Afin que je lui plaise.
Fac ut portem Christi mortem.     Faites que je porte la mort du Christ.
   
Passionis fac consortem     Faites moi partager sa passion
Et plagas recolere.     Et vénérer ses saintes plaies.
Fac me plagis vulnerari,     Faites que, blessé des ses blessures,
Fac me cruce inebriari,     je sois enivré de la croix
Et cruore Filii.     et du sang de votre Fils.






C'est la prière de l'âme qui veut connaître elle aussi spirituellement la blessure d'amour et être associée à ces douloureux mystères par l'adoration réparatrice, comme le furent, auprès de Marie, saint Jean et sainte Madeleine, sur le Calvaire, et comme le fut aussi saint Pierre quand il versa d'abondantes larmes.
Ces larmes de la contrition et de l'adoration on vou­drait les verser toujours, car, comme il est dit dans un livre qui fut attribué à saint Augustin[62], « plus on souffre de l'offense faite à Dieu, plus on se réjouit d'éprou­ver cette sainte douleur ».
C'est ce qu'exprime encore le Stabat en cette admira­ble strophe :

Fac me tecum pie flere,     Faites-moi avec vous pieusement pleurer
Crucifixi condolere,     Et compatir au Crucifié
Donec ego vixero     Tant que durera ma vie.
Juxta crucem tecum stare     Je veux avec vous me tenir près de la Croix,
Et me tibi soctare     Et être plus intimement associé
In planctu desidero.     à vos saintes douleurs.





Il ne faut pas que ces sources de vie coulent inutilement pour nous ; nous devons nous y abreuver. De ces plaies adorables du Sauveur jaillit la vie que nous devons boire abondamment. Daigne le Seigneur, pendant l'assistance au sacrifice de la messe et à la communion, nous élever ainsi à la source de son Cœur sacré.

C'est ce que demande une belle prière allemande en une forme accessible à tous les fidèles :

Ich danke Die, Herr Jesu Christ,     Merci, merci, Seigneur Jésus,
Dass du für mich, gestorben bist,     D'être mort pour notre salut.
Lass dein Blut und deine Pein     Ne permets pas que ton Sang et ta Croix
An mir doch nicht verloren sein.     Soient à jamais perdus pour moi.




C'est ce qu'exprime aussi d'une façon plus intime et plus ardente le Bx Nicolas de Flüe, le pieux ermite appelé en Suisse le Père de la Patrie :

O mein Herr und mein Gott,     O mon Seigneur et mon Dieu,
Nimm alles von mir     Enlève-moi tout ce qui
Was mich hindert zu Dir !     m'empêche d'aller à Toi !
   
O mein Herr und mein Gott,     O mon Seigneur et mon Dieu,
Gib alles mir,     Donne-moi tout ce qui me
Was mich fördert zu Dir !     conduira jusqu'à Toi !
   
O mein Herr und mein Gott,     O mon Seigneur et mon Dieu,
Nimm mich mir,     Prends-moi à moi
Und gib mich ganz zu eigen Dir !     Et donne- moi tout à Toi !




Bien certainement cette contemplation des mérites infinis du Sauveur est dans la voie normale de la sainteté ; sans elle on ne peut avoir l'amour de la croix, qui n'est autre qu'un ardent amour de Jésus crucifié ; c'est la voie royale du ciel, et il y a déjà en elle comme un commen­cement de l'éternelle vie « quaedam inchoatio vitae aeter­nae[63] ».

Une âme des plus éprouvées a écrit : « La parole divine du Sauveur m'a souvent soutenue : « Vous aurez des tribulations dans le monde ; mais ayez confiance, j'ai vaincu le monde ». Son triomphe définitif à Lui, ce triomphe qui projette une si consolante lumière sur les choses de la terre, m'est une immense joie. Quand, excé­dée, je lève les yeux vers le bon Maître en soupirant Seigneur, j'ai besoin de joie ! », je vois son triomphe, sa victoire à la fin des temps, et ce rayon d'en haut éclaire les plus sombres nuits et rassérène malgré tous les désas­tres. C'est comme si de la rive on regardait passer des torrents.
« Tout va si mal sur la terre ! les bases de l'univers tremblent, mais Lui est immuable : immuablement bon. »
En le suivant ainsi on ne marche pas dans les ténèbres, mais on reçoit de plus en plus la lumière de vie[64].

Notes

  1. Voir à ce sujet, dans BENOIT XIV : De Servorum, Dei beatificatione, l. III, ch. XXI, et suivant, comment doit se faire, en vue d’une béatifica­tion, l’examen de l’héroïcité des vertus des serviteurs de Dieu.
  2. Ia IIae, q. 69.
  3. De Servorum Dei beatificatione, l. III, ch. XXI.
  4. Cf. Ia IIae, q. 65, a. 1, 2, 3; q. 66, a. 2; q. 68, a. 5.
  5. Il faut ici faire deux remarques: 1° Il serait imprudent d’affirmer trop vite chez un serviteur de Dieu l’héroïcité d’une vertu particulière et de déduire ensuite comme a priori qu’il doit aussi avoir les autres vertus au degré héroïque. Pour affirmer sans précipitation l’héroïcité de l’une d’entre elles, il faut avoir déjà considéré l’élévation des autres.
    2° Bien que les vertus grandissent ensemble, surtout les vertus infuses, tel serviteur de Dieu a plus de disposition naturelle ou acquise à la pratique, par exemple, de la force qu’à celle de la douceur ou inversement. De plus, il est des serviteurs de Dieu qui, par suite d’une mission spéciale, reçoivent des grâces actuelles qui les portent plus par­ticulièrement à l’exercice de telle vertu qu’à l’exercice de telle autre, Cf. S. Thomas, Ia IIae, q. 66, a. 2, corp, et ad 2m.
  6. Op. cit., l. III, ch. XXI.
  7. Cf. Saint François de Sales, II° Sermon sur la Visitation, explica­tion du Magnificat : l’union d’une profonde humilité et d’une haute charité.
  8. Nous avons traité ce sujet plus longuement ailleurs. L’héroïcité de la vertu chez les enfants (Anne de Guigné). La Vie Spirituelle, 1er janvier 1935, pp. 34-52.
  9. Nellie, par Fr. BERNARD DES RONCES, Maison du Bon-Pasteur, Paris, boulevard Pereire.
  10. Guglielmina, 1898-1909, par Myriam de G., Paris, Lethielleux; traduction italienne : Beruti, Turin.
  11. Ces faits et beaucoup d’autres semblables sont rapportés dans un livre récent, écrit avec un grand amour de Dieu : Mes Benjamins, par Myriam de G., traduction italienne; Beruti, Turin.
  12. Il faut noter que, dans l’innocence de l’enfant baptisé, le Saint-Esprit n’a pas grand’chose à purifier avant de communiquer sa lumière de vie et sa force attirante. Il y a bien certaines des suites du péché originel, qui sont comme des blessures en voie de cicatrisation après le baptême; mais elles ne sont pas envenimées par les péchés person­nels réitérés. Les purifications si douloureuses. nécessaires dans la mesure de leurs égarements aux chrétiens qui ont péché, le Saint-Esprit en dispense l’enfant fidèle à la grâce dans l’accomplissement des devoirs de son âge. On le voit alors parfois s’élever très haut.
  13. La fermeté dans l’adhésion vient de la foi infuse elle-même; la promptitude à écarter l’erreur et la pénétration viennent surtout du don d’intelligence, en tant qu’il perfectionne la foi. Cf. Ia IIae, q.8, a. 1, 3.
  14. Cf. PHILIPPUM A S. TRINITATE, Summa theol. mysticae, éd. 1874, t. III, p.132 sq.
  15. Voir un peu plus haut, ch. VI.
  16. Cf. S. Thomas, IIa IIae, q. 17, a. 1, 2, 4, 5.
  17. « In Dei auxilio firmissimam spem collocare et reponere omnes debent. Deus enim, nisi ipsi illius gratiae defuerint, sicut cœpit opus bonum, ita perficiet, operans velle et perficere » (Phil, II, 13) (Concilium Tridentinum, ses. VI, cap XIII, Denzinger. 806.)
  18. Cf. Concile de Trente, ibidem.
  19. Cf. S Thomas, IIa IIae, q. 18, a. 4 : « Certitudo essentialiter invenitur in vi cognoscitiva; participative autem in omni eo quod a vi cognos­citiva movetur infallibiliter ad finem suum .. Et sic etiam (sub directione fidei) spes certitudinaliter tendit in suum finem, quasi participans certitudinem a fide, quae est in vi cognoscitiva. »
  20. Cf. Oraison et ascension mystique de saint Paul de la Croix, par le P. Gaëtan du Saint-Nom de Marie, passionniste. Ch. III : « Quarante-cinq années de désolations. » Louvain, 1930.
  21. Voir La vie du Bx Père J. Eymard, fondateur des pères du Saint-Sacrement.
  22. Vie de sainte Catherine, par le Bx Raymond de Capoue, I° p., ch. X.
  23. Ibidem.
  24. Dialogue, ch. XII. Ce dialogue fut dicté environ deux ans avant la mort de la sainte.
  25. Comme exemple d‘espérance héroïque, on peut citer celui de sainte Marie-Madeleine Postel, fondatrice des Sœurs de la Miséricorde (voir sa Vie, par Mgr Arsène Legoux). Pendant la Révolution française, en Normandie, elle soutint le courage de plusieurs prêtres qu’elle assistait et fit sa fondation au milieu d’incroyables difficultés, après avoir été abandonnée par son directeur, qui voyait en ces difficultés un signe que l’œuvre n’était pas voulue par Dieu. L’humble fille, qui n’avait que ses dix doigts pour travailler, espéra coutre toute espé­rance ; l’œuvre fut fondée, elle est florissante aujourd’hui, et la vail­lante fondatrice, maintenant canonisée, donne l’impression de la plus grande sainteté.
  26. Amour de Dieu, l. VIII, ch. V, VI; l. IX, ch. III, IV, V, VI, XV, XVI.
  27. « Amor facit : 1° languere utiliter ; 2° quaerere Deum incessanter ; 3° operari indesinenter; 4° sustinere infatigabiliter; 5° appetere impatienter; 6° currere velociter; 7° audere vehementer; 8° stringere ina­missibiliter ; 9° ardere suaviter ; 10° assimilari totaliter. »
  28. IIa IIae, q. 45, a. 2.
  29. Non pas pour l’éternité, mais pour un temps plus ou moins long.
  30. Jean, XV, 12.
  31. Jean, XIII, 35.
  32. Un exemple de cette bonté unie à une profonde humilité nous est donné dans la vie de la fondatrice de Cénacle, qui renonça à 33 ans à être supérieure générale et obéit près de cinquante ans comme une simple Sœur, si bien que ce n’est qu’à la fin de sa vie qu’on comprit autour d’elle tout ce que le Seigneur lui avait donné et combien elle lui était unie. Il l’avait cachée, mais le rayonnement de sa bonté dans l’humilité finit par la faire découvrir. C’était elle qui, par son amour de Dieu et des âmes, portait la congrégation dont elle était vraiment la fondatrice. Cf. Une grande humble, par le P. II. Perroy, S. J., Paris, 1926.
  33. Un des caractères de la charité héroïque est de supporter très généreusement les souffrances qui viennent de ceux qu’on aime. Ainsi des saints qui, comme sainte Catherine de Sienne et sainte Jeanne d’Arc, ont eu un grand amour de l’Eglise, ont eu aussi particulièrement à souffrir des défauts des hommes d’Église, et cette souffrance était réparatrice.
  34. IIa IIae, q. 101, a. 1 et 3.
  35. Lib. de simultitudinibus, ch. XCIX, usque ad CVIII.
  36. IIa IIae, q. 161, a.6, ad 3m.
  37. Cf. S. Thomas, IIa IIae, q. 160, a. 1 et 2.
  38. Ibid., q. 157, a. 1, 2, 4.
  39. Cf. SAINT THOMAS, IIa IIae, q. 123, a. 6 : « Principalior actus fortitudinis est sustinere, id est immobiliter sistere in periculis, quam eggredi. »
  40. Cf. SAINT THOMAS, IIa IIae, q. 129, a. 4, ad 3m : « Quaelibet virtus habet quemdam decorem, sive ornatum ex sua specie, qui est proprius unicuique virtuti ; sed superadditur alius ornatus ex ipsa magnitudine operis virtuosi per magnanimitatem, quae omnes virtutes majores facit. »
  41. Ibid., q. 139.
  42. Cf. IIa IIae, q. 47. a. 7.
  43. Telle est l’œuvre des Réhabilitées fondées par le P. Lataste, dominicain, mort en odeur de sainteté.
  44. L’histoire de l’Église rappelle le souvenir de quelques religieux qui eurent un grand zèle, l’étoffe de la sainteté, de terribles épreuves, mais auxquels semble avoir manqué l’obéissance héroïque à des supé­rieurs, dont la vie personnelle laissait beaucoup à désirer. Quels que soient les mérites de ces ses serviteurs de Dieu, il ne sera jamais question de leur béatification.
  45. Cf. Denzinger, Enchiridion, 1255.
  46. Cf. Château intérieur, II° Demeure, ch. I, VI° Demeure, ch. VII ; - Autobiographie, ch. XXII.
  47. Dialogue, ch. XXI, XXVI, LIX, LXXV, LXXVI, Jésus est comparé à un pont qui relie la terre au ciel. Ce pont a trois degrés auxquels corres­pondent trois états de l’âme : les pieds, le cœur, la bouche.
  48. Philipp., I, 21.
  49. lbid., 23.
  50. In Ep. ad Philipp., I, 21.
  51. I Cor., I, 23.
  52. Ibid., II, 2.
  53. Ephes., I, 19.
  54. Ephes., III, 19.
  55. Nous avons longuement développé ce point dans l’Amour de Dieu et la Croix de Jésus, t. I, pp. 206-264.
  56. Voir le beau livre de DOM VONIER : La Victoire du Christ, Desclée de Brouwer, 1935.
  57. Cf. S. Thomas, IIIa, q. 48, a. 2.
  58. Joan , XVI, 33. De même il est dit, I Joan, V, 4 : « Haec est vic­toria quae vincint mundum, fides nostra. » - « Est enim sperandarum substantia rerum » (Hebr., XI, 1), notre foi remporte la victoire sur l’es­prit du monde, parce qu’elle nous fait mépriser ce qui nous éloigne­rait de Dieu.
  59. Ia, q. 20, a. 4, corp. et ad 1m.
  60. IIIa, q. 1, a. 3, ad 3m.
  61. Joan., III, 16.
  62. L. de vera et falsa poenitentia, ch. XIII : « Semper doleat poenitens, et de dolore gaudeat. » - Cf. S. Thomam, IIIa suppl. q. 4, a. 2 : « Utrum expediat continue de peccato dolere. »
  63. Cf. saint Thomas, Ia IIae, q. 68, a. 2 ; IIa IIae, q. 24, a. 3, ad 2m ; De Veritate, q. 14, a. 2.
  64. Le P. Marie-Jean-Joseph Lataste, O. P., fondateur de l’Œuvre des Réhabilitées de Béthanie, sans connaître la prière du Bx Nicolas de Flüe, que nous venons de citer, avait composé cette prière presque sembla­ble : « O mon Jésus, que je vous aime ! Donnez vous à moi et donnez-moi à vous ! Identifiez-moi à vous : que ma volonté soit la vôtre ! Incorporez-moi à vous, que je ne vive qu’en vous et pour vous ! que je dépense pour vous tout ce que j’ai reçu de vous, sans rien garder pour moi-même ! Que je meure à tout pour vous ! Que je vous gagne des âmes ! Des âmes, ô mon Jésus, des âmes. »