La Royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ (Cardinal Pie) 03
Un article de Christ-Roi.
TROISIÈME PARTIE : COMMENT RÉTABLIR LE RÈGNE SOCIAL DE JÉSUS CHRIST ?
SECTION I : LES RESTAURATEURS ET LEURS DEVOIRS
D'après Mgr Pie, tous nous sommes coupables si le règne social de Jésus-Christ est renversé.
«Les grands ont conspiré avec les petits et les petits avec les grands. Le pouvoir et le savoir ont également donné la main à la rébellion. L'étendard de l'indépendance a été levé avant tout contre Dieu et en vérité tous nos autres torts pâlissent à côté de ce premier attentat. C'est contre Dieu seul que nous avons péché.»[1]
Tous doivent donc travailler à la restauration : les petits et les grands, le pouvoir et le savoir. Les petits, ce sont les simples fidèles. Les grands, ce sont les prêtres. Ce sont encore tous ceux qui par leur science et surtout par le pouvoir exercent une autorité sur les peuples.
En vue de la restauration du royaume. Mgr Pie a tracé pour chacun de ces groupes tout un programme d'action.
Il a indiqué ce que devaient faire les fidèles ; il a insisté sur le devoir des prêtres. Il s'est étendu longuement sur les obligations de l'élite intellectuelle et des chefs des peuples, réfutant avec soin toutes leurs objections, dissipant tous leurs préjugés, désignant les modèles qu'ils doivent imiter.
Nous allons exposer rapidement ses enseignements.
CHAPITRE I : DEVOIR DES FIDÈLES POUR LA RESTAURATION DU RÈGNE SOCIAL DE JÉSUS-CHRIST
L'instruction religieuse. - La foi en la Royauté du Christ. - La pratique publique du culte chrétien. - L'affirmation de leur foi dans la vie familiale et publique et dans leurs relations sociales. - La prière pour le règne social.
Le premier devoir des fidèles, pour aider à la restauration sociale chrétienne, c'est avant tout de faire régner Jésus-Christ dans leur intelligence par l'instruction religieuse.
«La seule espérance de notre régénération sociale, leur dit Mgr Pie, repose sur l'étude de la religion... le premier pas de retour à la paix et au bonheur sera le retour à la science du christianisme.»[2]
Mgr Pie insiste sur ce point qui est pour lui capital, car, à ses yeux, la renaissance sociale chrétienne de la France est liée étroitement à la renaissance catéchistique. Dans quatre sermons prêchés à la cathédrale de Chartres, il expliqua longuement aux fidèles l'importance de l'étude de la religion et leur indiqua la méthode à employer dans cette étude.[3]
Ces sermons du jeune vicaire de la cathédrale de Chartres, donnés en 1840, sont toujours d'une actualité frappante, et nous ne connaissons rien de plus clair et de plus persuasif. En les relisant, tous les fidèles seront puissamment encouragés à donner dans leur vie la première place à l'instruction religieuse. Comment, en effet, n'être pas touché par des paroles aussi vraies et aussi fortes : «Détourner son esprit de la vérité, y être indifférent, c'est là précisément le crime que Dieu punira avec plus de sévérité et de justice... Il est évident que la seule ignorance volontaire de la religion est par elle-même un crime digne de mort, parce qu'elle renferme le mépris de Dieu et la volonté d'échapper à sa main toute puissante.»[4] Cette solide instruction religieuse exigée des fidèles doit être en eux l'aliment d'une foi intégrale et complète, et pour Mgr Pie la foi complète, la seule vraie foi, est celle qui non seulement affirme la Divinité et l'Humanité de Jésus-Christ, mais proclame encore sa Royauté sociale. Écoutons-le, commentant aux fidèles un passage de saint Grégoire, répondre ainsi au chrétien de nos jours, imbu des fausses idées modernes. «Mon frère, vous avez la conscience en paix, me dites-vous, et tout en acceptant le programme du catholicisme libéral, vous entendez demeurer orthodoxe, attendu que vous croyez fermement à la divinité et à l'humanité de Jésus-Christ, ce qui suffit à constituer un christianisme inattaquable. Détrompez-vous. Dès le temps de saint Grégoire il y avait «d'aucuns hérétiques, nonnulli hæretici» qui croyaient ces deux points comme vous et leur «hérésie» consistait à ne point vouloir reconnaître au Dieu fait homme une royauté qui s'étendit à tout: sed hunc ubique regnare nequaquam credunt.
«Non, vous n'êtes point irréprochable dans votre foi ; et le Pape saint Grégoire, plus énergique que le Syllabus, vous inflige la note d'hérésie si vous êtes de ceux qui, se faisant un devoir d'offrir à Jésus l'encens, ne veulent point y ajouter l'or»[5], c'est-à-dire reconnaître et proclamer sa Royauté sociale.
Ainsi, s'ils veulent avoir «un christianisme inattaquable» et demeurer«irréprochables dans leur foi», s'ils veulent être fidèles et non hérétiques, les catholiques doivent croire fermement que Jésus-Christ doit régner sur les institutions sociales, les pénétrant de son esprit et rendant leur législation conforme aux lois de son Évangile et de son Église.
C'est la conclusion rigoureuse de l'évêque de Poitiers, exposée par lui très souvent aux fidèles et développée magistralement dans le panégyrique de saint Émilien, dans les instructions synodales sur les erreurs du temps présent et dans plusieurs homélies.[6]
La foi en la royauté sociale du Christ, le fidèle la manifestera surtout en pratiquant publiquement la religion chrétienne. C'est en effet montrer à tous que le Christ doit diriger les actes publics du chrétien tout comme ses actes individuels et domestiques.[7]
La religion chrétienne est une religion publique, et les fidèles sont tenus de la pratiquer ostensiblement.
Mgr Pie, qui voyait avec raison dans ce caractère public de la religion l'acheminement normal vers le règne social de Jésus-Christ, a rappelé avec insistance aux fidèles la nécessité du culte public[8] et de ce qu'il impose.
Nous avons de lui trois sermons sur la sanctification du dimanche[9] développés plus tard en deux magnifiques instructions pastorales sur la loi du dimanche,[10] loi qu'il appelle le chef d'oeuvre de la législation sociale.[11]
Nous possédons plusieurs de ses instructions sur la Messe, sacrifice public de la religion chrétienne.[12]
Sur la liturgie, qui est l'ensemble du culte public, nous trouvons dans les oeuvres de l'évêque de Poitiers une série d'instructions qui formeraient à elles seules un précieux volume.[13] Il n'a pas oublié non plus de traiter de l'observance de la loi quadragésimale, qui pour le bonheur des peuples avait autrefois un caractère éminemment social.[14] Une autre manifestation publique de la foi, le pèlerinage, a été étudié par lui avec soin.[15]
Cette énumération rapide des pratiques extérieures et publiques de la religion nous montre combien le grand évêque tenait à ce que les fidèles fussent bien pénétrés de leur importance et de leur haute portée sociale. Enfin, dans une magnifique instruction pastorale sur l'obligation de confesser publiquement la foi chrétienne, Mgr Pie leur montre qu'ils doivent non seulement s'associer ostensiblement au culte, mais encore se poser en chrétiens dans toute leur conduite publique. Après avoir établi par l'Écriture la rigoureuse nécessité de ne pas rougir de Jésus-Christ devant les hommes, après avoir rappelé sans détour avec saint Jean que les «trembleurs» qui n'osent pas avouer leur foi, auront un même sort avec ceux qui ne croient pas, et dont le partage sera l'étang de feu. «Timidis autem et incredulis, pars illorum erit in stagno ardenti» (Apoc. XXI, 8) Mgr Pie réfute l'objection que la lâcheté, hélas ! met aujourd'hui sur presque toutes les lèvres. La voici : «A tort, sans contredit, la sphère dans laquelle je suis forcément placé n'est pas une sphère chrétienne, constate le catholique timide, m'y poser en chrétien serait une singularité et un contraste, parfois même ce serait une provocation au sarcasme et au blasphème. Il faut bien se plier aux exigences des temps et aux nécessités des positions.»
«Donc, mon très cher frère, répond l'évêque, c'est parce que Jésus-Christ est méconnu de beaucoup de vos contemporains que vous vous croyez autorisé à le méconnaître ; c'est parce qu'un souffle mauvais et irréligieux a passé sur la génération présente que vous revendiquez le droit de participer à la contagion.»
« Eh bien ! sachez-le, cette infidélité générale que vous invoquez comme une excuse, c'est une circonstance qui aggrave plutôt qu'elle n'atténue votre faute. En face de cette apostasie du grand nombre, vous étiez tenu de déclarer plus hautement votre foi et de devenir ainsi un exemple et une protestation. N'entendez-vous pas retentir à vos oreilles la solennelle affirmation du Sauveur : Celui qui se sera fait honte de Moi et de Mon Évangile, devant cette génération corrompue et pécheresse, J'en aurai honte à mon tour quand J'apparaîtrai dans la gloire de Mon Père, en la société de mes anges.»
«Eh quoi ! mon frère, vous seriez avili à vos propres yeux, vous auriez perdu le droit de vous estimer vous-même, si vous aviez la lâcheté de ne pas sembler reconnaître un ami au jour de la disgrâce ; et parce que le Dieu du ciel et de la terre, le Dieu de votre âme et de votre baptême est devenu impopulaire, parce que vous risqueriez de partager avec lui la défaveur d'une génération abaissée et digne de mépris, vous croyez être quitte de vos devoirs envers lui ! Non, non, c'est la loi même de l'ordre et de la justice qui l'exige : nous serons traités de Jésus-Christ comme nous l'aurons traité Lui-même. Si nous Lui demeurons fidèles, nous régnerons avec Lui ; mais si nous Le renions, Il nous reniera...
«Honneur donc à vous, chrétiens, qui êtes conséquents avec vous-mêmes ; honneur à vous qui croyez et qui ne rougissez point de votre croyance. Celui que vous confessez devant les hommes, sans ostentation, sans jactance, mais aussi sans respect humain, sans fausse honte, vous confessera devant Son Père et devant ses anges».[16]
Éclairé et réconforté par de telles paroles, quel est le fidèle qui, méprisant le respect humain, ne travaillera de toutes ses forces par la pratique du christianisme, au règne social du Christ ?[17]
Le grand moyen pourtant de promouvoir ce règne, c'est la prière qui vivifie l'action et obtient du ciel le succès que nos seuls efforts ne sauraient procurer.
Mgr Pie nous a montré dans les trois premières demandes du Pater : «que Votre nom soit sanctifié, que Votre règne arrive, que Votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel», la prière par excellence, pour l'avènement du Royaume social ici-bas.
Il veut que les fidèles saisissent le sens complet de cette prière et qu'ils sachent que le règne dont il est parlé n'est pas seulement le ciel, mais encore le règne social du Christ sur la terre. Ils doivent donc, en la récitant, désirer ce règne et prier avec confiance le Père céleste d'accorder au monde cet inestimable bienfait.
Écoutons l'Évêque de Poitiers recommander la prière pour le royaume. C'est à une religieuse qu'il s'adresse et par elle, à tous les fidèles qui aiment N.-S. Jésus-Christ. «La cure spirituelle n'avance pas chez ceux qui sont au timon des affaires, soit hommes du pouvoir, soit hommes de l'avenir. Dieu n'est mis par personne à sa place. Hélas ! nous apprendrons à nos dépens, qu'on ne se passe pas impunément de l'Être nécessaire. Le monde lui pardonne son existence, pourvu qu'il veuille bien laisser son œuvre se passer de lui, et ce monde n'est pas seulement le monde impie, mais un certain monde politique chrétien. Pour nous, appliquons-nous à mieux sentir, à mieux accentuer que jamais les trois premières demandes du Pater. Et tant que le monde présent durera, ne prenons point notre parti de confirmer le règne de Dieu au ciel, ou même à l'intérieur des âmes : sicut in coelo et in terra ? Le détrônement terrestre de Dieu est un crime : ne nous y résignons jamais ! Et comme le détrônement de son représentant visible s'y lie étroitement, prions sans cesse pour que la grande iniquité consommée à Rome ait une fin. Puis, comme la délivrance de Rome ne peut venir que par la France, mettons plus que jamais notre patriotisme national, mais mettons surtout toute l'ardeur de notre amour de Dieu, et de Son Église à travailler au relèvement de la France par nos prières et nos souffrances !»[18]
Que les fidèles ne se lassent donc pas de prier pour l'avènement du Royaume et que leur prière, en nos jours d'apostasie nationale, soit plus fervente et plus confiante que jamais ! C'est le mot d'ordre du Cardinal Pie.[19]
Apprendre toute la religion et la pratiquer publiquement, croire à la royauté sociale de Jésus-Christ et prier pour qu'elle arrive, c'est le devoir des fidèles.
CHAPITRE Il : DEVOIR DES PRÊTRES
Rôle capital du prêtre dans le renouvellement social. Le prêtre doit être profondément initié à la doctrine de la Royauté du Christ. Nécessité pour lui d'étudier les documents pontificaux sur cette question. Il doit prêcher la Royauté sociale du Christ sans atténuation, sans relâche et sans peur.
Dans cet immense travail de restauration sociale chrétienne, un rôle capital est réservé au prêtre. Sans lui, rien ne pourra être fait.
«Je crois, écrivait Mgr Pie, quelques jours après sa promotion épiscopale, que Dieu demandera beaucoup de nous, pour le maintien de son Église et le renouvellement de la société. Tout est à refaire pour créer un peuple chrétien;cela ne se fera pas par un miracle, ni par une série de miracles surtout, cela se fera par le ministère sacerdotal, ou bien cela ne se fera pas du tout, et alors la société périra.»[20]
Rempli de ces pensées, il les communiquait à ses prêtres, en leur demandant de consacrer leur vie à la cause du Royaume social de Jésus-Christ. «Ne nous bornons pas comme les simples fidèles à dire chaque jour: Notre Père qui êtes aux cieux, que Votre règne arrive. Vouons notre vie entière, leur disait-il, à procurer cet avènement.»[21]
Mais, à quoi précisément se ramène ce rôle du prêtre ? Mgr Pie va nous l'indiquer :
Le premier obstacle à la restauration du règne du Christ, nous l'avons vu, c'est l'ignorance religieuse, d'où les idées fausses et les préjugés du monde sur cette question capitale.
Le devoir primordial du prêtre sera donc d'instruire, pour redresser les esprits et dissiper les préjugés. C'est là sa mission.
L'évêque de Poitiers la lui rappelle. «Après avoir établi qu'il n'est aucune atteinte, aucune lésion dans l'ordre intel- lectuel qui n'ait des conséquences funestes dans l'ordre moral et même dans l'ordre matériel», après avoir constaté l'ignorance et les mille préjugés accrédités dans le peuple, Mgr Pie poursuit : «Parmi cette confusions d'idées et de fausses opinions, c'est à nous prêtres, de nous jeter à la traverse et de protester ; heureux si la rigide inflexibilité de notre enseignement peut arrêter le débordement du mensonge, détrôner les principes erronés qui règnent superbement dans les intelligences, corriger des axiomes funestes qui s'autorisent déjà de la sanction du temps, éclairer enfin et purifier une société qui menace de s'enfoncer dans un chaos de ténèbres et de désordres.»[22]
C'est là un programme universel d'assainissement intellectuel, mais quant au point qui nous occupe, ce programme sera réalisé, si le prêtre est un homme de doctrine, sachant donner aux fidèles et aux gouvernants l'enseignement complet de l'Église sur la royauté sociale du Christ. Pour que cet enseignement soit proposé avec fruit, Mgr Pie exige du prê- tre qu'il en soit bien pénétré lui-même et le donne sans l'atténuer, dans son intégrité et qu'il ne craigne point d'insister, malgré des difficultés et oppositions inévitables.
Le prêtre doit être d'abord profondément pénétré de la doctrine de l'Église sur la Royauté de Jésus-Christ.
Il faut qu'il la connaisse à fond et, à cette fin, qu'il l'étudie dans les Pères, dans la tradition et qu'il soit scrupuleusement fidèle aux directions doctrinales données en ces derniers temps par le Saint-Siège sur cette haute question.[23]
Dans le bullaire pontifical du XIXè siècle Mgr Pie a en vue tout spécialement l'encyclique «Quanta cura» du 8 décembre 1864 avec le Syllabus errorum qui y est annexé.
«L'acte du 8 Décembre, dit-il à ses prêtres, a une portée considérable... Le naturalisme politique érigé en dogme des temps modernes par une école sincèrement croyante, mais qui se met en cela d'accord avec la société déchristianisée au sein de laquelle elle vit : voilà l'erreur capitale que le Saint Siège a voulu signaler et à laquelle il a voulu opposer les vrais principes de la doctrine catholique...[24]
«Les sociétés, les pouvoirs, les dynasties, rien ne tient, rien ne dure depuis un siècle. De nouvelles et plus effroyables crises sont imminentes. Dans cet état de choses, le Saint Siège proclame la vérité sur les droits de Dieu, sur les devoirs des nations et de ceux qui les régissent. Entendue, sa voix peut sauver les sociétés, les pouvoirs, les dynasties ; méprisée, elle expliquera et justifiera leur chute, leur ruine. Dans tous les cas, l'Église aura rempli sa mission, le pasteur suprême aura délivré son âme...[25].
«En conséquence, que chacun d'entre nous ayant devant soi ce trésor nouveau et ancien, que notre excellent Père en Jésus-Christ a daigné nous ouvrir de la plénitude de son coeur, s'applique à y puiser une doctrine pure et irrépréhensible touchant ces importantes questions.»[26]
Cette doctrine pure et irrépréhensible, le prêtre doit la donner entière.
Mgr Pie, dans une instruction synodale, compare la doctrine sociale chrétienne à un merveilleux breuvage qui doit sauver la société. Le prêtre est le médecin. Que par des mélanges, il n'enlève pas à la précieuse boisson sa puissante vertu curative.
Écoutons plutôt : «Supposons qu'en. temps d'épidémie le pharmacien de la cité ait la barbarie de couper de moitié eau l'antidote qui aurait besoin de toute sa puissance pour triompher du fléau mortel, cet homme serait-il moins criminel qu'un empoisonneur public ? Or, la société moderne est en proie à un mal terrible qui lui ronge les entrailles et qui peut la précipiter au tombeau. Le contrepoison ne sera efficace que s'il garde toute son énergie ; il sera impuissant s'il est atténué. Ne commettons pas le crime d'obéir aux fantaisies, aux sollicitations même du malade. Le miel, aux bords de la coupe, à la bonne heure, mais que le breuvage conserve toute sa force, sinon la société périra «par cette funeste condescendance».[27]
Enfin, sans crainte de se répéter, le prêtre doit insister sur l'enseignement des droits sociaux de Jésus-Christ. Prêcher, sans relâche, le règne de Dieu «prædicare regnum Dei, c'est le devoir premier du prêtre, comme c'est le plus grand besoin de l'époque présente.»[28]
Mgr Pie indique aux prêtres les raisons d'une proclamation incessante. Il faut prêcher les droits de Jésus-Christ sur la société, parce que le naturalisme politique qui s'y oppose est toujours très vivant, étendant de jour en jour ses ravages. Il faut prêcher cette doctrine, sans se lasser jamais, parce que le naturalisme triomphera fatalement, si le sacerdoce ne lui oppose la réfutation la plus incessante. «Ne nous reprochez pas, dit-il, de revenir si souvent sur cette question des droits de Jésus-Christ sur la société ; le devoir du médecin spirituel, comme du médecin des corps, dure aussi longtemps que le mal qu'il s'agit de déraciner. Nos plus saints et nos plus illustres devanciers nous ont tracé le devoir à cet égard. Les erreurs des Donatistes avaient une portée incomparablement moindre que celles dont nous expérimentons actuellement les lamentables effets. Nous voyons cependant, en lisant les sermons du saint Évêque d'Hippone, qu'il n'omettait pas une occasion de reprendre contre eux une polémique devenue à peu près quotidienne. L'esprit de secte est éminemment opiniâtre et entêté ; sans égard aux réponses les plus péremptoires, aux réfutations les plus décisives, il répète imperturbablement les même banalités, reproduit invariablement et non sans pudeur les mêmes lieux communs. Si les défenseurs de la vérité, par une délicatesse hors de propos, se font scrupule de la redite, s'ils ne renouvellent pas les coups déjà cent fois portés au mensonge, celui-ci reste maître du terrain.»[29]
Que le prêtre ne se lasse donc pas de proposer à la société cette doctrine de vie, qu'il l'enseigne à temps et à contretemps, sans hésitation, sans crainte. Il est bien vrai que sa parole sera tenue par les ennemis du règne de Jésus-Christ, comme une parole intéressée[30], «parole dangereuse et funeste pour le pays»[31]. Il est vrai encore «que son attitude énergique en face du naturalisme rencontrera la contradiction et le blâme, même chez les bons», que son intervention sera discutée, dans sa forme, dans son opportunité, dans ses résultats et deviendra le thème des appréciations les plus diverses.»[32]
Qu'importe ! C'est la loi de la vérité d'être combattue mais c'est aussi sa loi de triompher par l'opposition même qui lui est faite.
Telle est la mission du prêtre pour la restauration du Règne social : mission doctrinale.[33]
CHAPITRE III : DEVOIRS DE L'ÉLITE INTELLECTUELLE ET DES CHEFS
RÔLE VÉRITABLEMENT CAPITAL DES CHEFS POUR LA RESTAURATION SOCIALE CHRÉTIENNE CHAPITRE III :
Mais à qui sera-t-il donné de réaliser cette doctrine enseignée par le prêtre ? A qui incombera d'introduire le Droit chrétien dans les lois et les institutions ?
Mgr Pie le précise. C'est d'en haut que doit partir le mouvement. Voici ses paroles : «Les dispositions de ceux qui président ici-bas aux empires ont une importance réelle. C'est qu'ils peuvent beaucoup pour la vie ou la mort des âmes. Avec Constantin, le monde entier, je veux dire le monde connu et civilisé, ne tarde pas à devenir chrétien. Le baptême de Clovis entraîne celui de tout le peuple franc. Tant que le prince n'est pas conquis à la vérité, l'apostolat peut multiplier les conquêtes individuelles, mais il ne remporte pas sa victoire définitive qui est la proclamation publique et sociale de la vérité. Les peuples ne sont entrés en masse dans l'Église qu'à la suite de leurs princes et l'Église n'a régné sur les nations, sur leurs lois, sur leurs institutions, sur leurs mœurs que quand elle a pris possession du cœur des rois.»[34]
La réponse est claire et nous voici, avec le grand évêque, au cœur de notre sujet. C'est par les princes, les chefs de peuples que Jésus-Christ a régné autrefois et c'est par eux qu'il veut régner aujourd'hui.
Les chefs sont de deux sortes : l'élite intellectuelle et, au sens strict, tous ceux qui détiennent à quelque degré l'autorité civile : empereurs ou rois, présidents de Républiques, ministres, membres des assemblées nationales, préfets de provinces et magistrats de communes.[35]
Quels devoirs leur impose la Royauté sociale de Jésus-Christ ?
Mgr Pie les indique longuement, avec une insistance qui nous montre combien ce sujet lui tenait au cœur. Pour exposer complètement son enseignement, nous donnons dans ce chapitre, divisé en deux parties : les devoirs communs à l'élite intellectuelle et aux chefs d'abord, puis, les devoirs de l'élite intellectuelle. Quant aux obligations spéciales des chefs politiques, elles formeront une section distincte : le programme de Restauration sociale.
I - DEVOIRS COMMUN A L'ÉLITE INTELLECTUELLE ET AUX CHEFS
Solide et complète instruction religieuse basée sur la philosophie de saint Thomas d'Aquin.- Participation ostensible et officielle à la vie liturgique de l'Église.
L'évêque de Poitiers rappelle tout d'abord que le titre de laïques, que se donnent volontiers les chefs des sociétés modernes pour justifier leur neutralité areligieuse, ne les dispense pas de leurs devoirs de chrétiens.
«Laïque» est un nom de création et d'origine chrétienne[36], il n'est pas synonyme d'indifférent ; il équivaut au nom de fidèle, par opposition à celui de clerc et de moine[37]. La qualité de laïque n'exclut donc pas les conséquences du baptême chrétien[38], mais bien plutôt elle les implique rigoureusement[39]. Ainsi, pour Mgr Pie, le premier devoir des chefs, comme des autres fidèles, c'est qu'ils s'instruisent de la religion chrétienne.
«Sachez au moins votre catéchisme, s'écrie-t-il, vous qui gouvernez le monde»[40].
Il exige plus, il veut chez les chefs, cette instruction solide, complète, supérieure, et il en trace lui-même le programme détaillé. C'était en 1875, à l'occasion de l'érection de la Faculté de théologie de Poitiers. L'évêque aurait voulu y voir entrer tous ceux qui un jour pourront avoir une part au gouvernement du pays. «Si l'enseignement d'une bonne faculté de théologie, disait-il, recrutait chaque année dix ou douze étudiants laïques des divers points de la France, s'ils venaient y suivre un bon cours de philosophie selon saint Thomas, un cours de droit naturel, un cours de droit social chrétien et de droit ecclésiastique, avec cela le pays changerait de face.
«Dans dix ans, cent élèves auraient reçu cet enseignement et la moitié d'entre eux dussent-ils n'en pas profiter, car il faut prévoir les défaillances, les autres iraient porter dans les fonctions de l'État, dans les carrières libérales, augrand avantage du pays, cette science que le prêtre est le seul aujourd'hui à connaître et dont, en dehors de lui, nul n'a plus l'idée. Une vingtaine, une trentaine d'hommes supérieurs, fortement nourris de la science du droit, appuyée des principes dont l'Église est demeurée seule dépositaire, auraient une influence énorme soit dans une assemblée nationale, soit dans la gestion des diverses charges publiques»[41].
Notons bien l'ampleur et la profondeur de ce programme d'études : un bon cours de philosophie selon saint Thomas[42], un cours de droit naturel, un cours de droit social chrétien et de droit ecclésiastique.
Ce programme est véritablement génial par son adaptation très parfaite à l'élite sociale contemporaine. Nos chefs politiques, par exemple, c'est la remarque de Mgr Pie lui-même, ne manquent pas de talents, de noblesse, de générosité et de grandeur[43]. Mais chez eux, le mal est dans l'intelligence, faussée par une philosophie subjective ou agnostique. Cette mauvaise philosophie a engendré la mauvaise politique[44], car, affirme-t-il, «la mauvaise politique n'est pas autre chose que, la mauvaise philosophie érigeant ses principes en maximes de droit public.»[45] Ce mal intellectuel a tellement infecté l'élite qu'un penseur éminent a pu écrire : «Ce qui combat ma foi dans l'avenir de la France, c'est que l'erreur a envahi presque complètement les classes dirigeantes.»[46]
Pourtant, à ce mal qui semble incurable, le Cardinal Pie oppose le seul remède efficace et infaillible : le retour à la philosophie de saint Thomas, c'est-à-dire à une philosophie qui, scolastique par ses principes et par ses méthodes, prouve la puissance et les limites de la raison et le caractère absolu de la vérité[47].
A cette philosophie doit s'ajouter une connaissance assez étendue de la théologie et tout spécialement du droit social chrétien et du droit ecclésiastique. «Le salut n'est que là» dit-il.[48]
Tel est le premier devoir des chefs : pour faire régner Jésus-Christ sur la société, s'adonner aux études supérieures et demander à la véritable philosophie et à la théologie elle-même les solutions dont le pays a besoin.[49] Mgr Pie ne se lasse pas de leur répéter les paroles des adversaires eux-mêmes[50] : «la théologie est au fond de toutes les questions contem- poraines... La question religieuse résume et domine toutes les autres, les questions politiques y sont nécessairement subordonnées.»[51]
Il exige ensuite que tous les chefs de peuple prennent part officiellement au culte public de l'Église. Nous avons vu, au sujet du devoir des fidèles, quelle importance il attachait au culte public, expression partielle de la Royauté sociale. Il aimait à redire que «l'avenir de la France dépend beaucoup plus qu'on ne pense d'une question de liturgie», et il ajoutait pour justifier son assertion : «La question sociale ne sera dénouée que par la question religieuse et la question religieuse tient surtout à une question de culte.»[52]
Mais ce grand retour du peuple chrétien à la liturgie, condition nécessaire de la restauration du droit chrétien, ne pourra se réaliser que si l'élite et les chefs en donnent l'exemple. Cet exemple «sera le moyen infaillible de la génération de tout un peuple». Mgr Pie entre ici dans les détails pratiques : «Que tous les hommes influents observent religieusement et fassent observer de tous ceux qui leur obéissent le jour consacré à Dieu ; qu'ils assistent avec foi et piété au sacrifice des autels ; qu'ils entendent avec docilité et respect la parole évangélique... qu'ils viennent humblement avouer leurs fautes et puiser dans les sacrements catholiques[53] la lumière et la force dont, pour leur part, ils ont assurément besoin et bientôt leur exemple sera suivi et c'est à peine si les prêtres de Jésus-Christ suffiront à remplir le ministère des âmes»[54] ; et, parlant toujours à l'élite et aux chefs, il conclut par ce grave avertissement : «Sachez-le donc bien, hommes d'ordre et de conservation, si le désordre finit par triompher en France, s'il vient un jour de complète ruine pour tous les intérêts à la fois, vous serez responsables au tribunal de l'histoire d'avoir opté pour tous ces malheurs plutôt que de revenir à la pratique d'une religion qu'avaient pratiquée vos pères depuis plus de quatorze siècles. Le salut était possible, vous n'aurez pas voulu l'acheter à ce prix.»[55]
Pratiquer publiquement la religion catholique voilà le deuxième devoir des chefs et de l'élite intellectuelle.
Un dernier devoir leur est imposé pour qu'ils fassent régner Jésus-Christ sur la société : l'élite intellectuelle, ou le savoir, doit donner un enseignement nettement catholique, et les chefs, ou le pouvoir, doivent réaliser en politique, le programme chrétien.
II - DEVOIR SPÉCIAL DE L'ÉLITE INTELLECTUELLE : FAIRE RÉGNER J.-C. DANS L'ENSEIGNEMENT
Obligation rigoureuse de donner un enseignement chrétien. - La neutralité scolaire, injurieuse à Dieu et irréalisable. - L'enseignement de la loi et de la religion naturelles insuffisant et chimérique. - Réponse aux objections.
Étudions d'abord le devoir spécial de l'élite intellectuelle. Par élite intellectuelle, nous désignons les philosophes, les historiens, les littérateurs, etc... et en général tous ceux qui écrivent mais spécialement les professeurs qui ont la délicate mission de présider à la formation intellectuelle et morale de l'enfance et de la jeunesse.
Dans sa deuxième synodale sur les erreurs contemporaines, le Cardinal Pie constate, avec douleur, que l'élite intellectuelle a collaboré puissamment au renversement de la Royauté sociale de Jésus-Christ. «Ne dirait-on pas, écrit-il, que les philosophes de ces derniers temps, profitant de leurs accointances avec les politiques, ont inventé le secret de faire le vide autour de Jésus-Christ ? On ne l'attaquera pas, on ne contestera pas son droit de commander mais toutes les forces vives de la nature humaine seront tenues tellement à l'écart et en dehors de lui, qu'il sera sur la terre un roi sans ministres ou plutôt sans sujets.»[56]
Ayant reproché à toute l'élite intellectuelle d'avoir fait par son silence le vide autour de Jésus-Christ, il s'adresse à tous ceux qui enseignent et les conjure de sortir de ce silence, pour être fidèles à la rigoureuse obligation d'être chrétiens dans leur enseignement.
Citons cet énergique réquisitoire contre l'enseignement neutre : «Comment un catholique, qui accepte de donner l'enseignement oral ou écrit à d'autres catholiques, pourra-t-il jamais concilier les maximes séparatistes de la prétendue philosophie officielle avec les exigences intimes de sa foi et de la foi de ses auditeurs ? Qu'on se rappelle les principes de saint Thomas[57] qui déterminent les occasions dans lesquelles tout homme baptisé est tenu de professer sa croyance. Qu'on dise si l'honneur de Dieu, la cause de la foi, l'utilité du prochain peuvent s'accommoder du système de réticences et du faisceau de principes erronés dont se compose la philosophie naturaliste ? «Celui qui m'aura avoué et confessé devant les hommes, dit N.-S. Jésus-Christ, je l'avouerai et confesserai devant mon Père céleste. Or, le chrétien dont il s'agit, aura passé sa vie à traiter de la science qui a les points de contact les plus multipliés et les plus inévitables avec la religion, avec son dogme, avec sa morale, avec son culte, avec son histoire. Il avait pour auditeurs, pour lecteurs des hommes baptisés comme lui, vivant dans un milieu trop souvent indifférent ou sceptique, des jeunes hommes dont le jugement déjà plus mûr, les passions plus ardentes, réclamaient une doctrine forte et solide qui les aidât à retenir et peut-être à recouvrer la foi baptismale. Mille occasions naturelles se présentaient à lui de se déclarer chrétien et de laisser apercevoir, sous son manteau de philosophe, la robe de son baptême. Eh bien ! non ; il a parlé de tout, de Dieu, de l'âme, du corps, de l'origine de l'homme, de ses facultés, de sa destinée, de la vie présente, de la vie future et pas une fois, il n'a prononcé, avec l'accent d'un croyant, le nom de Dieu fait homme ; pas une fois il n'a présenté à son disciple les caractères raisonnables et rationnels de la foi chrétienne ; il a disserté toute sa vie en païen, en infidèle ; et tandis que la religion demande à régler et à sanctifier tous les états, il a rempli le plus noble, le plus auguste, le plus divin de tous les états humains, sans jamais y faire acte positif de religion ; ou plutôt, il a tenu toujours la vérité captive, il l'a opprimée dans son injuste silence ; toute sa philosophie, loin de conduire à Jésus-Christ, n'a semblé tendre et n'a réussi qu'à supprimer Jésus-Christ, à le rendre inutile ; toute sa sagesse humaine a eu pour résultat d'anéantir, et comme parle saint Paul d'évacuer la croix du Sauveur, en faisant les hommes justes par la seule foi de leur nature, son enseignement les a détachés de Jésus-Christ et fait déchoir de sa grâce. Ah ! si tous ceux qui auront dit : "Seigneur, Seigneur, ne seront pas admis pour cela dans le royaume des cieux", combien ceux-là sont assurés d'entendre la terrible parole . Nescio vos : "Je ne vous connais pas" qui n'auront pas même voulu prononcer le nom du Seigneur Jésus ! "Celui qui ne M'aura pas confessé devant les hommes, dit Jésus-Christ, Moi aussi Je ne le reconnaîtrai pas devant Mon Père céleste. Celui qui M'aura renié devant les hommes,Je le renierai devant les anges et les élus". Sur la terre cet homme apostat, quoiqu'il n'y fût bon à rien qu'à corrompre l'esprit public et à perdre les âmes, a pu être supporté, il a pu être admiré, il a pu être encouragé dans sa profession funeste, il a pu être richement payé sur le budget de la nation à laquelle ses doctrines préparaient tous les dix ou quinze ans de nouveaux renversements, mais ce triomphe aura un terme. "Un jugement très dur, nous dit l'Écriture, est réservé à ceux qui président aux autres". Quel sera donc le jugement réservé à ceux qui n'auront usurpé la direction intellectuelle des âmes que pour creuser un abîme infranchissable entre la raison et la foi, c'est-à-dire entre les hommes et le salut éternel !»[58]
Les professeurs doivent donc faire régner Jésus-Christ dans leur enseignement, mais une objection se présente : les élèves qui affluent aux écoles de l'État ne sont pas tous catholiques. Il y a parmi eux des juifs, des protestants, et même les musulmans sont en grand nombre, surtout dans nos colonies.[59]
Il faut donc, dira-t-on, que l'enseignement officiel n'offense aucune de ces croyances et la neutralité s'impose.
Nullement, et voici la pensée du Cardinal Pie. Les protestants, les juifs, les musulmans pourront avoir des écoles à eux, écoles réservées à leurs coreligionnaires et tolérées par l'État.[60] Mais, si les parents des enfants non catholiques, les envoient librement aux écoles de maîtres catholiques, la neutralité dans ces écoles serait une injure à Dieu et une cruelle injustice envers ces élèves, car pourquoi ne pas éclairer ces hérétiques ou ces infidèles ? pourquoi les laisser dans la nuit de l'hérésie ou de l'infidélité «laquelle, au témoignage du Docteur angélique, est le comble de la perversité morale»[61].
Mgr Pie, du reste, montre que cette neutralité, injurieuse à Dieu, est absolument irréalisable. Il faut lire attentivement les pages de la deuxième synodale, où il prouve qu'il est impossible à un professeur de ne pas offenser soit le catholique, soit le protestant, soit le musulman sur des points très importants de doctrine, de morale et d'histoire qu'il devra nécessairement aborder. Voici ces lignes : «Car enfin, c'est bien vite dit : "les principes de morale et de religion communs à tous les peuples", la pratique est un peu plus difficile qu'on ne pense. Voici une école de philosophie fréquentée par des élèves de toutes les nations, de toutes les religions, de toutes les sectes. Le programme consiste à n'offenser personne dans ses convictions, à ne détourner personne de son culte. Mais, en matière de religion naturelle, que direz-vous de l'idolâtrie ? En matière de morale naturelle, que direz-vous de la polygamie ? Qu'enseignerez-vous sur l'unité de Dieu, sur la sainteté du lien conjugal ? Les idolâtres, les infidèles, les musulmans sont rares parmi nous, me dites-vous : il n'y a lieu d'en tenir compte. Toujours est-il que voici des centaines de millions d'individus, parmi lesquels la conquête de l'Algérie nous fait compter un assez grand nombre de citoyens français exclus de votre enseignement ou forcément blessés par votre enseignement, qui affichent cependant la prétention de s'accommoder à toutes les religions. Toutefois, consentons à ne parler que des chrétiens. Qu'enseignerez-vous sur le fatalisme, si clairement professé par Luther et Calvin ? Sur le libre arbitre audacieusement nié par ceux-ci, sur l'inutilité de bonnes œuvres professée par ceux-là, sur les châtiments éternels de l'autre vie rejetés par le plus grand nombre ? Ou vous allez offenser des croyances, ou vous allez laisser vivre des erreurs aussi contraires à la raison naturelle à la tradition historique du genre humain qu'opposées à la révélation. Mais que parlé-je de révélation ? Les chrétiens sincères de toutes les communions diverses et les juifs eux-mêmes sont d'accord sur ce point : ils croient, non seulement à l'existence, mais à l'obligation d'une doctrine et d'une morale révélées ; pas un d'eux ne suppose qu'on puisse refuser à Dieu le pouvoir de se mettre en rapport direct avec sa créature, de lui enseigner des vérités inaccessibles à la raison, de lui intimer des préceptes surajoutés aux préceptes intérieurs de la conscience, de lui assigner une fin supérieure à sa fin propre et naturelle, de lui communiquer des grâces surnaturelles et proportionnées à cette fin, de lui envoyer un réparateur après sa chute, d'instituer une société divine sur la terre. Toucher à cela, c'est toucher à toute la substance de la religion juive ou chrétienne. Or, le principe même de la philosophie séparée renverse l'existence, ou à tout le moins l'obligation de tout l'ordre révélé ; dans ses plus grandes condescendances, il laisse tout au plus subsister comme un complément facultatif, réel ou imaginaire, ce que la foi présente comme la condition positive et le fondement rigoureux du salut. La philosophie souveraine et indépendante ne peut donc s'affirmer elle-même qu'en blessant la première et la plus élémentaire croyance de tout disciple de la révélation : et, dès qu'elle se montre à lui, tout en lui parlant de conciliation universelle, elle laisse clairement apercevoir une incompatibilité radicale entre elle et lui. Cette incompatibilité est surtout flagrante s'il s'agit de la religion catholique : la philosophie séparée n'est acceptable ni pour la conscience du maître ni pour celle du disciple.»[62]
Les professeurs insistent : nous n'offensons personne si nous arrivons à enseigner la loi, la religion, la morale naturelle, et rien de plus ; car, après tout, nos élèves sont tous des hommes ; ils se rencontrent dans l'unité de la nature humaine.
Mgr Pie, qui vient de démontrer qu'en fait on offensera toujours les élèves en taisant la religion, puisque tous en ont une, aborde ailleurs franchement cet autre problème : la religion et la loi naturelles suffisent-elles et se suffisent-elles à elles-mêmes ?
Nullement, répond-il, car Dieu nous impose inséparablement la religion naturelle et la religion surnaturelle. Indépendamment de sa portée plus haute, seule, la religion surnaturelle nous donne de connaître et pratiquer la religion naturelle.
Transcrivons les pages lumineuses qui dissiperont les ténèbres de la fausse philosophie sur cette importante question. C'est à propos du livre de J.Simon, La religion naturelle, que l'Évêque de Poitiers les a écrites.
«Les écrivains rationalistes, qui se sont faits depuis quelque temps les chevaliers de la religion naturelle, s'appliquent soigneusement à dissimuler une chose aussi essentielle qu'elle est incontestable : c'est que la religion naturelle existe tout entière dans le christianisme et n'existe spéculativement et pratiquement tout entière que là. A les en croire, le sectateur de la simple religion naturelle trouverait en elle le fond de toutes choses, le fond de toute vérité, de toute morale, et la religion surnaturelle ne surviendrait que pour offrir à ses disciples des formes de cultes et des pratiques de vertu plus ou moins surérogatoires, plus ou moins respectables, mais, dans tous les cas, nullement indispensables pour l'accomplissement des préceptes de la religion naturelle. Malheureusement, ici encore, la philosophie moderne affirme et ne prouve pas, ou plutôt, son affirmation est la contrevérité morale et historique la plus flagrante. Qu'on nous la montre quelque part dans l'histoire, qu'on nous la montre dans l'humanité, à une époque et sous un ciel quelconque, cette religion naturelle vivant pleinement de sa propre vie, se réalisant et se formulant dans une société gouvernée par ses seules maximes, fournissant un code suffisamment complet de vérités et de préceptes, et surtout procurant le respect et le maintien de ces vérités dans les esprits, l'accomplissement et la pratique de ces préceptes dans les mœurs. Soixante siècles sont là pour le dire : ce phénomène n'existe pas ; c'est une hypothèse, ce n'est pas un fait. Le fait, c'est que notre nature est si faible de son propre fonds, et qu'elle a été en outre tellement affaiblie par le péché, qu'elle est impuissante par elle seule à connaître, à retenir toutes les vérités de la religion naturelle et plus impuissante encore à observer par ses propres forces tous les préceptes religieux et moraux de cette même loi naturelle. Le fait enfin, c'est que le christianisme, indépendamment de sa portée plus haute, réalise seul ici-bas toute la religion naturelle... Le christianisme complète donc, il augmente, il perfectionne, mais il n'exclut pas, il contient essentiellement, éminemment toute la religion naturelle, tous les devoirs et toutes les vertus de l'ordre naturel. Jésus-Christ n'a pas créé un nouveau décalogue, il a maintenu le décalogue antique qui n'est lui-même que le code révélé de la morale naturelle... En dernière analyse, un homme qui est chaste, qui est juste, qui honore Dieu n'est qu'un honnête homme ; or, je le répète avec saint Paul et avec l'Église, Jésus-Christ est venu apporter Sa lumière et Sa grâce afin que nous soyons cela, et que nous le soyons avec une valeur et un mérite qui nous élèvent au-dessus de l'honnête homme et qui nous rendent les fils adoptifs de Dieu...
«Il est donc essentiel de ne pas laisser les philosophes naturalistes donner le change plus longtemps aux esprits sur cette matière. Eux-mêmes avouent que la religion naturelle n'a pas et n'est pas susceptible d'avoir ses représentants à part, son corps sacerdotal à part ; et cette religion ne paraît si commode à ses prôneurs que parce qu'ils entendent bien ne relever que du sacerdoce assez complaisant de leur propre arbitre et n'avoir à rendre compte de rien à personne...
«C'est pourquoi, à tout philosophe, épris d'amour et de zèle pour la religion naturelle, je dirai : Mon frère, prosternez-vous à deux genoux devant le christianisme ; car lui seul est le conservateur, le restaurateur, le promoteur de la religion naturelle ; lui seul en maintien toute l'intégrité doctrinale au moyen de ses enseignements précis et inflexibles; lui seul en obtient toute l'observation pratique au moyen des secours et des grâces qu'il procure... Philosophe qui faites un livre dont tout le résultat est de séparer la religion naturelle de son auxiliaire pratiquement indispensable, vous avez péché non seulement contre la loi de grâce, mais contre la loi de nature elle-même ; abandonnez une thèse si mal posée ; sinon, défenseur apparent de la religion naturelle, vous en seriez dans la réalité l'ennemi le plus perfide et le plus acharné démolisseur.»[63]
Reste une difficulté que Mgr Pie n'a pas connue comme nous : la loi de l'enseignement neutre.
L'évêque de Poitiers s'adressant, en 1857, aux maîtres enseignant en France, pouvait leur dire, en stigmatisant ceux qui alors donnaient un enseignement neutre : «Toutes leurs excuses seront trouvées vaines, car nous l'avons prouvé, ni aucun des exemples qu'ils invoquent ne les justifie, ni aucune loi ni aucune institution du pays ne leur fait une nécessité de dissimuler et d'abdiquer leur croyance.»[64]
Ces paroles n'ont plus leur application aujourd'hui, elles nous montrent du moins que Mgr Pie ne serait pas sans excuse pour les maîtres de l'enseignement public qui dissimulent leur foi. Pour beaucoup d'entre eux, c'est une dure nécessité.
Que faire ? Que dirait aujourd'hui à ces maîtres l'évêque de Poitiers ? Sans nul doute, il leur ferait comprendre combien est odieux le dur esclavage auquel la loi impie les réduit ; il les encouragerait à se grouper en associations de professeurs chrétiens. Il les pousserait à demander l'abolition de cette loi criminelle et stupide et, rencontrant des âmes plus fortes dans leur foi et plus généreuses, peut-être, ne craindrait-il pas de leur conseiller la résistance ouverte, leur rappelant la parole de saint Pierre : «Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes.»
SECTION Il : LE PROGRAMME DE RESTAURATION CHRÉTIENNE
Il nous reste à parler maintenant du suprême devoir qui s'impose, non plus à l'élite intellectuelle, mais aux chefs de la nation. Ils doivent, avons-nous dit, réaliser le programme de gouvernement chrétien. D'après Mgr Pie, ce programme demande aux pouvoirs civils qu'ils se tiennent unis à l'Église et légifèrent selon les principes chrétiens.
CHAPITRE I : LE PROGRAMME CHRETIEN
Sa première condition : L'union de l'Église et de l'État. - Doctrine de l’Eglise et du Cardinal Pie sur cette importante question. – Ses bases théologiques. - Réfutation des doctrines libérales sur les rapports de l'Église et de l'État.
L'union de l'Église et de l'État, c'est la condition primordiale d'un gouvernement chrétien.
«L'accord parfait du sacerdoce et de l'empire est le droit commun et l'état normal des sociétés chrétiennes»[65] enseigne Mgr Pie avec toute la tradition catholique, et il repousse énergiquement toute idée de séparation.[66] Sur ce sujet des rapports de l'Église et de l'État, il faudrait lire I'œuvre entière de l'Évêque de Poitiers, mais particulièrement les trois instructions synodales sur les erreurs du temps présent. Sa doctrine, qui est très exactement celle de l'Église, se résume ainsi : La société civile et la société religieuse sont deux sociétés réellement distinctes et indépendantes dans leur sphère propre. Pourtant, la société civile, bien que distincte de l'Église, société religieuse, doit lui être unie et subordonnée. La raison de cette union et de cette subordination est la volonté expresse de Jésus-Christ qui impose l'ordre surnaturel non seulement aux individus et aux familles, mais aux sociétés elles-mêmes, ainsi qu'il a été prouvé plus haut.[67]
Mgr Pie, cherchant la cause de cette volonté, la trouve en Jésus-Christ lui-même, Dieu et homme. Jésus-Christ, type et modèle de l'union de l'Église et de l'État ! Bien peu d'écrivains, même ecclésiastiques, élèvent leur théologie à cette hauteur. Mgr Pie s'y complaît, y trouvant la preuve capitale et la base de toute la doctrine qui fixe les relations de l'Église et de l'État. Il nous montre que Jésus-Christ a uni en Lui indissolublement l'ordre naturel et l'ordre surnaturel et qu'Il astreint la société chrétienne à une semblable union. De même qu'en Jésus-Christ, la nature divine et la nature humaine sont distinctes, sans se confondre, conservant chacune, sans altération, leurs qualités et leurs opérations, unies indissolublement sans jamais se séparer en la personne du Fils de Dieu, ainsi la société chrétienne, est constituée par deux éléments : l'Église et l'État qui doivent être dis- tincts, non confondus, unis, non séparés.[68]
Ajoutons que les deux natures du Christ étant inégales et par conséquent subordonnées, l'humaine à la divine, les deux éléments de la société chrétienne doivent être de même subordonnées, l'État à l'Église.
Citons quelques textes : « Si le Christ est le Dieu fait homme, l'humanité tout entière fait partie du système dont Il est le centre : elle est tenue de se laisser emporter dans sa loi, dans son mouvement et de graviter vers Lui.»[69]
Aussi, pour Mgr Pie, séparer l'Église et l'État, c'est porter atteinte au Christ, s'attaquer directement à Lui, commettre «cet attentat qui consiste à dissoudre Jésus-Christ ; solvere Jesum (I Jean IV, 3), à briser ce nœud de l'Incarnation, ce nœud du Verbe fait chair, ce nœud vivant et éternel où s'unissent indissolublement, sans jamais se confondre, la nature divine et la nature humaine, le Dieu parfait et l'Homme parfait.»[70]
Et quant au point spécial de la subordination de l'État à l'Église, Mgr Pie, dans une lettre fameuse,[71] la déclare au Ministre de l'instruction publique et des cultes, en ces termes : «Vouloir que l'Église de Jésus-Christ, dit-il, se démette du droit et du devoir de juger en dernier ressort de la moralité des actes d'un agent moral quelconque particulier ou collectif, père, maître, magistrat, législateur, même roi ou empereur, c'est vouloir qu'elle se nie elle-même, qu'elle abdique son essence, qu'elle déchire son acte d'origine et les titres de son histoire, enfin qu'elle outrage et qu'elle mutile Celui dont elle tient la place sur la terre».[72]
Même doctrine dans une instruction pastorale célèbre, où il appelle hardiment antéchrists tous ceux qui voulant de Jésus-Christ pour l'individu et la famille, l'excluent de l'État, sécularisant la société. «Ni dans sa personne, dit-il, ni dans l'exercice de Ses droits, Jésus-Christ ne peut être divisé, dissous, fractionné ; en Lui la distinction des natures et des opérations ne peut jamais être la séparation, l'opposition ; le divin ne peut être antipathique à l'humain, ni l'humain au divin. Au contraire, Il est la paix, le rapprochement, la réconciliation ; Il est le trait d'union qui a fait les deux choses une : Ipse est pax nostra qui fecit utraque unum. C'est pourquoi saint Jean nous dit : «Tout esprit qui dissout Jésus-Christ, n'est pas de Dieu et c'est proprement lui qui est cet antéchrist dont vous avez entendu dire qu'il vient et qu'il est déjà dans le monde.» Lors donc que j'entends certains bruits qui montent, certains aphorismes[73] qui prévalent de jour en jour, et qui introduisent au cœur des sociétés, le dissolvant sous l'action duquel doit périr le monde, je jette ce cri d'alarme : Prenez garde à l'antéchrist : Unum moneo, cavete antichristum.»[74]
Ainsi l'évêque de Poitiers a toujours combattu la séparation de l'Église et de l'État. Au reste, il a combattu toute séparation, celles de la raison et de la foi, de la nature et de la grâce, de la religion naturelle et de la religion révélée, la séparation du philosophe et du chrétien, de l'homme privé et de l'homme public.[75] Il voyait en elles une résurrection du dualisme manichéen[76] et il les a toutes combattues avec, pour argument suprême, la loi constitutive du Christ. Aussi, c'est en toute vérité, qu'écrivant au comte de Persigny, il pouvait se rendre ce témoignage : «Nous n'avons rien de commun avec les théoriciens et les praticiens de la désunion et de l'opposition des deux ordres, temporel et spirituel, naturel et surnaturel. Nous luttons, au contraire, de toutes nos forces contre ces doctrines de séparation qui aboutissent à la négation même de la religion et de la religion révélée.»[77]
A cette doctrine de l'Église, que Mgr Pie rappelait aux chefs des nations, les libéraux opposaient des faits en faveur de la séparation.
Certains pays : la Belgique et l'Amérique par exemple, n'avaient-ils pas proclamé la séparation de l'Église et de l'État, et l'Église dans ces pays ne jouissait-elle pas de la plus complète liberté ?
Il répond hardiment : «Le système américain et belge, ce système d'indifférence philosophico-politique, est éternellement un système bâtard.»[78] ; et s'adressant à une délégation de l'Université de Louvain, il ne craint pas de dire aux Belges eux-mêmes : «Sans doute, je ne garantirais pas le lendemain de la nation (Belge), car malheureusement son organisation politique et sociale, n'est point calquée sur les principes de l'Université de Louvain, et les États ne subsistent qu'à la condition de mettre la vérité à la base du gouvernement. Mais moyennant l'action continue et féconde de ce grand établissement catholique, je me plais à espérer pour le peuple belge, à défaut du lendemain dont je ne réponds pas un surlendemain d'ordre durable et sérieux parce qu'il sera assis sur des institutions chrétiennes.»[79]
La parole du grand évêque est franche ; elle est nette. Elle s'adresse à tous les chefs de peuples et se résume ainsi L'état normal et le salut pour les gouvernements n'est que dans l'union avec l'Église.
CHAPITRE Il : LE PROGRAMME CHRÉTIEN (Suite)
Ses lignes générales : il doit renier les principes de la Révolution. - Il doit affirmer les droits de Dieu, de J.-C. et de l'Église.
Pleinement réalisée, l'union de l'Église et de l'État impliquerait de soi une législation chrétienne, car l'État recevrait alors la direction morale de l'Église et s'efforcerait de l'appliquer. Mais, il y a une union imparfaite de l'Église et de l'État : c'est l'union concordataire. Elle existait précisément, du vivant de Mgr Pie, entre la France et le Saint-Siège ; union imparfaite, car le Concordat, au grand regret du Souverain Pontife, laissait subsister une constitution nationale antichrétienne, basée tout entière, sur les droits de l'homme, «en concurrence et en opposition avec les droits de Dieu.»[80]
Dans un mémoire resté inédit, Mgr Pie indiquait avec précision cette situation étrange de la France moderne : «Les gouvernements des sociétés contemporaines, écrit-il, sont à l'égard de l'Église en trois situations : 1° ennemis et voilà l'Église sous le glaive de Néron ou de Robespierre ; 2° alliés, et la voilà appuyée sur le sceptre de Théodose et de Charlemagne ; 3° étrangers, et la voilà en face de la Constitution belge ou américaine. Or ce qui est la source de tant de confusion, c'est que notre société française, mélange de tous ces éléments, est vis-à-vis de l'Église: ennemie par l'esprit révolutionnaire qui anime ses lois ; alliée par ses antécédents et par le fait des concordats ; étrangère par sa constitution politique et sa plus récente charte constitutionnelle.»[81]
S'adressant aux pouvoirs publics français pour leur rappeler les devoirs que leur impose la royauté sociale de Jésus-Christ, Mgr Pie leur demandait, avec le maintien du Concordat de faire cesser cette confusion, de n'être plus ennemis de l'Église par l'esprit révolutionnaire qui anime les lois, et de transformer la constitution étrangère à l'Église en constitution chrétienne. Il voulait que la loi française fût désormais en harmonie avec la loi divine. Pour bien saisir, sur ce point d'une extrême importance, la pensée précise du grand évêque, reprenons les principaux passages de son entretien avec Napoléon Ill. En la personne de l'empereur, il s'adresse à tous les gouvernements de la France. Il leur sait gré d'avoir reconnu et protégé les libertés de l'Église ; cela pourtant ne suffit pas. Ils n'ont réalisé que la moitié de leur devoir.
«Notre constitution, leur dit-il, n'est pas, loin de là, celle d'un état chrétien et catholique et vous l'avez laissé subsister... Vous n'avez pas fait encore pour Jésus-Christ ce qu'il fallait faire, parce que vous n'avez pas relevé son trône, parce que vous n'avez pas renié les principes de la Révolution[82] dont vous combattez cependant les conséquences pratiques ; parce que l'Évangile social dont s'inspire l'État est encore la déclaration des droits de l'homme, laquelle n'est autre chose que la négation formelle des droits de Dieu...
«Or c'est le droit de Dieu de commander aux États comme aux individus. Ce n'est pas pour autre chose que Jésus- Christ est venu sur la terre. Il doit y régner en inspirant les lois, en sanctifiant les moeurs, en éclairant l'enseignement, en dirigeant les conseils, en réglant les actions des gouvernements comme des gouvernés. Partout où Jésus-Christ n'exerce pas ce règne, il y a désordre et décadence.»[83]
Dans ces paroles, nous trouvons l'ébauche du programme chrétien : proclamation officielle des droits de Dieu, de Jésus-Christ et de l'Église, abandon complet des principes de la Révolution, législation conforme à la morale chrétienne, enseignement placé sous la haute direction doctrinale de l'Église.
CHAPITRE III : LE PROGRAMME CHRÉTIEN (Suite)
Essai d'un plan plus complet de gouvernement chrétien d'après le Cardinal Pie. - La formule de ce programme: La liberté de l'Eglise et la liberté du pays sous la garantie loyale du droit chrétien.
Toujours guidés par l'évêque de Poitiers, pouvons-nous préciser davantage les lignes générales de ce programme et déterminer ses moindres détails ? Disons de suite que Mgr Pie n'a pas tracé un programme complet[84] et au point, comme il s'impose aujourd'hui. De son temps, le naturalisme politique n'avait pas produit tous ses fruits de mort ; il était alors impossible de donner des précisions que les faits ne réclamaient pas encore. Pourtant, en recherchant, dans I'œuvre du grand Évêque, ce qu'il exigeait, au nom de la doctrine catholique, pour faire refleurir en France le droit chrétien, nous pouvons fixer un programme plus complet et plus précis, tel qu'il s'impose de nos jours à un gouvernement qui doit être chrétien.
Mgr Pie voulait avant tout, nous l'avons déjà dit, que la constitution élaborée par les chefs de l'État fît mention expresse de Dieu, de Jésus-Christ et de l'Église. Il a rédigé lui-même la formule qui proclamerait la foi des chefs et du pays. La voici : «La religion catholique, qui est pour les Français la religion de quatorze siècles dans le passé et de trente-cinq millions de citoyens sur trente-six dans le présent, est la religion du pays et de ses institutions. Les citoyens qui professent les autres cultes jouiront de toutes les garanties accordées par la loi.»[85]
Il demandait une alliance plus intime du Pouvoir civil avec l'Église, un concordat plus parfait que celui de 1801. - Il donnait volontiers comme modèle de concordat avec Rome celui que l'Autriche avait signé en 1858. Il appelait ce concordat «un traité régénérateur dont l'application et l'extension serait le coup de mort pour la Révolution.»[86]
Ennemi de la politique de «l'amnistie du mal et des partisans du mal»[87], Mgr Pie voulait que le Pouvoir civil affirmât énergiquement «l’emploi de la force au service de l'ordre et de la justice.»[88] Par cet ordre et cette justice, l’Évêque de Poitiers entend l'ordre chrétien, la justice et la morale chrétiennes. De là, pour le pouvoir, le devoir rigoureux de reconnaître et favoriser les lois chrétiennes, par exemple, la sanctification du dimanche[89], de réprimer les publications obscènes, les spectacles immoraux, les blasphèmes de la presse[90], de proscrire les sociétés secrètes[91].
Il ajouterait aujourd'hui, l'obligation formelle d'abolir les lois impies du divorce, du service militaire des clercs, de la neutralité scolaire, de la proscription des congrégations religieuses et de la spoliation de biens d’Eglise. Ces lois[92] Mgr Pie ne les a pas connues, mais en exigeant que le christianisme soit la base de la Constitution, il les a maudites d'avance, et d'avance il en a demandé la suppression[93].
Mgr Pie exigeait encore pour l'Église la pleine et entière liberté d'enseigner, de fonder des écoles, de choisir ses maîtres et ses programmes[94]; et, si le monopole universitaire ou enseignement de l'État n'était pas supprimé, il voulait au moins que cet enseignement public fût filialement soumis à la maternelle et haute direction doctrinale de l'Église.[95]
Il insistait pour que notre politique extérieure assurât dans le monde l'expansion, le prestige et la liberté de l'Église catholique. [96]
Tel a été, en effet, disait-il, le rôle de la France pendant une longue suite de siècles. «Ses succès étaient un gain pour la foi ; aussi souvent qu'elle livrait le combat, le christianisme comptait une nouvelle victoire. Elle y gagnait elle-même d'être devenue la reine du monde, et parce que le nom Français était réputé synonyme du nom catholique, notre nation était la nation universelle, et sa langue était la langue officielle des peuples civilisés.»[97]
Enfin, et c'était pour lui un point capital, il conjurait le pouvoir public de se faire le défenseur de la liberté et de l'indépendance temporelles du Pape, garantie suprême du Droit chrétien dans le monde[98]. Et c'est à ce rôle parfaitement rempli qu'il attribuait la grandeur de la France.[99]
Constitution chrétienne, union très parfaite de l'Église et de l'État, appui donné par le pouvoir aux lois de l'Église, législation civile strictement conforme aux règles morales de l'Évangile - enseignement chrétien à tous les degrés- politique extérieure ayant pour but l'indépendance territoriale du Saint Siège, l'expansion et le rayonnement du christianisme dans le monde : nous avons ainsi un programme social complet réalisant pleinement la prière du Christ : «Que votre règne arrive sur la terre comme au ciel !»
A la fin de sa troisième instruction synodale sur les principales erreurs du temps présent, résumant tous ces enseignements sur le naturalisme politique, et cherchant la formule «d'un accord sincère entre le droit public chrétien et les nécessités du fait social moderne». Mgr Pie écarte l'axiome énigmatique : «l'Église libre dans l'État libre», et nous livrant la formule «de la conciliation tant désirée», il dit : « Plus je considère l'état des sociétés, en particulier depuis 1789 jusqu'au régime actuel, plus je me persuade qu'il n'y a, pour la liberté et pour la dignité de la race humaine, comme pour la solution des grandes questions religieuses posées devant nous, d'autre issue favorable que celle-ci : «La liberté de l’Église et la liberté du pays placées sous la garantie loyale du Droit chrétien».
SECTION III : LES DIFFICULTÉS; DÉFENSE DE LA ROYAUTÉ SOCIALE CONTRE LES OBJECTIONS ET LES PRÉJUGÉS DES POLITIQUES
La loyale application du Droit chrétien, proposée par Mgr Pie, soulève bien des objections. Ces objections, il les a connues et n'a pas craint, avant d'y répondre, de les formuler dans toute leur force, sans atténuation aucune. Avec la même loyauté, donnons ici les principales objections et la réponse de l'Évêque. Remarquons que ces objections lui étaient faites par des hommes du pouvoir, le plus souvent par les hauts fonctionnaires du gouvernement impérial[100] et que de nos jours, elles persistent dans l'esprit de presque tous nos politiques.
Les réfuter apportera la lumière qui mettra en évidence la nécessité, la possibilité et les inappréciables bienfaits du Droit chrétien.
Nous répartissons ces objections en trois groupes : les objections historiques qui regardent le passé ; les objections permanentes ou préjugés tirés des prétendus dangers qu'une constitution chrétienne fait courir aux États ; enfin les objections actuelles qui déclarent le Droit social chrétien spécialement incompatible avec la société contemporaine.
CHAPITRE I : OBJECTIONS HISTORIQUES
Le droit chrétien et les malheurs des siècles passés. - Les luttes du Sacerdoce et de l'Empire, les Conflits du parlement et du clergé. - Le droit chrétien et la tradition doctrinale du clergé de France. - La tradition politique française et le droit chrétien.
La principale objection historique, de portée générale, contre le Droit chrétien, était formulée ainsi à la Chambre française,
lors de la discussion de la loi sur l'enseignement supérieur[101] :
«Il importe à l'Église, si elle croit avoir un droit social, de ne pas en user, et elle n'en a eu l'usage que pour son malheur. Lorsqu'on lit l'histoire, on voit que depuis le jour fatal où Constantin, pontife romain, est devenu l'évêque extérieur de l'Église, de ce jour ont commencé les hérésies, les guerres civiles, les guerres religieuses et qu'un long cortège de malheurs a été la dot de l'adultère[102]».
Tout en reconnaissant le mal qu'ont fait certains princes par leur immixtion dans les affaires intimes de l'Église[103], Mgr Pie répond hardiment :
«C'est une proposition explicitement condamnée par l'Église que celle qui affirme que la christianisation de la puissance et des institutions politiques par Constantin et ses successeurs a été en elle-même une chose fatale. Cela n'est jamais fatal en soi qui est dans la nécessité de l'ordre et dans les exigences de la vérité. La transformation chrétienne du régime social devait logiquement suivre celle des membres individuels de la société, et l'épanouissement de l'Évangile devait, avec le temps, amener la conversion des Césars, comme Césars, et non seulement comme particuliers ».[104]
Quant à l'affirmation de la naissance des hérésies, des guerres civiles et religieuses à l'époque constantinienne, c'est un impudent mensonge historique réfuté ainsi par Mgr Pie : «Les dissidences religieuses, les hérésies sont nées de là : il n'y en avait point auparavant !» répond-il avec ironie. Quel étrange mépris de la vérité ! «Les épîtres de saint Paul et surtout de saint Jean, les cinq livres d'Irénée, évêque de Lyon, adversus hæreses, les écrits de Tertullien, d'Origène etc... sont non avenus quant à l'existence d'hérésies antérieures au pouvoir constantinien de l'Église...
«Pareillement, puisque les guerres civiles et toutes les calamités sociales sont provenues de l'avènement de l'Église au pouvoir, elles ont cessé, n'est-ce-pas, avec ce pouvoir : de telle sorte que depuis le règne des grands principes de 89, depuis la proclamation des droits de l'homme et de l'État, à l'exclusion de tous droits sociaux de la grande institution surnaturelle de Jésus-Christ, il n'y a plus eu de guerres civiles ni de catastrophes sociales ? »[105]
Forcés d'admettre que les hérésies et les catastrophes sociales ne sont pas nées avec l'application du Droit chrétien et qu'elles n'ont pas cessé avec sa disparition, les adversaires de la Royauté sociale du Christ allèguent les dissensions qui remplissent l'histoire de nos quatorze siècles chrétiens, toutes les luttes du sacerdoce et de l'empire, tous les conflits des parlements et du clergé[106].
Mgr Pie ne nie pas ces luttes et ne dissimule pas ces conflits, mais il soutient que cette résistance de l'Église était absolument nécessaire pour sauvegarder les droits intangibles de Jésus-Christ. Il fait observer que cette résistance s'inspirait uniquement du véritable intérêt des princes eux-mêmes et de la société tout entière, et il constate avec peine que les hommes d'Église engagés dans ces luttes ont été étrangement calomniés par les hommes du Pouvoir.
Tout historien impartial approuvera ces conclusions et fera sienne la réflexion profonde du Cardinal Pie : «Les rois de la terre, depuis quinze siècles, ont eu beaucoup plus à souffrir des complaisances que des résistances de l'Épiscopat[107]».
Les plus hautes autorités administratives du pays opposaient encore à l'enseignement de l'Évêque de Poitiers, la tradition doctrinale du clergé de France, qui, par le premier article de 1682, semble soustraire le pouvoir civil à la direction morale de l'Église[108].
Mgr Pie donne d'abord une interprétation orthodoxe de ce fameux premier article. Il signifierait tout simplement la distinction des deux pouvoirs, et indiquerait pour chacun d'eux «la liberté de se mouvoir dans sa sphère propre et particulière [109]». Cette interprétation s'appuie sur les doctrines de Bossuet lui-même qui n'a jamais prétendu affirmer la sécularisation de l'État, mais qui, au contraire, nous a laissé ces belles paroles :
«Le Christ ne règne pas, si son Église n’est pas la maîtresse, si les peuples cessent de rendre à Jésus-Christ, à sa doctrine, à sa loi, un hommage national».[110]
Cette interprétation bénigne s'appuie encore sur la tradition entière de l'épiscopat français, l'ancien épiscopat et l'épiscopat d'aujourd'hui. Mgr Pie écrit à ce sujet au ministre de l'instruction publique et des cultes : « J'ai été élevé à l'école d'un vieil évêque qui n'appartenait point à l'opinion dite ultramontaine et qu'on a pu regarder jusqu'à la fin comme l'un des plus fidèles tenants de l'opinion dite gallicane. Quel eût été son étonnement s'il s'était entendu dire que Jésus-Christ n'a donné à Ses apôtres qu'un pouvoir spirituel sur la foi et la charité, et s'il eût entendu inférer de là que les institutions humaines sont sans aucune subordination à la doctrine révélée, à la loi évangélique et à l'autorité de l'Église divinement constituée dépositaire et interprète de cette doctrine et de cette loi ? Une pareille interprétation du premier des quatre articles de 1682 lui semblait hérétique et il avait raison. Il croyait que la religion, ayant mission d'éclairer toutes les consciences, d'enseigner les devoirs de tous les états ne pouvait être sans autorité directrice par rapport à l'Etat qui domine tous les autres, comme parle Bossuet». [111]
Mais, si les hommes du Pouvoir s'obstinent à entendre cet article dans un sens hérétique, Mgr Pie ne craint pas de faire remarquer que «la déclaration de 1682 n'est point un acte émané de l'Église, ni ratifié par elle, et que si la doctrine contenue dans le premier article de cette déclaration est interprétée par les hommes de loi et les hommes d'État en un sens absolument inadmissible et qu'on pourrait qualifier idolâtrique, il ne nous en coûtera point de dire de cet article interprété ce que Bossuet a dit de cette déclaration elle-même : Abeat quo libuerit !» [112]
Et, comme les adversaires du Droit chrétien pour compléter leur objection tirée de la tradition doctrinale française, la corroborent par des faits, en rappelant que «les princes de l'ancienne France ont plus d'une fois eux-mêmes nié, discuté, repoussé le droit de l'Église» [113], Mgr Pie répond : «Il est vrai : l'histoire prouve surabondamment qu'il en a été ainsi. Même parmi les monarques chrétiens, il y a une tradition longue et presque ininterrompue de princes révoltés, se retranchant derrière le rempart d'une légalité arbitraire, et au besoin, derrière le rempart de la force et de la tyrannie. Mais la même histoire est là pour nous apprendre ce qu'ils y ont gagné d'honneur, d'influence sur leurs peuples, de tranquillité pour leur vie, de sécurité dans leur mort, de solidité pour leur dynastie. Un de nos illustres évêques des Gaules, qu'on a toujours cité pour son dévouement à la monarchie française, bien que le devoir épiscopal l'ait mis plus d'une fois aux prises avec son souverain, Yves de Chartres, dont la conduite et les écrits offrent un admirable mélange de force et de prudence, de soumission et de résistance, écrivait à un puissant roi : Quantum valet corpus, nisi regatur ab anima, tantum valet terrena potestas nisi informetur ab ecclesiastica disciplina[114]. Les dernières pages de notre histoire sont un terrible commentaire de cette parole. L'ancienne monarchie, unie à l'Église par les plus étroits liens, avait duré quatorze siècles : pendant ce long espace de temps, deux changements de race seulement étaient survenus, et ç'avait été sans révolution violente, sans altération de la constitution du pays. La royauté s'est fatiguée d'une alliance salutaire ; elle a considéré comme une atteinte à sa souveraine indépendance cette subordination religieuse qui avait été pour elle la source de tant de biens: elle a voulu désormais ne rien devoir à l'Église. Les rois donc ont fini par ériger en maxime qu'ils ne relevaient que de Dieu et de leur épée. Or, depuis soixante-dix ans, le monde s'est demandé : Où donc est le Dieu des rois ? Ubi est Deus eorum ? Et a pu se demander aussi : Où est leur épée ? Épée de l'ancienne monarchie en 1793 ; épée du plus grand guerrier du monde en 1814 et 1815 ; épée de la branche aînée en 1830 ; épée de la branche cadette en 1848 ; épée même de la république en 1851; pas un glaive n'a été assez fort pour résister à la justice du Dieu jaloux qui a incarné Ses droits dans les droits de Son Église...
«Nous savons qu'on ne se découragera point de tenter l'expérience. Sans souci du passé, les légistes, les politiques, tous les mauvais génies du pouvoir raviront imperturbablement les mêmes formules et ils diront : L'État est complètement indépendant de l'Église, le premier ne relève que de Dieu et de Son épée : «Dieu et l'épée continueront de faire leurs éloquentes réponses, et l'Église continuera d'assister aux mêmes spectacles. On ne lassera ni sa patience ni son courage. Elle est aussi résignée à voir jusqu'à la fin les tristes scandales des révoltes populaires, sociales, légales, impériales, qu'elle est assurée de traverser les vaines menaces qu'on lui oppose, et d'assister tôt ou tard au châtiment des rebelles qui les auront élevées» [115].
C'est avec cette force et cette clarté que Mgr Pie met en poudre les objections historiques contre le règne social du Christ.[116]
CHAPITRE Il : PRÉJUGÉS CONTRE LE DROIT CHRÉTIEN
Droit chrétien et théocratie. - Pouvoir absolu et droit chrétien. - Les différentes formes de gouvernement et le droit chrétien. - Le droit chrétien et l'indépendance de l'État dans sa propre sphère. - Patriotisme et droit chrétien. - Le droit chrétien et les intérêts supérieurs de civilisation et de progrès.
Le lumineux génie que nous suivons a dissipé également les préjugés qui obscurcissent, dans les esprits, la véritable notion du gouvernement chrétien.
Ce serait la théocratie ! disaient les politiques. [117]
Écoutons Mgr Pie : « La réponse est facile et je la formule ainsi. Non, Jésus-Christ n'est pas venu fonder la théocratie sur la terre, puisqu'il est venu au contraire mettre fin au régime plus ou moins théocratique qui faisait toujours le fond du mosaïsme, encore que ce régime ait été notablement modifié par la substitution des rois aux anciens juges d'Israël. Mais pour que cette réponse soit comprise de nos contradicteurs, il faut avant tout, que le mot même dont il s'agit soit défini. La polémique exploite trop souvent avec succès, auprès des hommes de notre temps, des locutions dont le sens est indéterminé. Qu'est-ce donc que la théocratie ? La théocratie c'est le gouvernement temporel d'une société humaine par une loi politique divinement révélée et par une autorité politique surnaturellement constituée. Or, cela étant, comme Jésus-Christ n'a point imposé de code politique aux nations chrétiennes, et comme il ne s'est pas chargé de désigner lui-même les juges et les rois des peuples de la nouvelle alliance, il en résulte que le Christianisme n'offre pas de théocratie. L'Église, il est vrai, a des bénédictions puissantes, des consécrations solennelles pour les princes chrétiens, pour les dynasties chrétiennes qui veulent gouverner chrétiennement les peuples. Mais, nonobstant cette consécration des pouvoirs humains par l'Église, je répète, il n'y a plus, depuis Jésus-Christ, de théocratie légitime sur la terre. Lors même que l'autorité temporelle est exercée par un ministre de la religion, cette autorité n'a rien de théocratique, puisqu'elle ne s'exerce pas en vertu du caractère sacré, ni conformément à un code inspiré. Trêve donc, par égard pour la langue française et pour les notions les plus élémentaires du droit, trêve à cette accusation de théocratie qui se retournerait en accusation d'ignorance ou de mauvaise foi contre ceux qui persisteraient à la répéter».[118]
Le Droit chrétien ramènerait le pouvoir absolu [119], ajoutent-ils. «Rien de plus gratuit, répond l'Évêque de Poitiers. Le régime chrétien étant déjà par lui-même une pondération très puissante, un tempérament très efficace apporté à l'exercice du pouvoir, il ne condamne aucune autre pondération, aucun autre tempérament légitime. «Sans doute, il nous est permis, comme à d'autres, de discuter la valeur de certaines formes politiques, soit en elles- mêmes, soit dans la façon dont elles se produisent chez les divers peuples, soit dans les convenances qu'elles ont avec les besoins, les mœurs, le caractère de telle ou telle nation, soit enfin dans les fruits et les résultats qu'elles ont donnés ici ou là depuis l'origine. Mais, comme tous les modes de gouvernement, avec des avantages et des inconvénients relatifs, sont cependant acceptables en eux-mêmes, nous ne leur demandons le sacrifice de rien autre chose, sinon de leur indifférence à la foi ou de leur opposition à la loi divine».[120]
Précisant et développant l'objection précédente, les politiques font observer que le Droit chrétien favorise les menées et les intrigues des hommes d'Église, en faveur du pouvoir monarchique, au détriment des autres formes de gouvernement, de l'Empire, par exemple, et surtout de la République.[121]
Nullement, répond Mgr Pie. «Les hommes du monde, écrit-il, étrangers à l'enseignement des saints livres et aux prescriptions de la liturgie chrétienne, supposent trop aisément leurs propres passions et leurs propres excès chez les hommes du sanctuaire. Accoutumés qu'ils sont à faire opposition aux pouvoirs qui les gênent ou qui ne satisfont pas leurs goûts, ils se persuadent volontiers que le prêtre en agit de même. Ils sont dans une erreur profonde. Familiarisés avec les doctrines révélées et avec les oraisons de la sainte Église, nous demandons chaque jour par une prière sincère le salut des princes et la paix des nations, sachant que la vie tranquille est utile à l'épanouissement de la piété, et reconnaissant que chaque grand ébranlement social apporte toujours à la religion d'immenses périls et dépose au sein des masses quelque nouveau ferment de mal. Il est vrai que la prière des chrétiens est ordonnée de telle sorte qu'elle n'entend rien disputer à Dieu de Son suprême domaine sur les peuples et sur les empires, et quand, par des vues de justice ou de miséricorde, le Tout Puissant, dirigeant à son gré les causes secondes, et faisant servir à ses desseins les passions humaines, accomplit ou permet quelqu'un de ces grands changements que nous pouvons appeler avec le roi prophète «les tours de main du Très-Haut, hæc mutatio dexteræ Excelsi» nous savons nous incliner devant ces faits qui s'imposent à nous et nous tâchons d'en pénétrer le sens, à la lumière des enseignements de la foi et des enseignements de l'histoire. Mais, dans ces cas même, l'Église, en apportant son obéissance et son concours au pouvoir du lendemain, peut toujours se rendre à elle-même le témoignage que, non seulement elle n'a pas travaillé au renversement du pouvoir de la veille, mais qu'elle a tâché de prémunir ce pouvoir contre les fautes qui ont contribué à sa ruine».[122]
« Sans perdre de vue et sans sacrifier aucun droit, ni aucun principe, l'Église sait quels sont ses devoirs envers les pouvoirs établis. Ce n'est pas assez pour le sacerdoce de prêcher et de pratiquer la soumission ; il est dans ses traditions d'y ajouter la bienveillance et le concours» [123]. Telle est l'attitude de l'Église en face des pouvoirs humains, quelle que soit leur forme. Mgr Pie la définit en trois mots : Soumission, bienveillance, concours.
Les hommes d’État n'ont donc rien à redouter.
Sous le régime du Droit chrétien, l'Église absorberait la puissance de l'État.[124]
«Non, l'Église n'absorbera point la puissance de l'État, elle ne violera point l'indépendance dont il jouit dans l'ordre civil et temporel ; elle n'interviendra au contraire que pour faire triompher plus efficacement son autorité et ses droits légitimes. A-t-on jamais dit que l'Église, parce qu'il lui appartient d'éclairer les consciences sur l'étendue, la portée, les applications du quatrième précepte du décalogue, accapare l'autorité divine et naturelle des parents sur les enfants ? Non, encore bien que les ministres de la religion aient mission d'expliquer le droit paternel et le devoir filial, la puissance paternelle n'en subsiste pas moins tout entière dans son ordre ; les commandements du père à son fils ne tirent en aucune façon leur autorité du sacerdoce, mais du droit propre de la paternité. Ainsi en est-il des attributions de l'Église par rapport aux obligations des citoyens et aux devoirs de la vie publique. L'Église ne prétend aucunement se substituer aux puissances de la terre qu'elle-même regarde comme ordonnées de Dieu et nécessaires au monde. A l'encontre des doctrines anarchiques et des passions révolutionnaires, elle sauvegarde partout et toujours le principe d'autorité : principe essentiel au repos du monde et au maintien de l'ordre ; elle enseigne que la présomption d'abus ne doit pas être facilement admise, et qu'en règle générale, l'obéissance est le premier et le plus indispensable devoir. Pour son compte, elle ne s'ingère pas à la légère et à tout propos dans l'examen des questions intérieures du gouvernement public, non plus que dans celles du gouvernement paternel et domestique. Son rôle n'a rien d'indiscret ni d'odieux ; il n'est jamais intempestif, ni tracassier. Les matières les plus graves de la législation, du commerce, des finances, de l'administration, de la diplomatie se traitent et se résolvent presque toujours sous ses yeux, sans qu'elle articule la moindre observation».[125]
Une usurpation quelconque des droits de l'autorité civile vient-elle à se produire du fait des ministres de l'Église ; rien à craindre encore, car «l'Église elle-même a contre eux des tribunaux, des lois et des moyens de répression, quand on lui permet de s'en servir». [126]
Que les hommes d'État ne craignent donc pas ! l'Église affermira leur autorité.[127] Elle assainira tout le corps social. Elle formera de bons chefs, vivant pour ceux qu'ils gouvernent et mourant pour eux au besoin. Elle rendra les sujets, purs dans leurs mœurs, probes dans leurs emplois, fidèles à leurs paroles, justes dans les contrats, actifs au travail, vaillants à la guerre, patients à supporter et les erreurs et les faiblesses inévitables de ceux qui les régissent et les mécomptes sociaux et toutes les épreuves et douleurs de la vie.[128]
Mais le Droit chrétien n'étouffera-t-il pas le patriotisme ?
Non. - L'Église catholique n'est pas opposée au patriotisme. Au rebours de l'internationalisme athée qui absorbe les nationalités, l'Église, sachant que la variété des nations forme sa couronne et sa richesse, ne cherche jamais à les diminuer. «L'Église, nous dit Mgr Pie, en offrant aux nations les moyens de salut et de délivrance, ne se montre pas offensante ni agressive. Il y a chez elle une délicatesse de patriotisme qu'on chercherait vainement ailleurs. L'apôtre de Jésus-Christ, à l'heure même où il s'apprête à venger la vérité, s'applique comme saint Paul à ne point paraître accuser sa nation : non quasi gentem meam, haens aliquid accusare»[129].
Au reste une agression quelconque contre le nationalisme, que serait-elle autre chose qu'un de ces empiétements que Mgr Pie a démontré être si opposés à l'esprit de l'Église ? Dans son panégyrique de saint Émilien, s'adressant spécialement aux Français, si justement susceptibles sur le point du patriotisme, il leur disait :
«Vous serez davantage de votre pays, à mesure que vous serez plus chrétiens. Est-ce que la France n'est pas liée au christianisme par toutes ses fibres ? N'avez-vous pas lu, en tête de la première charte française, ces mots tant de fois répétés par l'héroïne d'Orléans : «Vive le Christ qui est Roi des Francs !» N'avez-vous pas lu le testament de saint Remy, le père de notre monarchie et de toutes ses races régnantes ? N'avez-vous pas lu les testaments de Charlemagne et de saint Louis et ne vous souvenez-vous pas comment ils s'expriment concernant la sainte Église romaine et le vicaire de Jésus-Christ ? le programme national de la France est là ; on est Français, quand à travers les vicissitudes des âges, on demeure fidèle à cet esprit. Les Pharisiens, tristes citoyens, n'osèrent-ils pas un jour dénier à Jésus-Christ le sentiment patriotique ? Mais, c'étaient eux, reprend saint Ambroise, qui abdiquaient l'amour de la patrie en se faisant les envieux de Jésus. Je renvoie hardiment cette réplique à tous les détracteurs de notre civisme : les apostats de la France ce sont les ennemis de Jésus-Christ. Quoi qu'on fasse, il n'y aura jamais de national en France que ce qui est chrétien». [130]
Le Droit chrétien respectera sans doute l'indépendance de l'État et les nobles aspirations du patriotisme, mais ne portera-t-il pas atteinte aux intérêts supérieurs de ce qu'on appelle la civilisation et le progrès ?
Nous touchons ici à la difficulté la plus redoutable et la plus spécieuse.
Mgr Pie a bien connu cette objection. Nous allons la réfuter avec lui.
Pour répondre avec plus de clarté, définissons la civilisation : l'ensemble des faits qui ont changé en mieux la condition de l'homme, dans ses rapports avec ses semblables et dans l'entretien et l'agrément de sa vie.
Les rapports de l'homme avec ses semblables constituent la politique ; l'entretien de la vie humaine, par l'utilisation des forces de la nature, donne naissance aux sciences, à l'industrie et au commerce. L'agrément de la vie humaine, par l'expression du beau, est le résultat des belles lettres et des arts.[131]
Ces distinctions faites entre la civilisation politique, la civilisation scientifique, industrielle, commerciale, et la civilisation artistique, il nous sera facile de montrer, par des textes précis du Cardinal Pie, que le Droit Chrétien, loin d'être l'ennemi de la civilisation et du progrès, en est au contraire le promoteur le plus puissant.
C'est le droit Chrétien qui a fait la civilisation politique de l'Europe et l'a conservée et défendue pendant plusieurs siècles.
Il faudrait citer les belles pages d'histoire où l'Évêque de Poitiers rappelle tout ce que la famille européenne doit à l'Église. «Au moment, dit-il, où la barbarie semblait triomphante, quand la civilisation paraissait s'exiler, tout-à-coup, un agent nouveau intervint dans I'œuvre créatrice d'un autre monde. Qu'on étudie les conciles de cette première période et l'on reconnaîtra que le travail majestueux qui devait aboutir à l'unité européenne, leur appartient. Voyez au sein de ces assemblées des hommes tels que Charlemagne qui écoutent, qui obéissent en tant que chrétiens, qui interrogent, qui opinent en tant que princes : admirable concert d'où résultent des institutions qui n'avaient jamais eu, qui n'auront jamais leurs semblables sous le soleil[132]».
Cette unité européenne créée par lui, le Droit chrétien l'a défendue contre les ennemis du dehors, en suscitant les Croisades.
«Qu'on ne s'y méprenne pas, continue le grand Évêque, refouler vers sa source le sensualisme ottoman dont les flots impurs commençaient à déborder sur le sol de la chrétienté, si c'était une œuvre de foi, c'était en même temps une œuvre de conservation. L'impulsion des Conciles fit échapper l'Europe aux rigueurs du sabre, aux ignominies du sérail, en même temps qu'elle rendit l’Évangile victorieux du Coran. Le parti des Croisades n'était que le grand parti de l'ordre dirigé par des vues surnaturelles et enrôlé par l'Église pour la triple défense de la religion, de la famille et de la société». [133] La famille européenne est-elle menacée par les ennemis du dedans, «les audacieux perturbateurs du Moyen-Age qui furent moins des hérétiques que des brigands ?» (I, 208) C'est le Droit chrétien encore qui la délivrera de cet immense danger, en suscitant la Croisade contre les hérésies du Midi. Écoutons l'Évêque de Poitiers nous exposer les hautes raisons sociales de la guerre contre les Albigeois.
«Oui, dit-il, la Croisade contre les hérésies du Midi, prêchée par les Conciles, les préservatifs institués par eux contre le travail secret de l'iniquité mystérieuse, ce ne fut rien autre chose que la ligne offensive et défensive de tous ceux qui voulaient l'ordre, la conservation contre les ennemis de la foi, de l'autorité, de la famille et de la propriété. Et qui oserait reprocher à ces moyens de défense d'avoir été trop énergiques, quand on pense à l'immensité du péril qu'il fallait conjurer et à l'étendue des intérêts qu'il était question de sauver ? Et qui pourrait songer à soutenir que l'Église est sortie de ses attributions ?... Je crois voir un infortuné, tout à l'heure englouti dans les flots, et qui, au moment où il saisit un bras sauveur, discute et conteste la compétence de son bienfaiteur à lui rendre le service auquel il doit le salut et la vie» (I, 209).
Voilà I'œuvre civilisatrice du Droit chrétien : œuvre de vie, d'unité et de prospérité sociale.
Mais dès que les princes n'ont plus voulu de ce Droit chrétien et se sont soustraits à l'influence moralisatrice de l'Église[134], à partir principalement du XVIè siècle, et surtout depuis la Révolution française, c'est pour les nations de l'Europe, la décadence politique et sociale qui commence, qui s'accentue progressivement sous nos yeux et qui se poursuivra fatalement jusqu'au Communisme le plus abject, si le Droit Chrétien ne vient l'arrêter. Écoutons :
«La société s'était émancipée, l'autorité aspirait à une complète sécularisation ; on marchait vers cet axiome : L’État est laïque et il ne doit être que laïque, et l'on s'apprêtait à proclamer comme un dogme national que l'autorité laïque ne dépend que de Dieu et n'a point de leçon à recevoir de l'Église. L'Église se tut en effet, elle resta chez elle, elle s'appliqua à sauver les âmes, et elle en sauva beaucoup. Mais la société temporelle qui avait voulu se suffire, qui avait repoussé la main que lui tendait l'Église, déclina sensiblement, elle descendait tous les jours de quelque degré vers l'abîme. Le mystère de l'impiété opérant sourdement, emporta l'un après l'autre, tous les appuis de l'ordre social. On put dans cette œuvre de destruction observer l'ancienne gradation des complots retardés par nos pères[135] La spoliation de l'Église fut le prélude de la spoliation des grands et celle-ci, un acheminement rapide vers la spoliation de tous, vers la négation de toute autorité, de toute propriété quelconque. Et ce que l'on dit tout haut et partout aujourd'hui, c'est qu'en dehors de l'Église, il ne reste plus d'autorité, plus de société, et que le seul bien qui rattache encore les hommes entre eux, c'est le lien secret des âmes ; à tel point que si l'Église ne refait pas une autorité, une société parmi nous, nous avons devant nos yeux les horreurs de la dissolution et les transes prochaines de l'agonie». (I, 212- 213).
La déduction est irréfutable. Loin de détruire la civilisation politique, c'est l'Église seule qui, par le Droit chrétien, peut la donner et la conserver au monde, et cette sublime prérogative, elle la tient de son divin Fondateur.
«Jésus-Christ, dit Mgr Pie, donnant aux apôtres leur mission, ne leur dit pas seulement : Allez et enseignez les hommes, mais allez et enseignez les nations. Or, pour enseigner les nations, il faut qu'il y ait des nations. Aussi l'Évangile partout où il est annoncé, introduit-il aussitôt l'esprit de société. Et quand les sociétés tombent en dissolution, quand les peuples s'en vont, à la suite des rois qu'il ont bannis, c'est à l'Église de refaire les sociétés et les peuples[136]».
La civilisation scientifique, industrielle et commerciale n'est pas moins redevable à l'Église que la civilisation politique.
«Y a-t-il parti-pris, chez les gouvernements orthodoxes, demande l'Évêque de Poitiers, de se tenir en dehors du progrès et du perfectionnement de la civilisation moderne ?[137]» Et il répond hardiment : non, justifiant ainsi sa réponse «Les peuples régis par le droit chrétien, observe-t-il, sont des peuples conservateurs qui vivent essentiellement de traditions. Les arts primitifs ou d'invention déjà ancienne, y sont maintenus avec plus de soin, pratiqués avec plus de constance que nulle part ailleurs. Ainsi, la pâture, la culture, la confection d'étoffes solides dont se font les vêtements ordinaires, mais surtout le culte extérieur de Dieu, les arts qui s'y rapportent, enfin les grandes institutions de l'hospitalité et de la charité chrétienne : voilà les titres de prééminence de la plupart des gouvernements catholiques. Néanmoins, fidèles au passé, ils ne disent point anathème au présent et ne prennent point ombrage de l'avenir. L'Église a combattu à outrance l'ancienne théorie manichéenne qui établissait l'antagonisme radical de la matière avec l'esprit : elle ne réprouverait pas moins ce dualisme pratique qui tendrait à décréter le divorce entre l'esprit de l'Évangile et le développement régulier des forces intellectuelles ou matérielles de l'humanité. Également opposée à tous les extrêmes, elle n'est ni immobile dans les choses qui comportent le mouvement, ni prompte à se jeter loin des sentiers battus et à se lancer dans les expériences et les aventures. Amie de tout ce qui est éprouvé par le temps, si elle n'a pas le mérite d'un grand nombre d'initiatives dans l'ordre temporel, elle a l'avantage d'en éviter les périls. Du reste, tandis qu'elle modère par son calme la surexcitation excessive de quelques peuples, elle obéit de bonne grâce au stimulant qui lui vient d'eux, et elle s'intéresse à leurs essais» (II, 524-525).
Cette dernière remarque de Mgr Pie est profonde. Il constate et il affirme sans crainte que dans la civilisation moderne il peut y avoir des excès, une surexcitation funeste à la société tout entière. Comment cela ? Dans l'allocution prononcée à la bénédiction du chemin de fer de Chartres, il expose ainsi sa pensée : «L'homme est posé ici-bas entre le temps et l'éternité, les pieds sur la terre et les yeux vers le ciel, soupirant après les joies permanentes de la patrie et désirant aussi toute la mesure de félicité compatible avec la condition présente. La terre est le domaine actuel de l'homme ; l'homme a raison de travailler la terre, c'est son droit et c'est même son devoir. Cela est écrit en tête de la Genèse. Mais le ciel aussi est le domaine de l'homme, son domaine promis, et il lui est commandé de vivre déjà par la foi dans ce monde meilleur et de s'en assurer la propriété» (I, 91).
Une double obligation s'impose ainsi à l'homme, celle de travailler à sa félicité temporelle compatible avec la condition présente, et celle de mériter la félicité éternelle du ciel. Mais, puisque de toute évidence, le provisoire doit préparer le définitif, et le temps l'éternité, il faut donc absolument que l'obligation de promouvoir la félicité d'ici-bas, soit subordonnée au rigoureux devoir de préparer l'éternité bienheureuse. Dans le rude labeur de conquête de la félicité terrestre, l'homme est puissamment aidé par le progrès scientifique. Ce progrès est bon en lui-même.
«La religion sait que le Dieu qu'elle annonce est le Dieu des sciences et que c'est Lui qui inspire et qui prépare les pensées et les découvertes des hommes, elle est toujours prête à bénir les conquêtes de l'humanité» (II, 93; VII, 249).
Ce progrès pourtant, bon en lui-même, doit être subordonné[138] à la loi divine de Jésus-Christ, manifestée par l’Eglise. Il ne doit pas servir «les intérêts contre les principes» (I, 94). Il ne doit pas surtout «servir contre Dieu» (I, 93) en égarant les âmes, hors des voies du salut. Si le progrès se dérobe à la subordination en face de la loi divine, il devient pour l'humanité, principe de «commotions et de ruines sans exemple» (I, 93)
«A quoi servirait-il, poursuit Mgr Pie, d'embellir un monde que les passions rendraient inhabitable, à quoi bon cette grande rapidité de transport, si c'était pour précipiter la ruine des peuples, en communiquant aux doctrines de désordre et de subversion cette facile rotation autour du globe et ce prompt circuit que l'Écriture attribue au prince de l'enfer». (I, 94) Ainsi, s'il se sépare de Dieu, le progrès scientifique se détruira lui-même, en donnant la mort à l'humanité[139].
Répondant au blasphème de ceux qui affirment que le progrès tuera l'Église, Mgr Pie, à la fin de l'allocution que nous citons, fit comprendre, par un rapprochement saisissant, que l'Église seule peut préserver le progrès de la ruine. A Chartres, la cathédrale et ses clochers s'élèvent au-dessus du débarcadère du chemin de fer. Désignant d'une main les magnifiques locomotives sous pression, de l'autre la splendide et rayonnante cathédrale, il s'écria : «Ceci n'a de chances de durer qu'à l'ombre de cela »[140].
C'était dire, qu'à l'ombre seule de l'Église et sous le régime du Droit chrétien, le progrès scientifique pouvait s'épanouir en inventions bienfaisantes pour l'humanité.
Le progrès littéraire et artistique doit encore davantage à l'influence de l'Église[141]. Pour ne parler que de notre patrie, toutes nos richesses artistiques françaises sont d'inspiration religieuse. L'Évêque de Poitiers le faisait remarquer, dans un remarquable discours, prononcé à la séance publique de la société des Antiquaires de l'Ouest. « Cela est incontestable, disait-il, Jésus-Christ, depuis dix-huit siècles, a si bien pris possession de la terre et surtout de la France qui est Son royaume, Son empire, que les moindres débris qui s'y rencontrent parlent toujours de Lui, sont frappés à Son empreinte, à Son effigie. Çà et là, sans doute, l'antiquaire exhume encore quelques souvenirs des temps païens ; et généralement ils offrent un contraste qui les fait tourner eux-mêmes à la gloire du christianisme. Mais, presque toujours, les monuments qui attirent votre attention sont les œuvres de la foi catholique ; l'archéologie, Messieurs, c'est de la théologie encore, et les richesses de vos musées sont à peu près exclusivement des médailles du millésime chrétien». (I, 136)
Quoi d'étonnant ! L'Église catholique, avec Rome sa capitale, est par excellence «la mère-patrie des arts, la gardienne la plus fidèle et la plus intelligente des chefs-d'œuvre de l'antiquité, l'école la plus féconde et la plus riche des temps modernes » (II, 511) et, lorsque cette Église, par le Droit chrétien, exerce sans entraves son influence sur les peuples, elle suscite parmi eux les plus remarquables chefs-d'œuvre. L'époque de saint Louis en est la preuve la plus éclatante. «Voyez, nous dit Mgr Pie, comme le règne de saint Louis se distingue par tous les prodiges de civilisation qui caractérisent une nation libre : voyez le développement de tous les arts qu'on appelle libéraux. Qui dira les chefs-d'œuvre d'architecture, de sculpture, de peinture qui immortalisent le siècle de saint Louis ?[142] Ces créations grandioses sont sous nos yeux, et elles nous atterrent par leur contraste avec notre impuissance et notre infériorité. Là, que de vie, de sentiment, d'invention, d'enthousiasme, d'originalité, de magnificence ! Les sciences se développent avec les arts. Les universités enferment tout un peuple d'étudiants dont l'émulation est excitée par la rivalité des écoles libres. Le mérite parvient à toutes les charges dans l'État comme dans l'Église, il va s'asseoir à la table et vit dans la familiarité du souverain. Loin que l'intelligence soit captive, on s'étonne de la grande latitude laissée par saint Louis à l'expression de la pensée... Convaincu que la foi doit s'entourer de lumière, il rassemble auprès de la maison de Dieu les monuments de la science, et consacre cette mémorable sentence «qu'une Église sans bibliothèque est une citadelle sans munitions». Tel fut le siècle de saint Louis (I, 62-63). Dans le Droit chrétien qui a produit de telles merveilles dans l'ordre politique, scientifique et artistique, le grand Évêque de Poitiers se refuse absolument à voir l'ennemi du progrès et de la civilisation.
Le véritable ennemi du progrès, il nous l'indique dans sa troisième synodale. Ce n’est pas Jésus-Christ, Vérité et Vie. L’adversaire du progrès, c’est Satan et l'odieuse impiété sociale, inspirée par lui. «Il faut donc, nous dit-il, remonter jusqu'à Satan pour la découvrir dans son origine et pour la saisir dans son fond cette odieuse impiété du naturalisme qui, à l'aide d'axiomes et de programmes plus ou moins habiles ou savants, glisse ses ombres détestables jusque dans l'esprit des chrétiens de nos jours, décorant aussi faussement que fastueusement du nom d'esprit moderne ce qui est le plus vieux des esprits, l'esprit de l'ancien serpent, l'esprit du vieil homme, l'esprit qui fait vieillir toutes choses, qui les précipite vers la décadence et la mort et qui prépare insensiblement les effroyables catastrophes de la dissolution dernière»[143].
CHAPITRE III : OBJECTIONS CONTRE L'APPLICATION DU DROIT CHRÉTIEN A NOTRE ÉPOQUE
Le programme chrétien n'est ni chimérique ni intempestif.- Les difficultés d'adaptation seront aplanies par la sagesse du Souverain Pontife. - La question de la tolérance des autres cultes. - Dans l'acceptation loyale du Droit chrétien, les chefs seront suivis par le peuple.
Le Droit chrétien a contre lui des préjugés d'ordre général : nous les avons dissipés sans peine. Toute opposition cependant n'est pas vaincue, et des hommes que nous appellerions<