Les Croisades
Un article de Christ-Roi.
Les croisades ? Un des plus grands péchés de l'Eglise, le mal absolu, une sorte de guerre sainte islamiste version chrétienne obscurantiste moyennageuse avec plus de femmes et d'enfants brûlés vifs parce qu'il ne voulait pas endosser le catholicisme déjà intégriste? Halte au mythe! Arrêtons tout de suite ce délire contemporain.
Croisés, image du film Kingdom of Heaven
Les croisades furent une des pages les plus nobles et valeureuses de notre histoire, épisodes marqués par des hommes de grande foi, tels Godefroy de Bouillon, Foulque d'Anjou, Baudouin IV, Saint Louis, et tant d'autres chevaliers anonymes...
Ce furent des pages de bravoure, de courage, d'héroïsme, d'humilité et de charité dont le but était d'aller délivrer les lieux saints et le tombeau du Christ des mains de musulmans déjà terroristes et d'aller porter secours aux chrétiens de Jérusalem persécutés par un Islam conquérant.
La France, le peuple - par excellence - de la foi et de l'héroïsme devait être la première à comprendre la grandeur d'une telle entreprise. A preuve, "l'armée de la croisade, formée de contingents de la France du nord et de la France du midi, de la Belgique flamande et de la Belgique wallone, du Saint-Empire et du royaume normand des Deux-Siciles, était une armée internationale. Comme dénomination commune, les Croisés adoptèrent le nom de Francs, en donnant à ce mot le sens qu'il avait eu au temps de l'unité carolingienne, quand la Gaule, la Germanie et l'Italie ne formaient qu'un seul empire sous l'égide de l'Eglise romaine" (René Grousset, L'Epopée des Croisades, Éditions Perrin, Mesnil-sur-l'Estrée 2000, p. 29).
Résumé
"Pendant des siècles, l'Europe a chanté la grandeur de ses expéditions outre-mer, d'abord dans ses chansons de geste, puis dans la Jérusalem délivrée du Tasse, la plus grande épopée du XVIe siècle, et même dans l'opéra où les amours de Tancrède ont inspiré compositeurs et librettistes, de Monteverdi à Rossini" (Laurent Vissière in Revue Historia, Croisade, N° 095 Mai-Juin 2005, p. 4).
C'est dans les croisades que bien des familles ont acquis leurs titres de noblesse. Les colonisateurs républicains mêmes, s'appuyèrent d'une certaine façon sur les croisades pour justifier leurs entreprises de colonisation au nom d'un nouvel idéal civilisateur, celui de la liberté & de l'égalité, celui des droits de l'homme (Voir par exemple les discours des dicateurs laïques Jules Ferry ou dans le même style, plus récemment, ceux d'un George Bush en croisade en Irak "pour la Liberté").
Ce n'est qu'au siècle des Ténèbres, au XVIIIe s., que la tendance commence à s'inverser: Voltaire vilipende et stigmatise l' "intolérance" et la "brutalité" des Croisés...
"Au XXe s., dans un contexte de décolonisation et de mauvaises conscience occidentale, prévaut l'image noire des croisades... On parle d'un "grand malheur", d'un "crime", ou pour reprendre la pittoresque formule d'Amin Maalouf, d'un "viol" que les méchants croisés auraient commis à l'égard des paisibles populations musulmanes..."
"Il est donc grand temps de bousculer les idées reçues et de rouvrir le dossier" (Laurent Vissière, ibid., p. 4).
Comme toute œuvre humaine, les croisades présentent des taches; mais cela ne saurait justifier les jugements partiaux portés contre elles.
- Elles ont été principalement inspirées par le sentiment religieux et le patriotisme chrétien.
- Elles n’ont pas conquis définitivement le tombeau du Christ à la chrétienté, mais elles ont réussi à en rendre l’accès libre et à le protéger contre toute profanation.
- Elles ont préservé l’Europe de la domination de l’Islam.
- Loin d’accroître la haine contre les infidèles, elles ont développé la pratique de la tolérance.
- Magnifiques conséquences directes ou indirectes des croisades.
- Conséquences politiques et sociales.
- Elargissement des connaissances et des idées.
- Développement du commerce et de l’industrie.
- Progrès de la civilisation et du bien-être. [1]
Les Croisades sont une "riposte à l'expansion militaire de l'islam" et à l'humiliation des Chrétiens en Terre sainte.
DOCUMENT DICI
Ce texte est un extrait de l’œuvre apologétique de Jean Guiraud: Histoire partiale, histoire vraie (éditions Beauchesne, 1912). [2]
A l’heure où les manuels scolaires de la IIIe République commençaient à étaler une explication partiale et donc faussée de l’histoire de l’Eglise et de tout ce qui touche à celle-ci, Jean Guiraud se mit à démonter pièce par pièce les faux arguments de l’anti-cléricalisme ; faux arguments qui ont néanmoins fait leur chemin dans les esprits, de telle sorte qu’il n’est pas anachronique d’avoir recours à l’argumentation donnée par Jean Guiraud.
Dans son œuvre Histoire partiale, histoire vraie, il a consacré un chapitre à chaque thème ; dans chaque chapitre, il a commencé par citer les extraits discutables des manuels scolaires avant de livrer la réfutation.
Aulard et Debidour (Cours supérieur, p. 92) Les croisades firent beaucoup plus de mal que de bien. (Cours moyen, p. 28). Les croisade d’Orient échouèrent et rendirent plus violente cette haine des Musulmans contre les chrétiens, encore aujourd’hui si regrettable. Elles firent tuer des millions d’hommes et amenèrent la destruction de beaucoup de villes même chrétiennes, comme Constantinople, qui fut pillée et brûlée par les croisés... On a dit qu’elles avaient étendu le commerce de l’Europe et fait connaître à l’Occident des cultures, des arts, des inventions qui devaient l’éclairer et l’enrichir ; mais les peuples seraient devenus plus riches et plus éclairés en vivant en paix les uns avec les autres qu’en s’entrégorgeant pour cause de religion.
(Récits familiers, p. 57). (Après la prise de Jérusalem), les croisés massacrèrent toute la population ; 60000 Musulmans périrent. Des monceaux de pieds, de mains, de têtes humaines couvraient les places et les rues de Jérusalem.
(Ibid., p. 64). Les croisades avaient fait couler des flots de sang et causé la destruction de villes admirables. Elle avaient amené les chrétiens et les Musulmans à se connaître mieux, mais aussi à se haïr plus que par le passé. Par suite, elles avaient rendu plus difficile le commerce avec l’Orient. En somme, elles avaient fait plus de mal que de bien.
Brossolette (Cours moyen, p. 23). Récit sur la prise de Jérusalem : raconte au long, comme Aulard, les massacres de Musulmans ; reconnaît cependant les bons résultats des Croisades sur la civilisation et le commerce.
Calvet (Cours moyen, p. 34). Ne leur attribue que des mobiles intéressés, ne voit l’enthousiasme religieux que chez le peuple. "La papauté voyait dans une guerre sainte en Orient le moyen de montrer sa force et de servir ainsi sa prétention à la domination du monde… Quant aux barons, ils ont vu dans ces entreprises de beaux coups à donner, peut-être des royaumes à acquérir ; du reste ils s’ennuyaient dans leurs châteaux… enfin c’est l’amour des richesses qui a poussé beaucoup de gens…"
Les croisades sont l’épopée du christianisme ; pendant plusieurs siècles, des multitudes de toute nation et de toute condition se levèrent, à l’appel de l’Eglise, pour repousser les hordes musulmanes des Lieux Saints et de l’Europe chrétienne, et maintenir dans le monde la suprématie de la Croix, avec sa loi d’amour et sa civilisation puisée aux sources de l’Evangile. C’est assez pour que les ennemis du nom chrétien aient essayé de toutes manières, en falsifiant les textes et surtout en ne les citant pas, de jeter le discrédit sur ce magnifique élan de patriotisme et de foi. Les philosophes du XVIIIe siècle avaient déjà entrepris cette œuvre de calomnie et dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem, Chateaubriand leur avait magnifiquement répondu. Les auteurs des manuels condamnés ont repris leurs assertions tendancieuses ; à nous de voir, en toute impartialité, où est la vérité scientifique et de faire parler les documents.
Comme toute oeuvre humaine, les croisades présentent des taches ; mais cela ne saurait justifier les jugements partiaux portés contre elles.
Qu’au cours d’expéditions qui se sont succédé pendant cinq siècles, des abus puissent être signalés, rien de plus naturel. Tous les croisés n’étaient pas des saints ; la passion, la fureur de la guerre, le fanatisme religieux ont pu les entraîner à des actes blâmables ; parmi eux, ont pu se glisser des aventuriers cherchant à tirer parti de guerres entreprises au nom de Dieu. Enfin, lorsqu’on a souffert, lorsqu’on a vu ses amis tomber sous les coups d’ennemis barbares et sans pitié, on a une tendance naturelle à se venger ; s’en abstenir, et garder au milieu de la victoire le sang-froid et la charité, c’est le signe d’une nature d’élite ; or, tous ceux qui prirent la Croix ne furent pas des natures d’élite parce que dans l’humanité, elles sont des exceptions. Nous ne faisons dès lors aucune difficulté de reconnaître et de flétrir les cruautés qui furent commises au cours de ces expéditions. Après la prise de Jérusalem, les soldats de Godefroy de Bouillon se livrèrent contre les Musulmans à des massacres que MM. Aulard et Debidour, ainsi que M. Brossolette, racontent avec complaisance. Nous n’atténuerons ni n’excuserons l’horreur de ces scènes, que nous rapportent les chroniqueurs contemporains. Mais pour être tout à fait justes, MM. Aulard et Debidour et M. Brossolette auraient dû faire remarquer qu’elles furent l’œuvre d’une foule en délire, exaspérée par les souffrances qu’elle avait endurées, dans sa pénible traversée de l’Asie et par les cruautés inouïes que lui avaient fait subir les Musulmans. Ils auraient dû rappeler que, pendant plusieurs siècles, les pèlerins chrétiens qui étaient venus à Jérusalem avaient été l’objet de la part des Mahométans des pires insultes et des plus indignes traitements ; le récit qu’en avait fait Pierre l’Ermite, au concile de Clermont, avait arraché des larmes et des cris d’indignation à toute l’assistance. Il aurait fallu rappeler aussi que les chefs de l’armée, Godefroy de Bouillon et Beaudouin, non seulement ne prirent aucune part à ce carnage, mais s’efforcèrent de l’empêcher. S’ils n’y réussirent pas, ils eurent du moins la joie de sauver un grand nombre de vaincus ; à la différence de la foule, en général aveugle et implacable quand elle est déchaînée, les chefs de l’expédition conservèrent, au milieu de leur victoire, des sentiments chrétiens ! En décrivant longuement les actes de cruauté, en taisant soigneusement les actes d’humanité, nos manuels accusent leur partialité. Ils la trahissent encore plus lorsque, dans tout le mouvement des Croisades, ils ne voient que misères, mesquineries et ruines, laissant de côté les sentiments élevés qui l’ont inspiré et les magnifiques conséquences qui en sont résultées non seulement pour l’Eglise, mais encore pour l’humanité et la civilisation.
Une manifestation du sentiment religieux et du patriotisme chrétien
Les Croisades ont été principalement inspirées par le sentiment religieux et le patriotisme chrétien.
1° D’après M. Calvet, les expéditions contre les infidèles sont dues uniquement à des mobiles intéressés ; la papauté les a lancées "pour montrer sa force et servir ainsi sa prétention à la domination du monde" ; les barons y ont pris part "dans l’espoir de beaux coups à donner, de royaumes à acquérir" ; d’ailleurs "ils s’ennuyaient dans leurs châteaux" et ils partirent en Orient pour se distraire ! enfin la plupart des soldats eux-mêmes étaient poussés par "l’amour des richesses". Plus impartial, le manuel Gauthier et Deschamps proclame le noble idéal que poursuivit l’ensemble des croisés. "La cause profonde et déterminante des croisades, dit-il, leur cause première fut la foi ardente qui caractérise l’époque du Moyen Age." En affirmant ainsi le caractère hautement idéaliste des croisades, MM. Gauthier et Deschamps ont raison et sont d’accord avec les documents.
Lorsque à Clermont, Pierre l’Ermite prêcha la croisade devant le concile et la foule, il se contenta de décrire l’opprobre des Lieux Saints et les persécutions sans nombre dont les pèlerins étaient accablés par les infidèles : "Il parla des outrages faits à la foi du Christ : il rappela les profanations et les sacrilèges dont il avait été témoin, les tourments et les persécutions qu’un peuple sans Dieu faisait souffrir à ceux qui allaient visiter les Saints Lieux. Il avait vu des chrétiens chargés de fers, traînés en esclavage, attelés au joug comme des bêtes de somme ; il avait vu les oppresseurs de Jérusalem vendre aux enfants du Christ la permission de saluer le tombeau de leur Dieu, leur arracher jusqu’au pain de la misère et tourmenter la pauvreté elle-même pour en obtenir des tributs ; il avait vu les ministres du Tout-Puissant arrachés au sanctuaire, battus de verges et condamnés à une mort ignominieuse." Et lorsque, au récit de ces humiliations et de ces souffrances, la foule éclatait en sanglots, elle ne pensait pas aux richesses qu’elle pouvait acquérir, mais au tombeau du Christ qu’il fallait délivrer, aux chrétiens qu’il fallait venger de leurs souffrances, à la religion qu’il fallait défendre contre les insultes et les persécutions des infidèles. C’était l’enthousiasme religieux, c’étaient les sentiments les plus élevés qui faisaient couler les larmes des assistants.
C’est aux mêmes sentiments que fit appel Urbain II. Il montra le tombeau du Christ, "ce tombeau miraculeux où la mort n’avait pu garder sa proie, ce tombeau, source de la vie future, sur lequel s’est levé le soleil de la résurrection, souillé par les ennemis du nom chrétien", il rappela les indignes persécutions de "la race des élus". "Guerriers qui m’écoutez, leur dit-il, vous qui cherchez sans cesse de vains prétextes de guerre, réjouissez-vous ; car voici une guerre légitime !… Il ne s’agit pas de venger les injures des hommes, mais celle de la divinité ; il ne s’agit plus de l’attaque d’une ville ou d’un château, mais de la conquête des Lieux Saints !" C’est donc un but surnaturel que le pape assigne à l’expédition et il ne fait appel qu’au sentiment chrétien. A un moment de son discours cependant le pape mit en cause les intérêts de ce monde ; mais c’étaient les intérêts de la chrétienté tout entière, de la civilisation occidentale, menacés par les progrès de la barbarie asiatique et de l’Islam. "L’impiété victorieuse, disait-il, a répandu ses ténèbres sur les plus belles contrées de l’Asie : Antioche, Ephèse, Nicée, sont devenues des cités musulmanes ; les hordes barbares des Turcs ont planté leurs étendards sur les rives de l’Hellespont d’où elles menacent tous les pays chrétiens. Si Dieu lui-même, armant contre elles ses enfants, ne les arrête dans leur marche triomphante, quelle nation, quel royaume pourra leur fermer les portes de l’Occident ?" C’est donc à la défense de l’Europe chrétienne que le pape appelle les foules de Clermont ; c’est le patriotisme chrétien qu’il excite dans leur cœur. Et ainsi l’ont-elles compris. Nous en avons pour preuve le cri par lequel elles répondirent aux appels de Pierre l’Ermite et du Pape : Dieu le veut ! résumant en ces trois mots le mobile d’ordre surnaturel, l’enthousiasme religieux, l’élan désintéressé qui donnaient naissance à la croisade.
Que dans la suite, des sentiments moins élevés, des pensées de lucre et d’ambition se soient mêlés à ce noble idéal et l’aient parfois obscurci, c’est possible ; mais aussitôt l’expédition perdait sa force, parce qu’elle n’avait plus, au même degré, l’aliment qui devait la soutenir. Les historiens ont maintes fois remarqué en effet que lorsque l’idéal religieux s’affaiblit, le mouvement des croisades diminua de puissance : tant il est vrai qu’il la puisait aux sentiments fortement chrétiens et idéalistes qui l’avaient lancé. D’ailleurs, quelque affaibli qu’on le suppose, l’idéal religieux persista dans toutes les croisades. Etaient-ce les richesses que promettait aux foules l’austère saint Bernard, lorsqu’il leur prêchait la seconde croisade ? c’était à leur âme chrétienne qu’il s’adressait et elles lui répondaient, elles aussi, par le cri de "Dieu le veut !" Les chevaliers de Saint-Jean et du Temple qui ont guerroyé sans cesse, dans une croisade ininterrompue contre les infidèles, en Palestine, puis à Rhodes, puis dans tout le bassin de la Méditerranée, étaient des soldats, mais aussi des moines, se consacrant à la guerre sainte par des vœux religieux. Saint Louis, lorsqu’il organisait ses expéditions d’Egypte et de Tunis, n’était-il pas poussé par un mobile exclusivement religieux dont le contrecoup se retrouvait chez tous ses chevaliers, même quand ils avaient l’âme positive de Joinville ? Trois siècles plus tard, c’est encore le patriotisme chrétien, l’amour de la civilisation, l’appel du pape qui précipita les chrétiens contre les Turcs à la bataille de Lépante, et c’est par l’institution d’une fête catholique, c’est pour l’extension de la dévotion du Rosaire que cette victoire est célébrée dans l’Europe tout entière comme une nouvelle victoire de la Croix sur le Croissant, de la civilisation européenne sur la civilisation asiatique. Et lorsque le dernier des croisés, le roi de Pologne, Sobieski, accourut au secours de Vienne assiégée par les Turcs, il le fit avec le désir exclusif de servir la cause de Dieu et de la civilisation chrétienne. A ceux qui lui montraient les mauvais procédés à son égard de l’Empereur Léopold, dont il allait sauver la capitale, à Louis XIV qui, par des raisons politiques, essayait de le détourner de cette expédition, il se contenta de répondre que le service de Dieu le poussait à défendre Vienne, la chrétienté tout entière. Le pape souligna le caractère religieux de la victoire de Sobieski en commémorant le succès de cette "quatorzième croisade" par l’institution de la fête du Saint Nom de Marie. Voilà ce que n’auraient pas dû oublier, ou, s’ils le savent, passer sous silence, les auteurs de manuels scolaires qui veulent assigner au grand mouvement des croisades des raisons uniquement vulgaires et leur enlever leur caractère d’épopée chrétienne et de victoire de la civilisation.
La liberté rendue à l'accès au tombeau du Christ
Elles n’ont pas conquis définitivement le tombeau du Christ à la chrétienté, mais elles ont réussi à en rendre l’accès libre et à le protéger contre toute profanation. [Ce qui est un droit tout à fait légitime].
2° Les croisades, nous dit-on encore, ont eu pour but de disputer aux Musulmans un tombeau vide et comme en somme il est resté entre leurs mains, elles ont échoué. Valait-il la peine de faire tuer pour un pareil résultat, des millions d’hommes ?
Remarquons d’abord que si les Lieux Saints sont en Turquie et non en pays chrétien, le vœu d’Urbain II et de Pierre l’Ermite n’en est pas moins réalisé. Les chrétiens y ont libre accès et ne sont plus soumis aux persécutions et aux avanies de toutes sortes que signalaient les apôtres de la croisade. Quoique en terre turque, ils sont tous le protectorat des nations chrétiennes, en vertu de traités signés entre elles et le Sultan. On peut les considérer en quelque sorte comme des enclaves chrétiennes au milieu de l’empire ottoman qui ne peut plus rien contre eux. Le mouvement des croisades a donc réussi à libérer le Saint-Sépulcre et les Lieux Saints de Palestine.
Mais limiter à cela leur objet, c’est singulièrement les diminuer. Beaucoup d’historiens ont fait maintes fois remarquer que l’enjeu qui se disputait entre chrétiens et musulmans avait une tout autre importance que la possession de ces sanctuaires, si vénérables fussent-ils. Ecoutez, à ce propos, la grande voix de Chateaubriand dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem. "N’apercevoir dans les croisades que des pèlerins armés qui courent délivrer un tombeau en Palestine, c’est montrer une vue très bornée en histoire. Il s’agissait non seulement de la délivrance de ce tombeau sacré, mais encore de savoir qui devait l’emporter sur la terre ou d’un culte ennemi de la civilisation, favorable par système à l’ignorance, au despotisme, à l’esclavage, ou d’un culte qui a fait revivre chez les modernes le génie de la docte antiquité et aboli la servitude. Il suffit de lire le discours du pape Urbain II au concile de Clermont pour se convaincre que les chefs de ces entreprises guerrières n’avaient pas les petites idées qu’on leur suppose, et qu’ils pensaient à sauver le monde d’une inondation de nouveaux barbares. L’esprit du mahométisme est la persécution et la conquête : l’Evangile au contraire ne prêche que la tolérance et la paix… Où en serions-nous si nos pères n’eussent repoussé la force par la force ? Que l’on contemple la Grèce et l’on apprendra ce que devient un peuple sous le joug des Musulmans. Ceux qui s’applaudissent tant aujourd’hui du progrès des lumières auraient-ils donc voulu voir régner parmi nous une religion qui a brûlé la bibliothèque d’Alexandrie, qui se fait un mérite de fouler aux pieds les hommes et de mépriser souverainement les lettres et les arts ? Les croisades, en affaiblissant les hordes mahométanes au centre même de l’Asie, nous ont empêchés de devenir la proie des Turcs et des Arabes" [Itinéraire de Paris à Jérusalem, (éd. Garnier), p. 334].
Elles ont préservé l’Europe de la domination de l’Islam. Rien n’est plus vrai que cette page de Chateaubriand. Comme le dit excellemment le manuel Gauthier et Deschamps, bien inspiré sur ce point, force était à la chrétienté de porter la guerre aux Turcs si elle ne voulait pas les voir déborder chez elle en hordes envahissantes, ainsi qu’avaient fait les Arabes avant la bataille de Poitiers : "C’était aux chrétiens de les combattre non pour les contraindre à croire, mais pour les empêcher de nuire" (Gauthier et Deschamps. Cours supérieur, p. 36). Tel est le but hautement politique que se sont proposé les croisés et sur ce point ils ont pleinement réussis ; la civilisation gréco-latine d’Occident, la société chrétienne issue de l’Evangile ont été sauvées, du XIIe au XVIIe siècle, par cinq siècles de croisades. En 1095, le monde musulman avait reçu une nouvelle force et une nouvelle poussée de fanatisme par l’arrivée des Turcs et des Mongols; s’ils n’avaient pas été arrêtés en Palestine par les guerres saintes du Moyen Age, l’Europe eût été de nouveau envahie. Lorsque le Croissant entra, avec Mahomet II, à Constantinople en 1453, il se proposait de soumettre l’Europe tout entière ; les flottes turques ravageaient déjà l’Adriatique et la Méditerranée, tandis que les soldats du Sultan détruisaient, en 1526, à Mohacz, le royaume chrétien de Hongrie; l’Allemagne, la France elle-même étaient à la veille d’être envahies; les croisades modernes ont arrêté cette marche de l’Islam. A Lépante, la croisade de don Juan d’Autriche détruisait ses forces navales, à Vienne et à Bude, la croisade de Jean Sobieski détruisait ses forces terrestres. Le flot envahisseur et dévastateur était ramené dans son lit et réduit à l’impuissance. Frappés dans leur force vive d’expansion, les Turcs n’ont cessé de s’affaiblir depuis les expéditions chrétiennes du XVIIe siècle; bientôt, les chrétiens qu’ils avaient subjugués ont pu reprendre leur liberté et leur indépendance dans la péninsule des Balkans, et aujourd’hui c’est la civilisation chrétienne avec sa politique, ses découvertes, ses lois, sa science qui pénètre de toute part le vieux monde de l’Islam. S’il en est ainsi, nous le devons aux croisades. Nous recueillons maintenant le bénéfice des longs combats qu’ont livré, de Godefroy de Bouillon à Sobieski, les chrétiens groupés sous l’étendard de la Croix ; les millions d’hommes qui ont lutté pendant cinq siècles ont valu au christianisme et à la civilisation la victoire définitive dont le XXe siècle est le témoin. N’est-ce pas un résultat magnifique comme en enregistre bien rarement l’histoire de l’humanité ? et en face du monde musulman de toutes parts pénétré et colonisé par l’Europe chrétienne, peut-on dire que les croisades ont échoué ? Ne doit-on pas plutôt célébrer, avec Chateaubriand, leur triomphe ?
Loin d’accroître la haine contre les infidèles, elles ont développé la pratique de la tolérance.
3° MM. Aulard et Debidour n’ont pas abordé de front cette grande question dont ils pressentaient la solution contraire à leurs désirs. Ils ont cru plus habile d’examiner les résultats particuliers et secondaires des croisades et de conclure par cette condamnation sommaire : "elles ont fait beaucoup plus de mal que de bien." Il semble qu’une pareille conclusion aurait dû être précédée d’un bilan, où l’on aurait confronté le bien et le mal sortis des croisades. MM. Aulard et Debidour ont une manière à eux de faire un bilan ; ils suppriment le bien et n’énumèrent que les maux. Tout en reconnaissant dans cette phrase que les Croisades ont fait du bien, ils ne mentionnent que celles de leurs conséquences qui leur semblent fâcheuses : encore une procédé qui peut nous faire mesurer leur partialité !
"Ces expéditions, disent-ils, rendirent plus violente cette haine des musulmans contre les chrétiens, encore aujourd’hui si regrettable." On pourrait, avant d’aller plus loin, demander à MM. Aulard et Debidour, pourquoi ils rendent les chrétiens responsables de ces haines. Ont-ils été les agresseurs ? Lorsque le flot musulman, déchaîné par les prédications sectaires de Mahomet et des premiers califes, se répandit en Syrie, en Perse, dans l’Empire grec, dans l’Afrique du Nord tout entière, détruisit, à Xérès, le royaume wisigoth d’Espagne et vint se briser à Poitiers contre les forces franques de Charles Martel, était-ce le monde chrétien qui propageait la haine contre le monde arabe ? Et lorsque les chrétiens venus à Jérusalem étaient soumis aux pires traitements, faut-il incriminer le fanatisme chrétien ou le fanatisme musulman ? Le manuel Gauthier et Deschamps dit vrai quand il déclare que les croisades avaient été rendues nécessaires par l’intolérance musulmane et que, menacée dans son existence, l’Europe chrétienne devait se défendre et réduire l’Islam à l’impuissance. Est-ce l’agneau que l’on doit rendre responsable de la haine qui existe entre lui et le loup ?
Les historiens d’ailleurs ont fait une constatation qui va à l’encontre des affirmations de MM. Aulard et Debidour et qu’enregistre M. Calvet lui-même. Au lieu de les accroître, les croisades atténuèrent les haines qui existaient entre chrétiens et infidèles. Au cours de la troisième croisade s’établirent, entre l’armée du sultan Saladin et celle de Philippe Auguste et de Richard Coeur de Lion, des relations courtoises qui auraient certainement étonné les premiers croisés. "Chrétiens et musulmans, dit l’historien Henri Martin, n’avaient plus les uns pour les autres cette superstitieuse horreur des temps passés. L’Orient et l’Occident, en se connaissant mieux, se haïssaient moins… Les chevaliers français étaient étonnés et joyeux de retrouver leurs idées et, jusqu’à un certain point, leurs mœurs parmi les valeureux compagnons de Saladin. Dans l’intervalle des combats, on se visitait, on joutait, on trafiquait, on banquetait ensemble ; les troubadours mêlaient leurs cançons aux gazzels des lauréats du Caire, la métropole des lettres orientales" (Henri Martin, Histoire de France, III, 532). Vincent de Beauvais rapporte un fait, qui nous prouve à quel point la tolérance entre les chrétiens et les musulmans avait grandi au XIIIe siècle : des alliances de famille et des mariages mixtes furent négociés parfois entre Turcs et chrétiens. En 1243 (Vincent de Beauvais cité par Lenain de Tillemont. Histoire de saint Louis, chap. 182), le sultan tartare demanda en mariage une nièce de l’Empereur latin de Constantinople Beaudouin, "avec assurance qu’elle et tous ses officiers laïques et ecclésiastiques auraient une entière liberté pour la religion… L’amiral promit même que le sultan ferait bâtir des églises dans toutes les villes et obligerait tous les évêques grecs ibériens et russes, qui étaient en grand nombre dans ses états, à reconnaître le patriarche de Constantinople et la communion romaine ; et il ajouta que si la princesse savait adroitement ménager l’esprit du sultan, elle n’aurait pas de peine à lui faire embrasser la foi catholique." Qui ne connaît l’histoire rapportée par Joinville (Tillemont, op. cit., ch. 291), des Mamelucks d’Egypte pensant à donner comme successeur au sultan qu’ils venaient de tuer dans leur révolte, saint Louis lui-même, malgré sa qualité de chrétien ? Catholiques et musulmans ne se considéraient donc plus comme ennemis irréconciliables. Ils avaient appris à se combattre loyalement, et usaient les uns vis-à-vis des autres de procédés chevaleresques. Souvent ils signèrent des traités, des trêves et des alliances qui furent le résultat de négociations courtoises, et amenèrent des relations amicales entre ennemis de la veille. La guerre eut donc pour effet d’établir entre des adversaires qui s’étaient mesurés sur le champ de bataille, en s’admirant mutuellement, une estime réciproque et au point de vue religieux, des sentiments de tolérance. Quelque paradoxale que paraisse cette affirmation, elle est corroborée par beaucoup de cas analogues ; après les chaudes batailles qui se livrèrent autour de Sébastopol, ne vit-on pas se nouer entre Russes et Français des relations plus courtoises, plus cordiales même qu’avant la déclaration de la guerre, et l’expédition de Crimée n’eut-elle pas pour résultat de créer entre les peuples qu’elle mit aux prises, une intimité inconnue avant leur lutte ? Ainsi en fut-il des chrétiens et des musulmans pendant les croisades. Aussi M. Calvet est-il plus juste et plus sincère que MM. Aulard et Debidour, quand il reconnaît que les croisades atténuèrent les haines entre les chrétiens et les infidèles et firent faire de grands progrès à la tolérance.
Magnifiques conséquences directes ou indirectes des croisades M. Calvet et M. Brossolette admettent qu’aux points de vue politique, économique et social, les croisades ont eu les plus heureux résultats. MM. Aulard et Debidour n’osent pas le nier ; mais ils prétendent que les peuples seraient devenus aussi riches et aussi cultivés, en vivant en paix, et n’auraient pas eu besoin pour cela des croisades. Nous nous contenterons de rappeler à ces deux historiens que leur affirmation est une pure hypothèse. Nous savons bien ce qu’a été la civilisation occidentale après les croisades, parce que nous pouvons nous en rendre compte d’après des faits positifs et tangibles ; tandis que, chercher à savoir ce qu’elle aurait été sans les croisades, c’est faire œuvre de pure imagination, c’est-à-dire employer un procédé tout à fait contraire à la science et par là même interdit en histoire. Laissons donc MM. Aulard et Debidour à leurs suppositions antiscientifiques et voyons nous-mêmes, d’après les faits et les documents, ce que la civilisation a dû au mouvement des croisades.
Conséquences politiques et sociales
Au point de vue politique, les croisades eurent un résultat imprévu et indirect, mais bien certain : elles accentuèrent l’ascension du Tiers-Etat vers la liberté. Un grand nombre de seigneurs prirent part à ces expéditions ; leur absence permit parfois aux bourgeois des villes de se constituer en communes et aux habitants des campagnes de proclamer leur liberté. Souvent aussi, les seigneurs, ayant besoin d’argent soit pour s’équiper, soit pour réparer les pertes qu’ils avaient faites dans ces guerres lointaines, vendirent aux riches commerçants des chartes communales, aux serfs qui pouvaient les payer des chartes d’affranchissement. Cet affaiblissement de la féodalité, décimée par des combats meurtriers, profita aussi à la royauté qui exerça sur ses vassaux et ses arrière-vassaux une autorité de plus en plus étroite et incontestée. Or ces progrès de la royauté mirent de l’ordre dans la société jadis morcelée à l’excès et firent faire les plus grands progrès à l’unité nationale.
Elargissement des connaissances et des idées
En même temps qu’elles disciplinaient et libéraient la société occidentale, les croisades élargissaient ses horizons et lui révélaient l’immensité et la variété du monde. Tandis que, avant l’an mil, les peuples chrétiens avaient été en quelque sorte repliés sur eux-mêmes, après la première croisade, ils entrèrent en relations chaque jour plus étroites avec des peuples nouveaux et des civilisations qu’auparavant ils avaient à peine entrevues. Sans doute, dès les temps carolingiens et même mérovingiens, ils avaient connu les Byzantins et même les Arabes; nous en avons pour preuve les rapports de Charlemagne avec l’impératrice de Constantinople, Irène, et le calife de Bagdad, Haroun-al-Raschid. Mais pendant les croisades, ce ne furent pas seulement les princes par l’intermédiaire d’ambassades solennelles, ou de rares pèlerins partis pour des voyages lointains et périlleux, qui entrèrent en contact avec les populations orientales ; ce furent les nombreux croisés s’engageant, presque chaque année, pour la défense de la Terre Sainte, et à leur suite, ce furent les marchands et les négociateurs. Bientôt, les grands ports de la France et de l’Italie créèrent des établissement dans les Echelles du Levant pour faciliter leur commerce, y fondèrent des colonies et des consulats, et généralisèrent, dans toute la Méditerranée orientale, la Mer de Marmara et la mer Noire, ce qu’avaient déjà tenté, avant l’an mil, les marchands de Salerne et d’Amalfi.
Les invasions mongoliques étaient venues, avant l’époque des croisades, disputer aux Arabes la Syrie et l’Asie mineure ; elles furent encore plus nombreuses au XIIe et au XIIIe siècles et les croisés se trouvèrent en rapports non seulement avec les Arabes et les Turcs, mais encore avec les Tartares et les Mongols. Bientôt, on négocia avec eux et des voyageurs intrépides pénétrèrent, au prix de mille difficultés, dans les steppes de l’Aral, dans les plateaux glacés du Karakoroum, dans les déserts de Chine, allant porter aux chefs de la Horde d’Or ou de la Chine, les lettres des rois de France et des Souverains pontifes. A leur suite, marchaient les missionnaires franciscains et dominicains; et ainsi, au XIIIe et au XIVe siècles, l’Asie était parcourue, jusqu’à Pékin et jusqu’à Malacca, par les envoyés de l’Occident. Le vieux monde voyait ses cadres s’élargir et c’était le dernier aboutissement du mouvement d’expansion qu’avaient inauguré les croisades.
L’élargissement de l’univers amena un élargissement des sciences et de l’esprit humain lui-même. Les progrès des connaissances géographiques influèrent sur les progrès des idées et de la civilisation. Les légendes orientales pénétrèrent de plus en plus les littératures européennes ; la philosophie, les sciences et l’art de l’Orient furent étudiés par les Européens et la combinaison harmonieuse des civilisations les plus différentes produisit l’art du Moyen Age, où se rencontrent avec la tradition latine, des influences syriennes, byzantines et arabes. La scolastique elle-même et la théologie catholique ne craignirent pas de faire leur profit des écrits arabes ou byzantins et étudièrent Aristote à la lumière d’Averroès.
Développement du commerce et de l’industrie
Dans le domaine des choses matérielles, les croisés révélaient à l’Occident les procédés de culture des Orientaux dont ils avaient reconnu les avantages et ils importaient en Europe des arbres, des cultures, des produits alimentaires ou industriels jusqu’alors rares ou complètement ignorés.
Les croisades activèrent surtout le commerce maritime : "Le midi de la France reçut des cargaisons de sucre, de soie, de coton et de substances tinctoriales propres à alimenter divers métiers ; et ces divers produits tirés non seulement de l’Asie mineure et de la Syrie, mais encore de l’Asie tout entière, surtout de l’Inde et de la Chine, eurent pour effet de développer les industries européennes déjà existantes et d’en créer de nouvelles. L’industrie textile de l’Italie, du midi de la France, des Pays-Bas, prit un nouvel essor à la suite des croisades. Devenu plus intense, le commerce dut multiplier et simplifier ses moyens d’action. On créa, dès lors, ces grandes foires internationales de Beaucaire, de Champagne, qui devinrent, pendant des mois entiers, les lieux de rendez-vous des marchands d’Europe et d’Asie. Le Juif Benjamin de Tulède nous dit que de son temps (1173), les Arabes d’Afrique et d’Asie affluaient aux foires de Montpellier. D’autre part, les négociants de Marseille, Gênes, Pise, Narbonne et Venise envoyaient chaque année des flottes en Syrie, pour en exporter les produits de Palestine et recevoir ceux qu’apportaient les caravanes des régions les plus éloignées de l’Asie (Calvet, Cours moyen, p. 34).
Conclusion
Voilà le tableau qu’auraient dû esquisser les manuels scolaires pour donner une idée sommaire de l’influence considérable qu’ont exercée les croisades sur les institutions, la civilisation, l’agriculture, le commerce et l’industrie. On peut dire que, directement ou indirectement, soit par elles-mêmes, soit par le mouvement d’idées et d’échange qu’elles ont déterminé, elles ont transformé la face de l’Europe, et élargi pour les Occidentaux les limites du monde. Ce n’est pas assurément ce que cherchaient les pauvres paysans et les chevaliers qui répondaient par le cri de Dieu le veut ! aux prédications touchantes de Pierre l’Ermite : ils ne songeaient qu’à délivrer le tombeau sacré profané par l’infidèle. Leur dévouement a produit, pour l’histoire de la civilisation, des résultats bienfaisants qu’ils ne soupçonnaient même pas. C’est une application historique de la profonde parole de l’Evangile : "Cherchez d’abord le royaume de Dieu et toutes choses vous seront données par surcroît." On ne peut pas dire, en tout cas, que les multitudes de chrétiens qui sont allés mourir glorieusement dans les montagnes de Judée ou dans les plaines d’Egypte, aient versé inutilement leur sang. Ils ont travaillé héroïquement pour la cause de Dieu et de la civilisation et c’est une raison suffisante pour qu’au lieu de les mépriser, comme le font certains manuels "laïques", on salue en eux des héros de l’Eglise et du progrès.
Or, aujourd'hui, que n'entendons-nous pas de Chrétiens déplorer les Croisades alors que celles-ci ont suscité des saints, tels que Saint Louis?
Qu'en est-il du comportement des cupides et barbares Croisés face aux cultivés et raffinés Mahométans ?
Le VRAI VISAGE DES CROISADES (Jacques Heers)
Le 15 juillet 1099, les Croisés s'empraient de Jérusalem, trois ans après leur départ d'Occident. La grande presse et ce qu'il est convenu d'appeler les médias, les causeurs du grand cirque, n'end iront que peu de choses... Sinon pour évoquer les mêmes clichés vieillis..., et parler de guerre sainte, de conquêtes et d'intolérance.
Autant de contre-vérités. Ces hommes, certes, croyaient en Dieu et n'allaient pas combattre sans prier et se placer sous la protection du Christ, de la vierge, de leurs saints patrons. Ils se voulaient même les miliciens du Christ. Alors qu'ils enduraient de longues peines et remportaient des batailles contre des ennemis infiniment plus nombreux, ils ont toujours clamé que les anges étaient à leurs côtés, leur montraient le chemin et les soutenaient aux pires moments. mais ce n'était pas une "guerre sainte", une "guerre de religion". ils n'alleint pas exterminer l'islam ou convertir les musulmans, pour la bonne raison qu'en 1095, personne ou presque n'avait de cet islam la moindre idée... Aucun des récits de cette premières croisade, écrits non par des compilateurs mais par des hommes quis e trouvaient sur place, ne parle ni de musulmans ni de mahométans. pour eux, les ennemis sont ou les Sarrasins, à l'isntar des pirates maures de la Méditerranée, ou plutôt les Babyloniens et Assyriens, les perses et les parthes, ou autres peuples "barbares" de l'Antiquité. Les chroniques se référèrent à l'Histoire ancienne de l'Orient.
Guerre de conquête?
Non pas. Il est vraiment curieux de continuer à parler de cette croisade comme si les chrétiens étaient partis chasser ces peuples isntallés là depuis toujours.C 'est oublier que ces terres de Palestine et de Syrie, berceau du christianisme, ont été pendant des siècles, sous l'autorité des empereurs de Cosntantinople, de remarquables foyers de civilisation chrétienne. jérusalem, Antioche et Alexandrie furent les sièges des patriarches de l'Eglise du Christ... C'est oublier, de plus, que ces empereurs de Cosntantinople avaient, plus de cent ans avant les croisés, conduit leurs armées à la reconquête de ces pays:
- Alep fut rerpis en 962,
- Antiocheen 969
- et Jean Tsimiscès (empereur de 969 à 975) ne s'arrêta, après avoir repris Beyrouth, que devant Tripoli.
Les Turcs, venus de fort loin, chassèrent les garnisons impériales, mais rappelons tout de même que lorsque les Francs, le 20 octobre 1097, se présentèrent devant Antioche, ces Turcs n'étaient maîtres de la ville que depuis quatorze ans. pour l'Espagne, nous disons bien Reconquista, mais, pour l'Orient, nous acceptons que nous soient imposés le mot et l'idée d'une simple conquête, accaparement de terres où d'autres se trouvaient là de pleind roit..." (Jacques Heers, Fideliter, Mai-Juin 1999, n° 129, La Croisade aujourd'hui, ni oubli ni repentance, p. 40-41).
Une aventure spirituelle
Intolérance?
"Il faut un bel aplomb pour accuser les hommes du passé, chrétiens bien entendu, d'intolérance alors que nous vivons, apparemment satisfaits, en un temps où toutes formes d'écrit et de pensée sont soumises à un contrôle de plus en plus sévère. Certes, l'intolérance est hautement proclamée détestable mais seuls en sont accusés les hommes libres qui osent manifester leurs propres convictions et poussent l'insolence jusqu'à se défendre contre d'odieuses attaques. Les "intolérants" sont les dissidents, montrés du doigt, agressés, exclus. non pas les gardiens stipendiés du temple qui, eux, ne supportent pas la moindre résistance à leurs chémas, pas la moindre critique à leurs discours toujours "conformes" -, d'un conformisme bête à rire. Regardons-nous vivre avant de parler de temps que nous ne voulons pas même tenter de vraiment connaître et de comprendre.
"La Croisade de 1095-1099 fut d'abord et avant tout une aventure spirituelle. pour en rechercher les origines et pour l'analyser, les thèses matérialistes ont fait long feu. Invoquer la soif de conquêtes, ou la recherche de nouveaux espaces et la quête des épices, était de bon ton il y a cinquante ans, alors que le matérialisme historique s'imposait sans partage dans nos universités... Ce temps, enfin, n'est plus et nous savons que riend e cela ne tient. De simples réflexions de bon sens mettent tout en l'air. Les paysans de l'an Mil étaeitn sans doute plus nombreux qu'autrefois. Ils ont souvent divisé leurs héritages et cherché des terres nouvelles à emblaver. Mais aller si loin, l'idée ne s'imposait pas! Ils venaient tout juste de commencer les défrichements des grandes forêts de Germanie, Europe centrale ou dans le Soud-Ouest français même. L'assèchement et la bonification des marais étaient à peine amorcés. pourquoi affronter de telles fatigues et de tels périls pour courir s'établir sur des terres lointaines que l'on savait, aux dires des pèlerins qui en revenaient..., arides pour la plupart, vouées à une économie pastorale demi-nomade, totalement contraire à leur manière de vivre et de travailler? Négliger les terres proches pour aller là-bas, où tout était à construire ou à reconstruire?
"Nous lisons encore, en tel ou tel manuel d'"enseignement", que les grands marchands italiens furent les instigateurs de cette croisade, à seule fin de pouvoir ramener d'orient des épices à meilleur prix... Mais c'est faux: les Génois, Vénitiens et Pisans n'ont pas participé aux premières expéditions; ils ne sont intervenus qu'en un second temps, comme des guerriers avec leurs chevaux et leurs machines de guerre, no ncomme marchands. La Terre Sainte ne les intéressait que médicorement. Déjà établis à Constantinople, où ils bénéficiaient de privilèges fiscaux, et au Caire, où leurs négociants pouvaient loger dans des fondouks, ils se trouvaient au coeur même des grands trafics d'Orient. La Syrie de la côte et la Palestine n'offraient pas, et de très loin, les mêmes ressources; à l'écart des grandes routes caravanières,c es pays n'avaient alors ni belles cultures exotiques (canne à sucre, coton) ni industries de luxe. Pour tout dire, face à Constantinople, à Damas, Bagdad et Le Caire, Jérusalem faisait, sur ce plan, figure de bourgade" (Jacques Heers, Fideliter, Mai-Juin 1999, n° 129, La Croisade aujourd'hui, ni oubli ni repentance, p. 41-42).
Des historiens partisans
"Grands seigneurs pressés de se tailler des principautés sur de vastes territoires et sur des villes de rêve? Ce sont là des images forgées de toutes pièces, pour illustrer la thèse des historiens partisans, appliqués à médire et du christianisme et de la féodalité. Les chefs croisés,c eux des premières marches et même ceux venus ensuite porter renfort, n'étaient en aucune façon des laissés-pour-compte, ils de cadets ou exclus du clan, à la recherche d'un quelconque établissement, contraints de courir la folle aventure. Godefroy de Bouillon, duc de Basse-Lorraine, possédait de bons fiefs et de bons châteaux, ancrés sur des terres riches. Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, (...) celui qui réunit le plus grand nombre d'hommes et dépensa les plus fortes sommes d'argent, était après le roi, le plus puissant prince du royaume, nullement contesté o umenacé. Son départ l'a privé d'un magnifique héritage et il est mort en Terre Sainte sans avoir pu mettre la main sur Tripoli.
"La Croisade, en 1095, répondait au désir des croyants de voir le tombeau du Christ et d'y prier. les chroniques du temps parlent bien des "Francs" ou des "Chrétiens", mais, toujours, les qualifient de "pèlerins". Les hommes se sont rassemblés et armés parce qu'il n'était plus supportable d'apprendre que les pèlerins allant en Palestine devaeint le faire au péril de leur vie, supportant, en tout cas, de dures humiliations et des taxes quis 'alourdissaient d'année en année. Ce pèlerinage fut, dès lors, au centre de toutes les préoccupations et initiatives, et les croisés, pour la plupart, n'avaient d'autres projets que de délivrer la ville sainte, d'y reconnaître le parcours du Christ, de la Vierge et des apôtres,d 'y prier et de rentrer chez eux. Ne sont demeurés auprès de Godefroy de Bouillon qu'une poignée de chevaliers. la cosntruction des palces fortes et la défense du royaume latin, face aux attaques des Egyptiens ou des turcs, ne furent possible que par l'arrivée, chaque année, de nouveaux pélerins qui participaient aux travaux et aux combats, puis repartaient" (Jacques Heers, Fideliter, Mai-Juin 1999, n° 129, La Croisade aujourd'hui, ni oubli ni repentance, p. 42-43).
Pèlerins en croisades
"Plutôt qu'une croisade, mieux vaudrait, pour 1096-1099 déjà, dire les croisades, expéditions qui rassemblaient des gens d'origines différentes, qui ne sont pas parties ensemble et n'ont pas suivi les mêmes routes. Parler des chrétiens "de tout l'Occident" répondant à l'appel d'Urbain II est figure de style. La croisade ne fut prêchée par le pape que dans certaines parties du royaume de France, principalement en Auvergne et dans le Languedoc, mais ni à Paris ni en Île-de-France. Du fait de la querelle entre le pape et l'empereur germanique, qui soutenait encore un anti-pape schismatique,c ette prédication ne s'est pas non plus étendue ni à l'Allemagne ni à l'Italie du Nord.
"(...) Tous les témoins l'affirment et les historiens musulmans eux-mêmes en ont, plus tard, convenu: ce n'étaient pas de véritables armées mais, vraiment, des cohortes hétéroclites. Cela faisait des milliers, plusieurs dizaines de milliers peut-être, de pèlerins exposés aux cancers de toutes sortes, aux famines et aux maladies. (...)
"Ces gens ont au cours des mois et des ans, beaucoup souffert de faim et de soif, de l'attente et du dénuement. Au soir de la victoire, dans Jérusalem conquise, ils ont envahi les maisons, pillé tout ce qu'ils pouvaient trouver, massacré les habitants. L'histoire aujourd'hui, retient ces massacres pour jeter le blâme sur toute l'entreprise et en rend, bien sûr, l'Eglsie responsable. Veut-on qu'elle demande, une fois de plus, pardon et, repentante encore, se batte la coulpe? Inister de cette façon et isoler l'événement est fausser le débat car ces massacres sont atroces, révoltent nos sentiments, mais sont hélas!... très ordinaires, en ce temps... comme en bien d'autres. La guerre de siège leur donnait naissance, exaspérait les passions, les haines entre ennemis qui pouvaient s'observer et s'injurier un long temps. Peut-on citer au cours des siècles un grand nombre de villes conquises de force, ensuite restées indemnes? moins d'un an avant les croisés, le 26 août 1098, les Egyptiens, musulmans, s'étaient rendus maîtres de cette même ville de Jérusalem et avaient... massacré tous les Turcs ainsi qu'une bonne part des habitants, leurs alliés ou complices..." (Jacques Heers, Fideliter, Mai-Juin 1999, n° 129, La Croisade aujourd'hui, ni oubli ni repentance, p. 43-44).
UN MENSONGE: LE SAINT-SIEGE VOULAIT SE DOTER D'"UN DEUXIEME PATRIMOINE DE SAINT-PIERRE"
"Une idée reçue prétend que le Saint-Siège aurait voulu se doter d'un deuxième patrimoine de Saint-Pierre, d'où les Croisades... En réalité, le pape n'a jamais demandé d'hommage au roi de Jérusalem. C'est-à-dire qu'il n'a jamais songé à établir un lien de dépendance même féodal entre le Saint-Siège et les Etats latins d'Orient" (Eric Picard, Urbain II, l'éternité en héritage, Magazine Histoire du Christianisme, Dossier les Croisés en Terre sainte 1095-1099, N° 28, juin 2005, p. 39).
LES CROISADES CONSTITUENT AVANT TOUT UNE RIPOSTE OCCIDENTALE A L'EXPANSION MILITAIRE DE L'ISLAM
- "Aujourd'hui, dans les manuels d'histoire, le sujet des croisades frôle la repentance. Et chez les humanistes, les croisades sont considérées comme une horrible agression perpétrée par les Occidentaux violents et cupides à l'encontre des musulmans tolérants et raffinés..." (Jean Sévillia, Historiquement correct, Pour en finir avec le passé unique, Perrin, Saint-Amand-Montrond 2003, p. 36-38). Au XVIIIe s., les "philosophes" des Lumières dénoncent évidemment dans les croisades, le fanatisme... et l'intolérance... de l'Eglise. La réalité est bien loin de ce tableau caricatural:
- Des villes et des provinces autrefois gouvernées par les Chrétiens sont passées par l'épée sous administration islamique.
- Les Lieux saints sont occupés par une armée d'extrémistes musulmans qui interdisent l'accès aux Lieux saints pour les chrétiens.
- Les pèlerinages sont devenues de vrais coupe-gorges. Les témoignages des personnes qui en sont revenues ont édifié les européens et ont imprimé en eux "l'admirable désir d'aller à Jérusalem, ...retrouver la Jérusalem perdue en même temps que d'aller sécuriser la région. En juillet 1099, l'armée des princes et des chevaliers reprenait Jérusalem aux musulmans: victoire difficile, arrachée au prix de longues marches et de sévères combats, tenue pour un miracle" (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 9-11).
- "Certains historiens comme Claude Cahen, considèrent celles-ci (les croisades) comme une réaction lentement mûrie à l'humiliation ressentie depuis quatre siècles devant la conquête musulmane de la moitié du bassin méditerranéen..." (Henri Platelle, Les Croisades: une étape de la question d'Orient in Magazine Histoire du Christianisme, Dossier les Croisés en Terre sainte 1095-1099, N° 28, juin 2005, p. 29).
- "Les croisades sont avant tout une réponse à l'invasion de la Terre sainte par les Turcs, qui oppressent les chrétiens autochtones et rendent impossible les pèlerinages jusqu'alors bien acceptés" (Marie-Alix Radisson, Aux sources des croisades, la vogue des pèlerinages, in Magazine Histoire du Christianisme, Dossier les Croisés en Terre sainte 1095-1099, N° 28, juin 2005, p. 34).
La catastrophe de la perte de Constantinople en 1453, reculée de trois siècles et demi grâce à la Croisade de 1095 (René Grousset)
"Vers 1090, l'islam turc, ayant presque entièrement chassé les Byzantins de l'Asie, s'apprêtait à passer en Europe. Dix ans plus tard, non seulement Cosntantinople sera dégagée,... mais la Syrie maritime et la Palestine seront devenues colonies franques. La castastrophe de 1453, qui était à la veille de survenir dès 1090, sera reculée de trois siècles et demi" (René Grousset, L'Epopée des Croisades, Éditions Perrin, Mesnil-sur-l'Estrée 2000, p. 16-17).
L'humiliation des Chrétiens de Palestine
Des Chrétiens contraints de porter des signes distinctifs
"Partis à la conquête du monde pour répandre la foi de Mahomet, les Arabes prennent Jérusalem en 638. Les Chrétiens de Palestine sont tolérés. Cependant, ils sont réduits à la condition de dhimmi: moyennant le port de signes distinctifs et le paiement d'un impôt spécial, la djizya, ils sont autorisés à pratiquer leur culte. Mais, il leur est interdit de construire de nouvelles églises, ce qui à terme, les condamne. Les pèlerinages européens peuvent continuer, à condition d'acquitter un tribut, notamment pour accéder au Saint-Sépulcre.
"Il ne s'agissait pas seulement de provinces perdues, de terres et de villes, métropoles et berceaux du christianisme, tombés en d'autres mains; ni seulement du souvenir des combats, ni des humiliations comme, en certains lieux, le port de signes distinctifs, regardés comme des signes d'infamie; mais de pouvoir accomplir les dévotions aux Lieux saints en paix, sans tourments ni dépenses excessives" (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 26).
Les mesures discriminatoires
"Par leur statut de dhimmi, les chrétiens... sont soumis à des mesures discriminatoires, telle que le port de deux bandes détodde jaunes sur l'épaule, l'interdiction de monter à cheval et de porter les armes, ou encore de construire de nouvelles églises et de nouveaux monastères ainsi que d'exhiber les croix et les bannières..." (Source: Revue Historia N° 095, Croisade, Mai-Juin 2005, p. 27).
Des Chrétiens contraints de force de se convertir à l'islam
Au début du XIe siècle, la situation se tend. Les Chrétiens qui servent dans l'administration du califat sont forcés de se convertir à l'islam.
Le Saint-Sépulcre, Tombeau du Christ, détruit
"Le sultan fatimide d'Egypte al-Hâkim (996-1021), tristement célèbre pour son zèle fanatique persécuteur des chrétiens, se réclame d'un islam chiite et ne cessait de prêcher une religion de plus en plus rigoureuse, sans compromis, intolérante. Il fait détruire toutes les églises du caire, puis en 1009, donne l'ordre d'abattre le Saint-Sépulcre, d'en faire disparaître les emblèmes chrétiens et enlever les saintes reliques. Les autres sanctuaires de la ville furent également mis à bas, les biens des religieux confisqués, ainsi que les objets du culte et les pièces d'orfèvrerie. Aux dires de certains auteurs musulmans, Hâkim aurait voulu décourager les chrétiens d'Egypte qui se rendaient en pèlerinage à Jérusalem, en particulier au moment des fêtes de Pâques, pour y assister au miracle du "feu sacré". Le samedi saint, on procédait dans les églises à la cérémonie du "feu nouveau" en allumant le cierge pascal avec un briquet frotté contre une pierre. Cette solennité avait été introduite au IXe siècle, dans l'église du Saint-Sépulcre par des moines latins et, peu après, les chrétiens affirmaient que les lampes suspendues dans le sanctuaire, ce jour-là et à la neuvième heure, s'allumaient miraculeusement par un feu descendu du ciel. Hâkim fit crier aux supercheries et accusa les prêtres chrétiens d'user de stratagèmes. Aussitôt connues, la destruction des églises de la Ville sainte et ces attaques violentes contre un miracle attesté depuis longtemps par des témoins insignes (en 1027, Richard, abbé de Saint-Victor de Marseille, en 1037, Odelric évêque d'Orléans) firent grand bruit et forte impression en Occident (M. Canard, La Destruction de l'Eglise de la Résurrection par le calife Hâkim et l'histoire de la légende du feu sacré in Byzantion, 1965, t. XXXV, p.16-43). Le sultan et les "Sarrasins" s'affichaient ennemis résolus du peuple chrétien" (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 28)
Un lourd climat d'insécurité (Jacques Heers)
Insécurité en Méditerranée
"Les razzias des pirates et des musulmans de Sicile entretenaient un lourd climat d'insécurité" (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche (Sarthe) 2002, p.22).
L'occupation des Lieux saints par des musulmans (Jacques Heers)
Des chrétiens dépossédés, rançonnés et malmenés, chassés de leurs principaux sanctuaires (Jacques Heers)
"Des brigands et des voleurs infestaient les chemins, surprenaient les pèlerins, en détroussaient un grand nombre et en massacraient beaucoup..." (Jacques de Vitry, cité dans Régine Pernoud, Les Templiers, Presses Universitaires de France, Que Sais-je ? Vendôme 1996, p. 5).
"L'occupation d'une bonne part de l'Orient byzantin par les musulmans plaçait les chrétiens dans une situation particulière, et par beaucoup, jugée insupportable... Les chrétiens, ceux d'Occident surtout, se trouvaient dépossédés, chassés de leurs principaux sanctuaires; fidèles d'une religion qui, à un moment dont ils gardaient bien sûr la mémoire, avait évangélisé le monde, ils voyaient les lieux où avaient vécu le Christ et les apôtres occupés par d'autres; ils ne pouvaient y prier qu'en étrangers, tolérés, rançonnés, parfois malmenés, en tout cas soumis à toutes sortes d'exactions et d'aléas, dans des pays livrés à de constants désordres, à des conflits dynastiques, aux exigences imprévisibles de chefs mal contrôlés" (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 26).
"Les pèlerins se trouvaient là sans protection, en butte généralement aux abus, agressés et rançonnés par les bandes de bédouins, pasteurs et pillards, que les califes ou les émirs des cités contrôlaient très mal" (Jacques Heers, ibid., p. 27)
"Certes, les pèlerins venaient aussi nombreux 'en Jherusalem, por prier Nostre Seigneur et crier merci que il n'obliest pas ainsi du tout son peuple". Mais, du fait "de la seignerie des mécréants", ils voyageaient en grands périls, supportant de terribles vexations, des alarmes et des dangers, risquant leur vie et, en tout cas, assurés d'y perdre leur bourse "car toutes les terres que ils passoient estoient de leurs enemis et sovent i estoiient desrobé et ocis"... Arrivés dans la ville sainte, ils ne voyaient pas encore la fin de leurs malheurs: personne n'entrait dans la ville s'il ne payait un besant, pièce d'or de Byzance; et ceux qui avaient tout perdu en route, dépouillés de leur argent, ne pouvaient franchir les portes, errant et mendiant au pied des murailles, "por ce, si avoient hors froid et faim et grand mene et en i moroit aseez". Dans la cité, les pèlerins devaient encore payer en plusieurs occasions et subir d'autres affronts: "Quant il aloient visiter les sainz leus de la cité, l'en en murtrissait pluseurs en repost, et leur fesoit l'en assez honte"; on leur jetait de la boue et des immondices, on leur crachait au visage, on les rouait de coups. L'accès aux sanctuaires devenait difficile, parfois décevant car les églises mises à bas sur ordre du sultan Hâkim n'étaient pas toutes reconstruites, loin de là... Les chrétiens ne pouvaient pas toujours y prier en paix. Le plus grave, occasion de grands courroux et désespoirs, était de voir de leurs yeux ou d'entendre dire que, dans ces temples bâtis "à granz travauz et à granz couz", ils ne se trouvaient pas en sécurité pour s'y recueillir, seuls, à l'abri des tourments: "Li méréans venoient... à grant noise et à grant chuffois (sifflements, cris et huées), et s'asséoient sur les autels, espandoient les calices, brisoient les lampes et les cierges et, por plus couroucer toute la Crestienté, ils prenoient souvent le patriarche qui i estoit lors par la barbe et par les cheveus, et ruoient à terre et defouloient à leurs piez (Guillaume de Tyr, Histoire des Croisades, éd. F. Guizot, Paris 1824, p. 20-21, cité in Jacques Heers, ibid., p. 32). Guillaume de Tyr insiste longuement sur les tribulations des pauvres pèlerins et justifie l'intervention des chevaliers d'Occident pour la reconquête des Lieux saints. Tous les récits d'ailleurs allaient dans le même sens, soit pour conter les déboires de leur auteur (et dire très haut ses mérites), soit, plus souvent et plus volontiers, pour apitoyer, pour nourrir le désir de mettre fin à cette situation devenue déjà intolérable et qui ne faisait que s'assombrir... Michel le Syrien, patriarche de l'Eglise grecque d'Antioche, pas tellement et même pas du tout favorable à l'Eglise de Rome, en tout cas complètement étranger aux préoccupations des Francs, dit aussi comment les Turcs "infligeaient des maux aux chrétiens qui allaient prier à Jérusalem, les frappaient, les pillaient, prélevaient la capitation à la porte de la ville et aussi au Golgotha et au Sépulcre". Et même, "toutes les fois qu'ils voyaient une caravane de chrétiens, surtout de ceux qui venaient de Rome ou des pays d'Italie, ils s'ingéniaient à la faire périr de diverses manières" (Michel le Syrien, patriarche jacobite d'Antioche (1166-1199), Chronique, éd. F. Chabot, Paris 1910, p. 182, cité in René Grousset, Histoire des Croisades et du royaume franc de Jérusalem, Paris 1934-1936, 3 vol., rééd. 1992, t. Ier, p. 2).
...les faits, pour l'ensemble demeurent hors de doute: les pèlerinages en terre sainte s'effectuaient dans de dures conditions, à grands frais, au péril de la vie, dans la certitude de se trouver, pour seulement manifester sa foi et accomplir de tranquilles dévotions, souvent attaqué, bafoué, traité en paria; dans la certitude aussi de voir s'affirmer, là où avait vécu le Christ, une religion triomphante, hostile... De plus, les Turcs et les bédouins et les agents du fisc à Jérusalem s'en prenaient, plus volontiers peut-être, aux hommes sans défense et dépourvus de grandes ressources qui venaient en habits de pénitents pour simplement prier. Ces attaques choquaient en un temps où l'Eglise s'efforçait de faire accepter l'idée de charité envers les pauvres et les faibles; Rome et les évêques insistaient constamment sur l'interdiction de faire violence à ceux qui ne pouvaient se défendre et sur l'obligation de les protéger... Les sanctuaires furent presque partout terres d'asile, qui ne pouvaient souffrir de violences; attaquer, malmener, dépouiller des pénitents sur leur chemin était signe d'impiété sévèrement réprouvée. Les Turcs, Sarrazins et autres "infidèles" et "gentils", ne s'en privaient pas. Les chroniqueurs ou historiens des croisades qui évoquent, quelques années après la conquête, les massacres des musulmans par les croisés à Jérusalem, ne cherchent aucunement à en taire l'horreur; mais ils y voient un juste et inévitable retour des choses, rappelant les souffrances endurées par les pèlerins, les persécutions honteuses, scandaleuses: "Dieu frappa ceux qui avaient si longtemps infligé toutes sortes de châtiments et de supplices aux pèlerins qui voyageaient pour l'amour de Lui. Il n'est personne en effet, sous le ciel, qui puisse comprendre tous les maux et toutes les tribulations, toutes les tortures mortelles que les insolents gentils faisaient endurer à ceux qui allaient visiter les Lieux saints et l'on doit croire sans aucun doute que Dieu en était bien plus affligé que de la captivité même de Sa Croix et du Sépulcre livré entre des mains profanes" (Guibert de Nogent, Autobiographie, éd. E.R. Labande, Paris 1981, p. 255-256, cité in Jacques Heers, ibid., p. 33).
Des milliers de pèlerins, non armés, massacrés (Régine Pernoud)
"Dans son prêche du 27 novembre 1095 (10e jour du Concile de Clermont), le pape Urbain II lança un appel à la pitié, pour ces chrétiens et ces pèlerins agressés, humiliés, incapabales de prier Dieu sans s'exposer à tant de dangers: les Arabes, les Sarrazins, les Persans et les Turcs avaient pris de grandes cités: Antioche, Nicée, Jérusalem. "Ils détruisaient les églises, ils immolaient les Chrétiens comme des agneaux" (Orderic Vital, Histoire ecclésiastique 31, p. 408-413, cité in Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 71).
"En 1065, un groupe de plèrins allemands (de Bamberg) est attaqué (et massacré) par des bédouins.
"En 1064 le pèlerinage à Jérusalem de l'archevêque de Mayence et des évêques de Bamberg et Ratisbonne ("il se trouva pour le suivre plus de douze mille fidèles de son diocèse et des diocèses voisins, 'des barons et des princes, des riches et des pauvres' (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 17) finit mal.
"Des milliers de personnes, sans défense, furent massacrées par les Musulmans.
"Le Vendredit saint, ils n'étaient plus qu'à deux jours de marche à peine de leur but, entre Césarée et Ramla.
"C'est alors que surgit une troupe de Bédouins. Une grêle de flèches s'abbatit sur la foule exténuée, dont le seul recours fut la protection dérisoire que pouvaient offrir les chariots transportant malades, femmes et enfants, hâtivement disposés en barricades...
"Le massacre n'en dura pas moins du Vendredi saint à Pâques, et ne s'arrêta vraisemblablement que parce que les pillards étaient à courts de flèches, ou fatigués de tuer, ou parce que le butin n'en valait plus la peine..." (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 18) : c'est le massacre des pélerins de l'évêque Gunther de Bamberg à Ramla (printemps 1065).
"Tous les participants avaient été massacrés, ou peu s'en faut...
L'hécatombe qui en avait résulté, ...avait eu quelque influence sur la réponse faite par Urbain II lorsque celui-ci, trente ans plus tard, au Concile de Clermont, était venu appeler à la défense des pèlerins de Terre sainte. Aujourd'hui, le nom de Ramla qui s'inscrit sur les plaques de signalisation de l'autoroute éveille toujours, pour ceux qui connaissent l'histoire médiévale, une vive émotion..." (Régine Pernoud, Richard Cœur de Lion, Fayard, Mesnil-sur-l'Estrée 1988, p. 177).
"Le cas des pèlerins allemands de l'évêque Günther est connu sans doute à cause du grand nombre de ses compagons et partant de l'étendue du massacre, mais il n'est pas isolé. Succomber à une attaque de pillards représentait d'ailleurs un sort à peine plus cruel que celui qui consistait à alimenter les marchés d'esclaves de Syrie ou d'Égypte; telle avait été pour plus d'un la fin du pèlerinage... D'autres ne s'en tiraient qu'après avoir été rançonnés et dépouillés, tant aux divers péages qu'aux abords mêmes des Lieux saints, où les gardiens byzantins n'étaient pas les derniers à lever des taxes sur les pèlerins occidentaux..." (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 18)
Des pèlerinages interrompus
Bientôt de nouveaux envahisseurs se répandent sur la Palestine: les Turcs. En 1078, les Seldjoukides s'emparent de Jérusalem. A partir de cette date, les pèlerinages deviennent extrêmement périlleux, puis ils s'interrompent...
Alors, ne plus avoir la faculté d'aller se recueillir sur le tombeau du Christ, ce n'est pas supportable. La Croisade répond en premier lieu à une exigence pratique et morale : délivrer les Lieux Saints (Jean Sévillia, Historiquement correct, Pour en finir avec le passé unique, Perrin, Saint-Amand-Montrond 2003, p. 36-38), libérer l'accès au pèlerinage et rendre aux Chrétiens le droit de se recueillir au Saint-Sépulcre.
DIMENSIONS RELIGIEUSES DE LA CROISADE
Les chevaliers n'allaient pas en Terre sainte pour s'enrichir, tout au contraire, ils laissaient derrière eux fiefs et dettes pour se croiser
"L'expédition, lointaine, et hasardeuse, exigeait beaucoup. Elle ne pouvait ni s'inscrire dans une tradition ni bénéficier d'expériences. il fallait tout laisser derrière soi et se confier au destin. Prendre la croix et faire voeu d'aller délivrer le Saint-Sépulcre, c'était rompre avec une vie; c'était s'exclure, pour un temps incertain, de son cadre social et de toutes les communautés.
"Quant aux chevaliers,... quitter leur leurs terres pour des mois, voire pour des années, allait à l'encontre de leurs intérêts et de leurs habitudes. Ils ne vivaient pas de leurs armes, bien au contraire;... la guerre ordinairement leur coûtait beaucoup; le cheval de combat valait un prix fou et les épées aussi; les perdre (cela rrivait souvent) les pouvait mettre dans l'embarras pour longtemps".(Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 11-12).
Une entreprise religieuse et un acte exemplaire de dévotion (Jacques Heers)
Jacques Heers indique que les hommes de la Croisade, "ce qu'ils disent, sans cesse, et sans réticence aucune, c'est leur volonté de vivre leur foi, de se mettre au service du Christ" (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche (Sarthe) 2002, p. 16)
"La croisade, ...fut d'abord une entreprise religieuse qui répondait à de grands élans, au désir impérieux de pratiquer différentes formes de dévotions, particulièrement vives en ces années mille. Il s'agissait d'accomplir le pèlerinage au tombeau du Christ, au Saint-Sépulcre de Jérusalem donc, et aux autres lieux saints de Palestine, la Terre sainte par excellence. Aller à Jérusalem, c'était réaliser un voeu de prière. Tout au long de cette première entreprise, les Croisés sont communément désignés sous le nom de 'pèlerins'. Les pèlerinages, ...l'homme qui en acceptait les sacrifices, financiers et sociaux, et en courait les risques, s'attirait (du ciel) d'exceptionnels mérites... Le chrétien latin voyait dans le pèlerinage un acte exemplaire; il en attendait réconfort et certitude. Pouvoir contempler de ses yeux les lieux où avaient vécu le Christ, la Vierge et les apôtres était pour lui un bienfait et un privilège. Il vivait pleinement sa religion et en retrouvait les racines. En voyage et arrivé au but, il se faisait rappeler les textes sacrés, les Evangiles ou les vies des saints, et pouvait aussitôt les appliquer à ce qu'il voyait. C'était une confirmation: tout ce qu'il avait lu ou entendu dire des Ecritures se trouvait vérifié, réel, bien en place. La sainteté des lieux agissait sur la qualité des prières qui prenaient plus d'intensité, une autre ferveur.
...Pour lui et pour les siens, le pèlerin attendait aussi, priant en un sanctuaire, une protection contre les malheurs ou une guérison. Les pèlerinages thaumaturges , renommés pour leurs miracles, n'ont cessé d'attirer les foules. Enfin, aller en un lointain pèlerinage et abandonner pour un long temps ses parents et ses terres, c'était soit accomplir un voeu prononcé en un moment de grand danger, soit, souvent, faire pénitence pour racheter un crime, pour obtenir le pardon. Nombreux furent ceux qui, de cette façon, ont couru les routes" (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche (Sarthe) 2002, p. 17-18)
Une manifestation de foi populaire (Jean Sévillia)
Sévillia signale qu'elles furent une "manifestation de foi populaire et une réaction de défense des Européens contre l’invasion de l’islam ottoman".
Le site internet consacré à l'histoire, herodote.net, a cette phrase étonnante (et pourtant si vraie!): "Les excès et les massacres qu'on leur attribue (aux Croisés) ne sortent pas de l'ordinaire de l'époque et sont plutôt moins choquants que les horreurs du XXe siècle issu des Lumières..." [3]
"Les modernes ne comprennent pas qu’un Roi abandonne son état pour partir en croisade. Saint Louis ne pouvait pas comprendre qu’on abandonne Dieu pour l’état. Dieu, c’est Jésus : c’est avec Lui, par Lui et en Lui que l’homme atteint sa perfection. Dans cette quête qui l’a emmené loin de France, Saint Louis, modèle de tous ses sujets, leur montrait quelle est la perfection de l’homme..." (Abbé Vincent Bettin) [4]
Les croisades devraient être comprises comme le moyen le plus sûr de vaincre la religion du "faux prophète" et de cesser son expansion. Et ce jusqu'au XVIIIème siècle. Châteaubriand affirmait dans ses Mémoires d'outre-tombe: '... Les croisades ne furent des folies, comme on affectait de les appeler, ni dans leur principe, ni dans leur résultat. (...) Les croisades, en affaiblissant les hordes mahométanes au centre même de l'Asie, nous ont empêchés de devenir la proie des Turcs et des Arabes...'
La grande épopée (Jean Sévillia)
Le souvenir de ces expéditions lointaines a longtemps fait rêver les Français. Aujourd'hui, elles ont moins bonne presse. Pourtant, au-delà de la légende dorée ou de la légende noire, les chercheurs voient dans l'aventure des croisades un moment capital de l'histoire occidentale.
Par Jean Sévillia, Le Figaro, [05 juillet 2003] Première des huit grandes croisades, celle des «barons» (1097-1099), prêchée par le pape Urbain II, s’ouvre par le siège d’Antioche, qui dura neuf mois et établit la suprématie militaire des Francs. (DR.) Au mois de mars dernier, quand les troupes américaines et britanniques s'apprêtaient à donner l'assaut à l'Irak, afin d'inciter ses lecteurs à soutenir «the true Brits» partis combattre dans le désert, un tabloïd anglais illustrait ses pages d'un logo figurant un chevalier ceint d'un heaume décoré de la croix. Il n'était pas étonnant, dans ces conditions, d'entendre certains islamistes - comme ils l'avaient fait lors de la première guerre du Golfe, en 1991, ou lors de la guerre d'Afghanistan, en 2001 - dénoncer l'armée des croisés venue d'Occident pour occuper un pays musulman. Cependant, dans un cas comme dans l'autre, l'analogie ne vaut rien. Car les croisades, comme tout événement historique, ne peuvent être expliquées, comprises et jugées que dans leur contexte et, sauf à commettre un anachronisme délibéré, le monde du XIe siècle peut difficilement être comparé au nôtre.
Le 27 novembre 1095, à Clermont, le pape Urbain II lançait un appel à la chrétienté. En Terre sainte, expliquait-il, beaucoup de chrétiens avaient été «réduits en esclavage», les Turcs détruisant leurs églises. Et le souverain pontife avait exhorté les chrétiens à «repousser ce peuple néfaste». A Limoges, Angers, Tours, Poitiers, Saintes, Bordeaux, Toulouse et Carcassonne, Urbain II avait renouvelé son appel. Voilà le point de départ d'une entreprise que l'historien Emmanuel Le Roy Ladurie n'hésite pas à qualifier de «magnifique aventure».
Il n'y a guère, même dans les manuels de l'école républicaine, les croisades étaient regardées d'un oeil favorable : les laïcs y voyaient une expédition qui avait fait rayonner la culture française. De nos jours, le discours est facilement contraire : certains tendent à considérer les croisades comme une agression perpétrée par des Occidentaux violents et cupides à l'encontre d'un islam tolérant et raffiné. Et chez les chrétiens, le sujet frôle la repentance...
La question doit pourtant être abordée au-delà de l'air du temps, en refusant la légende noire comme la légende dorée, et en considérant les seuls faits. Les faits, du point de vue de la longue durée, c'est que la croisade n'a pas constitué une attaque gratuite contre le monde musulman mais, au contraire, a formé une réplique à l'expansion de l'islam.
Partis répandre la foi de Mahomet, les Arabes s'emparent de Jérusalem en 638. Réduits à la condition de dhimmi, les chrétiens du Moyen-Orient sont autorisés à pratiquer leur religion, mais astreints au port de signes distinctifs et au paiement d'un impôt spécial. Construire de nouvelles églises leur est interdit, ce qui, à terme, les condamne. Les pèlerinages européens peuvent continuer (pour les chrétiens du Moyen Age, le pèlerinage est une dévotion essentielle), mais à condition de payer un tribut. En 800, les califes abbassides, qui ont Bagdad pour capitale, reconnaissent à Charlemagne la tutelle morale sur les Lieux saints. Toutefois, au début du XIe siècle, la situation s'aggrave. Pour conserver leur poste, les chrétiens employés par le califat doivent se convertir à l'islam. En 1009, le calife El-Hakim persécute les non-musulmans. En 1078, les Turcs seldjoukides prennent Jérusalem. Dès lors, les pèlerinages deviennent si dangereux qu'ils finissent par s'interrompre.
Au VIIe siècle, les musulmans ont conquis la Palestine et la Syrie ; au VIIIe siècle, ils ont envahi l'Afrique du Nord en y détruisant une chrétienté dont saint Augustin avait jadis été la gloire, puis ils ont occupé l'Espagne et le Portugal ; au IXe siècle, ils ont conquis la Sicile. En ce XIe siècle, Constantinople fait face au péril turc. En 1054, un schisme a séparé l'Eglise d'Orient de l'Eglise de Rome, mais les différends théologiques n'empêchent pas les deux pôles du monde chrétien de se parler. Contre la pression turque, en 1073, l'empereur byzantin Michel VII appelle au secours le pape Grégoire VII, demande renouvelée par Alexis Ier Comnène à l'adresse d'Urbain II en 1095. En Espagne, la Reconquête chrétienne a commencé dès 1030. Tolède a été repris aux Maures en 1085 mais, l'année suivante, les Almoravides, venus du Maroc, ont lancé une nouvelle offensive. A l'incitation du pape, des chevaliers français se sont engagés dans les armées d'Aragon, de Castille et du Portugal. En Sicile, les Normands ont débarqué en 1040, ont chassé les Arabes au terme d'une guerre de trente ans.
C'est dans cette perspective à la fois géopolitique et culturelle qu'il faut replacer l'appel lancé par le pape, à Clermont, en 1095. La croisade, répétons-le, forme une réplique à l'expansion de l'islam, une riposte à l'implantation des Arabes et des Turcs en des régions qui ont été le berceau du christianisme au temps de saint Paul, implantation musulmane qui ne n'est d'ailleurs pas opérée par la douceur mais par de très classiques moyens militaires, c'est-à-dire par la force. Délivrer les Lieux saints, permettre aux chrétiens de se rendre sur les lieux où le Christ a vécu et où ses fidèles sont désormais persécutés, c'est le but de la croisade.
Croisade, disons-nous ? Oui, mais c'est encore un anachronisme. Car le mot croisade, apparu au tout début du XIIIe siècle, est postérieur aux premières croisades. Les croisés initiaux, eux, parlaient de pèlerinage, de passage, de voyage outre-mer. C'est que le but premier de la croisade était spirituel : il fallait mettre ses pas dans les pas du Christ. L'homme de 2003 est contraint de faire un effort intellectuel pour comprendre l'enjeu dont il est ici question. C'est que nous vivons tous, croyants ou incroyants, dans une société où la liberté de conscience et la laïcité sont érigées au rang de principes.
Le Moyen Age croit en Dieu
Au Moyen Age, non seulement ce n'est pas le cas, mais ces concepts ne sont pas même intelligibles : ils sont, au sens propre, inconcevables. L'Europe est chrétienne, et cette foi lui confère une communauté de civilisation, dans un temps où les nations ne sont pas constituées. Cette foi médiévale rend ténue, même si la tradition chrétienne distingue le domaine de Dieu et le domaine de César, la frontière entre le temporel et le spirituel. L'homme de 1003, lui, adore Dieu et craint le diable. Il y a pour lui beaucoup plus important que la vie terrestre : la vie au Ciel, qui n'est pas gagnée d'avance puisqu'il faut, pour la mériter, faire son salut afin d'échapper à l'enfer. L'Eglise, qui enseigne la parole divine, est gardienne du dogme : le Moyen Age, sans complexe, est dogmatique. Et puisque la vérité ne se divise pas, la liberté religieuse, à l'époque, est au même degré inenvisageable. Si l'on oublie ces données, on ne peut pas comprendre les motivations des croisés.
Imaginons un voyage à pied ou à cheval, au XIe siècle, depuis la Touraine jusqu'à la Palestine ! Des milliers de kilomètres sur un itinéraire incertain (ni panneaux ni cartes), en traversant des contrées hostiles (pas de téléphone en cas de problème), en affrontant la faim et la soif (l'intendance n'était pas prévue), et tout cela pour se diriger vers un pays dont les pèlerins ne savaient rien. Pour les gens du peuple, c'était la folie absolue. Pour les seigneurs aussi, avec en prime, pour eux, un risque financier, car ils devaient entretenir sur leur cassette propre leurs soldats et les pauvres qui les accompagnaient : la croisade a ruiné de nombreux seigneurs qui ont dû emprunter ou vendre des biens fonciers afin d'équiper leurs compagnies. Est-ce l'appât des terres qui les a attirés ? Même pas : l'historien Jacques Heers montre que de larges étendues étaient encore en friche en Occident, bien plus accessibles. Il n'y a pas de doute : ce qui a poussé les premiers croisés à partir, c'est la foi. «Dieu le veut», s'exclamaient-ils.
Dans son appel de Clermont, le pape s'est adressé en priorité aux chevaliers. Mais il est d'abord entendu par le peuple de Normandie, de Picardie, de Lorraine, d'Auvergne, du Languedoc ou de Provence. On cite le cas de villages entiers marchant vers l'Orient. Guidée par des chefs improvisés - Pierre l'Ermite et Gautier Sans Avoir -, la croisade populaire suit le Danube ou la plaine du Pô et traverse les Balkans. Le 1er août 1096, cette foule est à Constantinople. Mais le Bosphore à peine franchi, elle se fait massacrer par les Turcs.
L'autre croisade, celle des barons, vient derrière. Flamands, Lorrains et Allemands, le 15 août 1096, ont emboîté le pas à Godefroi de Bouillon ; les seigneurs du Languedoc et de Provence à Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse ; Normands et Français à Robert Courteheuse, duc de Normandie, et à son beau-frère, Etienne de Blois ; les Normands de Sicile sont conduits par Bohémond de Tarente et son neveu Tancrède. Les uns ont passé par la Hongrie, d'autres par l'Italie, le reste par la mer. On les appelle tous les Francs car ceux qui sont issus des provinces qui formeront un jour la France sont les plus nombreux. 30 000 hommes en tout, qui se retrouvent à Constantinople en mai 1097. Passant en Asie, ils prennent Nicée puis Antioche. Ils progressent lentement car leurs adversaires sont de redoutables soldats, et parce que les chefs des croisés, rivaux, ne s'entendent guère entre eux. Cependant, le 15 juillet 1099, Jérusalem tombe entre leurs mains.
En entrant dans la ville, les barons chrétiens ont tué et pillé, c'est certain. La légende noire y voit la preuve de leur injustifiable violence. C'est oublier que les croisés se sont conduits comme tous les guerriers de l'époque. Le 10 août 1096, 12 000 «pauvres gens» de la croisade populaire ont été massacrés par les Turcs. Le 4 juin 1098, devant Antioche, les Turcs et les Arabes ont passé au fil de l'épée la garnison chrétienne de la forteresse du Pont de Fer. Le 26 août 1098, les Egyptiens ont arraché Jérusalem aux Turcs et anéanti les défenseurs de la ville, des musulmans liquidant d'autres musulmans...
Après l'élan mystique, une logique politique
Les premiers croisés, on l'a dit, étaient des pénitents motivés par un but spirituel. Après la prise de Jérusalem, un royaume latin est institué. Avec le titre d'«avoué du Saint-Sépulcre», Godefroi de Bouillon en prend la tête ; quand il meurt, quelques mois plus tard, son frère Baudouin le remplace. D'autres Etats chrétiens sont créés : la principauté d'Antioche, le comté d'Edesse, le comté de Tripoli. Or leur fondation ne figurait pas dans les plans primitifs du pape. Dès la prise de Jérusalem, chevaliers ou pauvres, les croisés sont retournés massivement en Europe. Ceux qui sont restés sur place sont isolés, car jamais les établissements francs ne seront des colonies de peuplement. Afin de protéger les principautés chrétiennes et les pèlerinages venus d'Occident, des ordres de moines-soldats - les Hospitaliers ou les Templiers - sont fondés. Mais le but de toutes les croisades postérieures à celle de 1096 ne sera jamais que de secourir les Etats latins implantés en Orient. Dorénavant, des enjeux temporels sont en cause. Après l'élan mystique, une autre logique s'en-clenche : elle est politique, elle est militaire, avec tout ce que cela peut entraîner d'humain, trop humain.
Dès 1144, les musulmans de Syrie reprennent Edesse. La deuxième croisade, prêchée par saint Bernard de Clairvaux, est conduite, en 1147, par l'empereur Conrad III et le roi Louis VII, mais l'opération échoue. En 1187, le sultan Saladin - maître de la Syrie, de l'Egypte, de l'Irak et de l'Asie Mineure - reprend Jérusalem et une grande partie des territoires francs. D'où une troisième croisade (1189-1192), emmenée par l'empereur Frédéric Barber