Bilan historique de la révolution

De Christ-Roi
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Deux millions de morts

Elle (la révolution) n'apparaît plus nécessairement comme "un bloc", dont il faille tout accepter. Les légendes se dissipent. Les réalités se précisent… La révolution a ses zones d'ombre…

Comment de la révolution, pourrait-on dissocier l'Empire ? Les deux épisodes s'enchaînent, sur un espace de temps qui n'excède pas la moitié ou le tiers d'une vie humaine. Ils ne font qu'un et ce sont le plus souvent les mêmes personnages qui les ont animés. Le lieutenant Bonaparte, jacobin militant, trouve son prolongement naturel dans le général Bonaparte, pourfendeur des royalistes sur les marches de Saint-Roch, et dans le Premier Consul, qui fait enlever, juger, exécuter le duc d'Enghien, avant d'en finir avec Cadoudal. "Je ne suis, dit Napoléon à Sainte-Hélène, qu'un signet dans le livre de la révolution".

Mais il est vrai aussi que l'Empereur n'est pas seulement la Révolution bottée, celui qui confirme dans leurs acquisitions les détenteurs de biens nationaux et bataille interminablement contre l'Angleterre pour sauver les conquêtes des soldats de l'an Deux. Il apparaît aussi comme le contraire de la Révolution, lorsqu'il restaure une monarchie [mais cela n'a plus rien à voir avec la Monarchie catholique traditionnelle d'Ancien Régime…], fonde une dynastie, crée une noblesse, met en place des institutions, rétablit l'ordre là où les révolutionnaires avaient semé le désordre.

La révolution ne s'arrête pas à Thermidor, ni au Consulat. L'Empire appartient à l'héritage de la Révolution. Il l'aggrave ou la corrige. Il en est le complément logique.

Notre source principale pour ce bilan 'historique' de la révolution est René Sédillot, Le coût de la Révolution française, Vérités et Légendes, Perrin Mesnil-sur-l'Estrée 1987.

En confrontant la France de 1789 avec celle de 1815, René Sédillot, économiste de formation, historien de vocation, propose son solde comptable humain, juridique, culturel, économique, social.

Avec l'esprit libre et dans le style clair qu'on lui connaît, il dresse un bilan sans se soucier des légendes et des conventions...

Le bilan

(p. 11) ... Deux millions de morts: tel semble être, aux seuls dépens de la France, le coût des guerres de la Révolution et de l'Empire. Deux millions de Français, jeunes pour la plupart, tombent sans postérité. Leur disparition, et du même coup celle des Français qui auraient dû être leurs enfants et petits-enfants, pèseront sur toute la démographie du siècle, et l'appauvriront.

Deux millions: c'est à peu près autant que ce que coûteront ensemble à la France les deux conflits [donc réunis...]les plus meurtriers de l'histoire, ceux de 1914 et de 1940...

Mais le sacrifice est plus lourd quand il frappe un peuple de quelque 27 millions d'âmes, que s'il se rapporte à 40 millions de citoyens...

La France du XVIIIe avait perdu l'habitude des épreuves de ce genre. Depuis la fin du règne de Louis XIV [1715-1792], son territoire n'avait plus été envahi.

Les seules guerres qu'elle avait encore affrontées s'étaient déroulées bien au-delà de ses frontières, du côté de la Pologne, de la Prusse ou du Canada. Elle avait acquis la Lorraine et la Corse au moindre prix, moyennant la perte de quelques centaines d'hommes. Au demeurant, les conflits ne mobilisaient guère que des professionnels, et l'on se battait "en dentelles", même si les dentelles étaient quelquefois tachées de sang.

Avec la révolution, tout change.

D'une part, les invasions recommencent: on se bat sur le sol français – dès 1792, et pour finir sur deux occupations ennemies, en 1814 et 1815.

D'autre part, la guerre n'est plus l'affaire des professionnels: tout le peuple, levé en masse, est appelé à prendre sa part des honneurs et des horreurs du combat. C'est la promotion démocratique de l'holocauste!

(p. 12) Pis encore: à la guerre contre l'étranger se superpose la guerre civile, et, selon l'usage, elle est la plus impitoyable. Les massacres dans les prisons de Paris, la guillotine sur les grandes places des cités, le carnage vendéen comptent parmi les données de l'hécatombe révolutionnaire.

Mais c'est bien sur le champ de bataille que les pertes sont les plus lourdes. Sur les champs de bataille, ou plus exactement à cause d'eux: car les pertes majeures se situent après le combat, dans les hôpitaux où les blessés agonisent faute de soins, souvent emportés par la gangrène ou le typhus.

La France pourtant "a pris la résolution solennelle de n'entreprendre aucune conquête, de n'attaquer la liberté d'aucun peuple". Le rappel de cet engagement figure étrangement dans "l'exposition des motifs qui ont déterminé l'Assemblée nationale à déclarer qu'il y a lieu de déclarer la guerre au roi de Bohême et de Hongrie" (Séance du 22 avril 1792, texte rédigé par Condorcet): acte premier d'une guerre qui doit embraser l'Europe et durer vingt-trois ans, sous la double réserve du bref intermède de la paix d'Amiens (mars 1802-avril 1803) et de l'entracte de la Première Restauration (avril 1814- mars 1815).

Mais puisque les droits féodaux ont été abolis, leur démantèlement ne doit-il pas s'appliquer aux seigneurs allemands qui possèdent des domaines en Alsace ? Va-t-il falloir les indemniser ? Y a-t-il là matière à casus belli ?

(p.13) Sans y prendre garde, la France révolutionnaire passe vite de la paix à la guerre… Brissot et ses amis se font les prédicateurs d'une guerre libératrice [...], qui reléguerait au second plan les difficultés intérieures.

"La guerre dit-on dans les clubs, serait actuellement un bienfait national, et la seule calamité à redouter serait de n'avoir pas la guerre"…

Adieu, rêves de fraternité! La guerre est votée dans l'enthousiasme: guerre à l'Autriche, c'est-à-dire aux rois. On va libérer les peuples opprimés et détrôner les despotes… [le carnage commence et va durer deux siècles jusqu'aux terribles guerres mondiales du XXe siècles, héritées des idées de la révolution…]

Napoléon n'est pas le conquérant-né que décrivent complaisamment ses contempteurs. Il n'a chaussé les bottes de la Révolution que pour en confirmer les conquêtes [on oublie souvent de préciser que ses batailles ont été remportées avec le matériel militaire de Louis XVI...]

Il n'élargit son domaine que pour les sauvegarder. C'est l'Angleterre qui l'y contraint: elle ne tolérera jamais la présence d'une grande puissance sur le rivage qui lui fait face. Comme Calais jadis, les bouches de l'Escaut, entre des mains ennemies, constituent pour Londres la pire des menaces. Les principes révolutionnaires ne gênent pas l'Angleterre: elle les soutiendrait même volontiers, s'ils lui paraissent en mesure d'affaiblir la France et l'économie française; elle apprécie le désordre sur le continent. Mais l'ordre consulaire et impérial ne luit dit rien qui vaille. L'Angleterre, forte de sa "cavalerie de Saint-Georges", noue et renoue les coalitions contre une France qui lui paraît dangereuse. Elle n'aura de cesse que la France, évacuant la Flandre maritime, ait été ramenée dans le cadre de son hexagone. –

La nation mobilisée

(p. 14) ...Les volontaires n'affluent pas. Le Français moyen, hier fidèle à son roi, ne se sent pas de goût à s'enrôler dans les armées de la république…

La révolution leur criait: "– Volontaires, – Mourez pour délivrez tous les peuples vos frères!"… Mais l'historien constate qu'ils ne sont pas nombreux à se précipiter pour délivrer des peuples qui ne réclament rien !...

Le nombre de ceux qui rejoignent les armées est à coup sûr inférieur au nombre de ceux qui se sont présentés aux tribunes patriotiques. Au volontariat déficient, il faut substituer une technique inédite, celle de la réquisition... [cela doit être çà la liberté révolutionnaire...]

En 1793, un décret (du 23 août) organise la levée en masse. C'en est fini des armées de métier, formées de nobles et de mercenaires. Le peuple entier est appelé à mourir sur les champs de bataille... [Quel progrès!]

Ce texte adopté par la Convention dans l'enthousiasme, s'exprime ainsi: "Les jeunes gens iront au combat… Les vieillards se feront porter sur les places publiques pour exciter le courage des guerriers, prêcher la haine des rois et l'amour de la République"…

…À ce prix, la Convention parvient en 1794, à lever quelque 1200 000 hommes: une armée sans précédent, dont l'effectif permanent dépasse 800 000 hommes.

(p. 16) … les hommes ne consentent à rejoindre que moyennant cent à trois cents livres, ou contre des parcelles de biens nationaux. On enrôle à prix d'argent…

…La Loi Jourdan de 1798 (an VI), élu à l'assemblée des Cinq-Cents, fixe les nouvelles conditions de la conscription. Tous les Français, désormais, sont soldats de droit, de vingt à vingt-cinq ans, et se doivent à la défense de la patrie…

(p. 17) Le dénombrement des Français qui sont tombés sur les champs de bataille de la Révolution et de l'Empire laisse place à quelques interrogations… Les statistiques ne peuvent être que des estimations, et celles-ci varient selon les auteurs. Pour ce qui concerne la période révolutionnaire, et non compris l'effroyable bilan des guerres de Vendée, on retient en moyenne le chiffre de 400 000 morts (Alexandre Sanguinetti, Histoire du soldat). Les pertes les plus lourdes se situent en 1793, par la faute de généraux incapables et de capitaines élus…

Pour les guerre de l'Empire, on hésite généralement entre 700 000 et 1 700 000 (chiffre de Taine), avec une évaluation minimale de 430 000 et une évaluation maximale de 2 600 000. Hors concours, La Fayette, le 21 juin 1815 (trois jours après Waterloo), pour obtenir l'abdication de l'Empereur, évoque à la tribune des deux Chambres réunies "les trois millions de morts français, tombés des sables de l'Égypte aux steppes de la Russie"… De tels écarts donnent la mesure de l'incertitude. Le démographe Bourgeois – Pichat opine pour 860 000, Jean Tulard pour le million. C'est ce nombre qu'on retiendra: 470 000 décès enregistrés, 530 000 disparus qui n'ont pas reparu. En toute hypothèse, la saignée est cruelle...

(p. 18) "Un homme comme moi, aurait dit Napoléon à Metternich, ne regarde pas à un million de morts"…

(p. 20) Au total, de 1789, à 1815, l'épopée doit faire environ 1 400 000 victimes, tombées à l'ennemi, ou décédées des suites de leurs blessures ou disparues: 400 000 pour les guerres de la Révolution, un million pour celles de l'Empire. Reste à prendre en compte, pour parvenir au bilan final, les morts de la terreur et de la Vendée…

(p. 22) La décapitation… Les massacres ont commencé dès 1789, avec la grande peur dans les campagnes, comme avec le meurtre de la garnison de la Bastille, de l'intendant de Paris et du prévôt des marchands. Ils se multiplient en septembre 1792, quand le pouvoir débordé laisse égorger les suspects entassés dans les couvents et les prisons: de 150 à 200 victimes à l'Abbaye, 300 à la Conciergerie, 180 à la Force, 215 au Châtelet, 115 aux Carmes, 200 à Bicêtre, dont 33 enfants; 72 aux Bernardins, 75 au séminaire Saint-Firmin… (estimations voisines de celles de Frédéric Bluche, Les Massacres de septembre). Seuls sont épargnés Saint-Lazare et Sainte-Pélagie. Bilan des massacres: 1300 morts rien que pour Paris en quatre jours. Ce n'est qu'un banc d'essai.

Avec la terreur, l'élimination des indésirables revêt des formes légales pour devenir un moyen de gouvernement. Robespierre oublie qu'à la Constituante il a proposé d'abolir la peine de mort. Mais l'assemblée a préféré, en octobre 1789, décreter le droit égal des citoyens à la décapitation, jusqu'alors privilège de la noblesse...

La guillotine travaille en série, place de Grève, puis place de la Révolution et à la Barrière du Trône renversé, par charretées de 50 à 60 victimes quotidiennes aux plus beaux jours: soit 1862, à Paris, de mars 1793, date de la chute de Robespierre; et finalement, compte tenu des exécutions postérieures à Thermidor, 2639: on décapite moins des aristocrates que des artisans ou des boutiquiers, moins par fanatisme que par habitude…

(p. 23) Partout où les contre-révolutionnaires ont tenté leur chance, les délégués du Comité de salut public, rivalisent dans l'extermination. A Toulon, devenu Port-de-la-Montagne, Fréron se vante de faire tomber 200 têtes par jour. "Il y a déjà 800 Toulonnais fusillés, déclare-t-il allègrement. La république est vengée d'une manière digne d'elle"...

"Ni l'âge, ni le sexe n'ont été épargnés", commente fièrement "Brutus Bonaparte, citoyen sans culottes" (Lucien) dans un message à la Convention après le mitraillage du Champ de Mars. "Ceux qui avaient été seulement blessés par le canon républicain ont été taillés en pièces par l'épée de la liberté et la baïonnette de l'égalité"...

A Marseille, Barras tire gloire des condamnations à mort dont il est prodigue. Dans le Vaucluse, le représentant Maignet, qui fait incendier les villages rebelles, obtient de la Commission d'Orange 332 exécutions. A Lyon, Collot d'Herbois met à son actif 1684 guillotinés ou mitraillés: soixante jeunes gens sont abattus à coups de canon dans la plaine des Brotteaux. A Bordeaux, Tallien entend "niveler les têtes et faire saigner les bourses". Sa bonne amie Thérésa Cabarrus l'incline à préférer la seconde méthode, sans doute à son profit.

Mais à Cambrai, Joseph Lebon assure qu'il va préparer "une fricassée de têtes", et à Arras il préside aux décapitations tandis que la fanfare municipale joue le "çà ira"...

Il n'existe évidemment pas de statistiques globales des exécutions révolutionnaires. Les historiens chercheront à tenir cette macabre comptabilité. La plupart opinent pour 17 000 condamnations à mort sous la Terreur (après octobre 1793), et pour 35 000 victimes en tenant compte des décès en prison et des exécutions sommaires…

(p. 24) (les exécutions) concernent pour 28% des paysans, pour 31% des marchands et des spéculateurs, mais seulement pour 8 à 9% des nobles, pour 6 à 7% des membres du clergé [Comme quoi la révolution n'a pas été conduite eu nom du petit peuple et pour le peuple, mais bien au nom d'une idélogie...]

Toutes ces exécutions de Paris ou des provinces ne sont que broutille et hors d'œuvre: le plat de résistance est en Vendée.

Le génocide en Vendée

(p. 24) "Il n'y a plus de Vendée! Elle est morte sous notre sabre libre, avec ses femmes et ses enfants. Je viens de l'enterrer dans les parais de Savenay. J'ai écrasé les enfants sous les pieds de mes chevaux, massacré les femmes qui n'enfanteront plus de brigands. Je n'ai pas un prisonnier à me reprocher. J'ai tout exterminé… Les routes sont semées de cadavres. Il y en a tant que sur plusieurs points ils font des pyramides".

Ainsi le général François Westermann rend compte de ses hauts faits, conformes d'ailleurs aux instructions de la Convention qui, par décret du 2 août 1793, a ordonné la destruction systématique et l'incendie de tout le pays, récoltes comprises, en même temps que la mise à mort des rebelles.

Si l'on s'en tient à la proportion des victimes par rapport au peuple concerné, les habitants des provinces de l'Ouest sous la Révolution ont payé de leur vie plus encore que les Israélites sous l'occupation hitlérienne. Dans les deux cas, on note une même volonté délibérée d'extermination.

(p. 25) Les Vendéens et les Chouans se sont soulevés d'abord pour refuser la conscription, mais aussi pour défendre leur foi et leur roi. Ils ont pris les armes "au sens littéral, dans les magasins militaires ou dans les mains des républicains vaincus" (Michelet). Ils se battent au nom du Sacré-Cœur et pour "le petit roi qui est au Temple", au sein d'une "grande Armée catholique et royale", qui a plus de fourches que de fusils, plus d'ambition que de moyens, et dont les chefs se jalousent, s'ignorent ou se chamaillent…

Si, par accident, un chef royaliste fait preuve de clémence, il importe que ce geste ne soit pas rendu public: Bonchamp sauve la vie de cinq mille prisonniers républicains, et Merlin de Thionville, qui a été envoyé en Vendée, en informe le Comité de Salut public. Mais il ajoute cette recommandation: "Il faut ensevelir dans l'oubli cette malheureuse action. N'en parlez même pas à la Convention… Les 'brigands' n'ont pas le temps d'écrire ni de faire des journaux. Cela s'oubliera comme tant d'autres choses"…

Décret du 1er novembre 1793, sur rapport de Barère: "Toute ville, qui recevra dans son sein des brigands ou qui ne les aura pas repoussés avec tous les moyens dont elle est capable, sera punie comme une ville rebelle, et en conséquence elle sera rasée". (p. 25)

Rapport de l'adjudant général Rouyer: "Nous fusillons tout ce qui tombe sous notre main, prisonniers, blessés, malades aux hôpitaux"…

Consignes du général Turreau, qui commande les "colonnes infernales": "Tous les 'brigands' qui seront trouvés les armes à la main seront passés au fil de la baïonnette. On agira de même avec les filles, femmes et enfants qui seront dans ce cas. Les personnes seulement suspectes ne seront pas épargnées… Tous les villages, métairies, bois, genêts et généralement tout ce qui peut être brûlé sera livré aux flammes... Je le répète, je regarde comme indispensable de brûler villes, villages et métairies"... : avec leurs habitants, s'il se peut…

(p. 26)Rapport du commandant de la deuxième colonne au même général Turreau: "Je continue de brûler et de tuer tous ceux qui ont porté les armes contre nous. Cela va bien, nous en tuons plus de cent par jour, enfin tous ceux que nous croyons nos ennemis".

Rapport de Nevy, qui commande la cinquième collone: "J'ai brûlé et cassé la tête à l'ordinaire".

Lettre du représentant Francastel au Comité de Salut public: "On m'assure que l'armée de Brest leur a tué trois mille femmes. Elles jetaient leurs enfants dans la rivière du pont-aux-Baux, et tout le pays dans les environs est jonché de leurs morts. Cependant on les trouve encore partout comme des nuées de sauterelles, et on serait presque tenté de croire qu'elles ressuscitent, si leurs cadavres empestiférés ne justifiaient le contraire"

Lettre du commandant Périguaud à Turreau: "Pères, mères, enfants, tout a été détruit".

Ordre de Grignon à ses troupes: "Je sais qu'il peut y avoir quelques patriotes dans ce pays, mais c'est égal, nous devons tout sacrifier".

Rapport de Duquesnoy: "J'ai brûlé et incendié toutes les maisons et égorgé tous les habitants que j'ai trouvé"...

Rapport de Cordelier: "J'ai fait passer derrière la haie (pour exécutions à coups de baïonnette) environ six cents particuliers des deux sexes...

C'est par avance la technique d'Oradour, multipliée à plaisir. Au Mans, en décembre 1793, on fusille par feux de peloton, on écrase les enfants, on viole les femmes. Dans un délire de sadisme, on introduit dans le corps des victimes des cartouches auxquelles ont met le feu. On embroche avec des fourches des femmes encore vivantes. Westermann, le lendemain, organise une battue pour sabrer les rescapés...

(p. 27) A Nantes, où ont été entassés les prisonniers faits à Savenay, le Conventionnel Jean-Baptiste Carrier commence par fusiller par groupes de cent ou deux cents. Cette méthode lui semble trop peu expéditive, et l'entassement des cadavres propage les épidémies. Pourquoi ne pas charger la Loire du soin de débarrasser la république de ceux qui refusent ses bienfaits ? Il fait couler dans le fleuve une gabarre sur laquelle quatre-vingt-dix prêtres ont été entassés. Ce n'est qu'un premier essai. La technique des noyades est mise au point: chaque nuit, dans les prisons, on prélève cent ou deux cents détenus, on les jette dans des bateaux à fond de cale, et, sabords et pont dûment cloués, on fait couler bas les embarcations. Carrier appelle ces baignades des "déportations verticales". Si des hommes et des femmes périssent de la sorte ligotés ensemble, il en fait des "mariages républicains". Après ces exploits, la Loire, promue au rang de "baignoire nationale", charrie des corps dont se repaissent les poissons et les corbeaux: le chargé de mission de la Convention peut se targuer d'avoir noyé quatre ou cinq milles hommes, femmes et enfants. Mais il se vante et il en rajoute: en six noyades, des calculs plus modérés portent sur 1800 victimes, dont peut-être 800 pour la baignade la plus réussie.

A Angers, le maire ne veut pas être en reste: "On a en trois jours, écrit-il, fusillé environ 800 brigands au Pont de Cé, et jeté leurs cadavres dans la Loire".

A Quiberon, en juin 1795, les Chouans et les émigrés qui les ont rejoints doivent capituler. Le général Humbert leur promet la vie sauve. Hocher, obéissant aux ordres de la Convention, applique la loi: 952 prisonniers sont fusillés près de Sainte-Anne d'Auray, au Champ des Martyrs.

C'est l'ultime épisode d'une "solution finale" dont s'affirment satisfaits les représentants Hentz et Francastel. Ils écrivent dès le 21 avril 1794: "Vous pouvez être assurés que la Vendée est un désert et qu'elle ne contient pas 12 000 personnes vivantes". Carrier, de son côté, publie sa profession de foi: "Nous ferons de la France un cimetière plutôt que de ne pas la régénérer à notre façon"…

(p. 28) L'estimation totale des victimes varie du simple au sextuple: au plus bas 100 000, au plus haut 600 000. Les 117 000 disparus que retient Reynald Secher (Le Génocide franco-français: la vendée-Vengé, P.U.F.) ne concernent que les départements de la "Vendée militaire". Le nombre le plus élevé est celui de Pierre Chaunu, qui s'exprime en maître démographe, celui aussi dont fait état Alexandre Sanguinetti dans son Histoire du soldat. Il s'entend pour les bleus et blancs confondus, pour les tués à l'arme blanche, au fusil de chasse, au fusil modèle 1777, pour les victimes de la maladie, de la disette sur une terre brûlée, des exécutions sommaires, pour les blessés qui succombent dans l'impossibilité où l'on est de les soigner: les guerres civiles sont inexorables.

On retiendra ici un nombre médian, de l'ordre de 400 000. Il concerne à la fois les insurgés morts au combat (les résistants à l'oppression), en Bretagne et en Vendée, les morts du camp républicain, et ceux des autres provinces de l'Ouest – de la Normandie à la Gironde…

Ce tragique décompte doit être encore complété par les victimes de multiples luttes fratricides, notamment dans le Lyonnais, en Provence ou en Corse; par les victimes des Terreurs blanches: celle de 1795 au temps des Compagnons de Jéhu, celle de 1815 au temps des "Verdets", lors de l'assassinat du maréchal Brune à Avignon, du général Ramel à Toulouse. Tous ces règlements de comptes entre Français portent le bilan global des guerres civiles aux alentours de 600 000 unités.

Refaisons l'addition des pertes dues à la Révolution et à l'Empire: 400 000 morts pour les guerres jusqu'en 1800; un million pour les guerres napoléoniennes; 600 000 pour les guerres intestines; et l'échafaud pour mémoire. Voilà nos deux millions de morts.

L'Angleterre gagnante

L'ANGLETERRE GAGNANTE

(p. 220) ...Ce que la France perd, l'Angleterre le gagne. Plus encore sur le plan commercial que sur tout autre plan, elle est la grande bénéficiaire de la Révolution et de ses suites. Elle est sans doute consciente, dès le début du grand bouleversement, de la chance qui s'offre à elle: comme elle a une revanche à prendre sur la monarchie française qui a aidé l'Amérique à se libérer, elle n'est pas fâchée de voir le roi contesté et diminué.

"Voici, dit Fox après la prise de la Bastille, l'évènement le plus important de l'histoire du monde et le plus heureux".

La "cavalerie de Saint-Georges" ne manque pas l'occasion de financer discrètement les révolutionnaires les plus corruptibles...

(p. 222) Ainsi, dans tous les domaines du commerce, sur terre comme sur mer, la Révolution et l'Empire consacrent à la fois le triomphe britannique et l'éclipse de la France.

Le commerce français ne retrouvera son niveau d'activité de 1789 qu'après 1825...

Encore la part de la France dans le commerce mondial sera-t-elle alors loin de rejoindre le pourcentage atteint avant la révolution...

Ce pourcentage-là ne sera jamais retrouvé. En chiffres absolus, trente-cinq années ont été perdues.

En chiffres relatifs, à l'échelle du monde, le recul est sans appel.