La condition sociale sous l'Ancien Régime

De Christ-Roi
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1789 La fin des libertés françaises

René Sédillot, Le coût de la Révolution française, Vérités et Légendes, Perrin Mesnil-sur-l'Estrée 1987, p. 79:

LES LIBERTÉS PERDUES

(en 1789) "... En regard des libertés conquises, souvent éphémères, il y a les libertés perdues, parfois pour longtemps. Celles-ci sont, dans l'ordre politique, les franchises locales, et dans l'ordre économique, les libertés paysannes et ouvrières.

A l'échelle locale, sombrent les privilèges obtenus au fil des siècles par les provinces, les villes et les "communautés d'habitants". Parmi d'autres cas significatifs, celui de la Bretagne est le plus douloureux. Depuis que le roi de France avait épousé la duchesse Anne, l'ancien royaume breton gardait ses propres Etats qui votaient les impôts courants et pouvaient refuser de nouvelles taxes, ainsi que son parlement, qui était cour souveraine et n'hésitait pas à entrer en rébellion contre le pouvoir royal. Charles VIII avait reconnu au duché pleine liberté fiscale; Louis XII avait signé la convention qui promettait de respecter "les libertés, franchises, usages et coutumes du pays". L'Acte d'union de 1532, renouvelant ce serment, posait en principe que les droits et privilèges de la Bretagne ignorait la gabelle, comme aussi bien l'Artois, la Flandre, le Hainaut, la Navarre, le Béarn… Et le jour où Louis XV ordonnait d'arrêter un noble breton, dont l'ivresse faisait scandale, son lieutenant général devait présenter ses excuses.

La révolution met fin à cette autonomie… Oubliés les serments! La Charte inviolable de la Bretagne est violée sans façons, d'ailleurs avec l'accord des représentants bretons du Tiers à l'Assemblée nationale, et c'est même le Club breton qui engendre le club des Jacobins. Morcelée, la Bretagne! Les Chouans auront beau faire, elle ne sera plus que Finistère, Côtes-du-Nord, Ille-et-Vilaine, Morbihan et Loire-Inférieure. Elle paiera les impôts communs à tous les Français.

De même la Franche-Comté cesse d'être franche. Pourtant en 668, quand la province avait été rattachée au royaume, Louis XIV s'était engagé sans équivoque: "Sa Majesté promet et jure sur les Saints Évangiles qu'Elle et ses augustes successeurs tiendront et maintiendront loyalement leurs privilèges, franchises et libertés, anciennes possessions, usages, coutumes et ordonnances…" Il faut croire que le nouveau régime ne compte pas parmi les "augustes successeurs"…

Autre exemple de déchéance locale: la Corse rentre dans le rang. Ultime acquisition du royaume, elle était devenue une province d'État, pouvant disposer d'une assemblée propre, qui associait les représentants de la noblesse, du clergé et du Tiers aux (p. 80) tâches du gouvernement; elle conservait à l'échelon paroissial la vieille institution des podestats et des pères du Commun, qui étaient à la fois les magistrats et les juges municipaux. Elle jouissait d'uns régime fiscal distinct et celui du royaume, avec des paiements en nature plus souvent qu'en espèces; elle gardait le libre usage de sa langue, et un régime douanier à sa mesure. Gouverneurs et intendants lui laissaient toute une possibilité de maintenir ses particularités et ses traditions, sans chercher à l'aligner sur les décisions de Versailles.

(p. 80) A l'inverse, la révolution qui prétend lui apporter la liberté, la lui retire. La Constituante incorpore l'île de Corse "à l'Empire français". Ses habitants "doivent être régis par la même constitution que les autres Français": ce qui revient à leur imposer le droit commun, dans l'ordre politique, administratif, judiciaire, fiscal, militaire ou religieux. "Nos chaînes sont à jamais brisées", proclament dans l'île les partisans de la révolution, à l'heure où précisément elle est enchaînée au destin français. Les Corses n'acquièrent que la liberté de payer les impôts de tous les citoyens (et il faudra Napoléon pour leur rendre quelques privilèges sur ce terrain). Ils auront droit à deux départements (que Napoléon réduira à un seul, pour des raisons d'économie). Ils devront subir les assignats, les persécutions, la conscription. Et leurs enfants, dans les écoles, ne devront plus parler que la Langue de Paris.

Ainsi pourrait-on passer en revue, du Languedoc à la Bourgogne, de l'Alsace à la Saintonge, l'uniformisation des provinces françaises, désormais départementalisées et condamnées à la dictature du pouvoir central. Mais, c'est tout le peuple français qui, sur le plan économique, perd ses libertés élémentaires.

Les paysans d'abord, et les plus pauvres. Cette révolution est faite pour les propriétaires individuels, à l'encontre des droits collectifs du monde rural… La propriété est un "droit sacré" dont on veut le "maintien éternel". Les révolutionnaires y tiennent d'autant plus que les biens nationaux sont vendus contre assignats, et qu'ils ne trouveraient pas acquéreurs si les titres de propriété en étaient contestés. Cambon souligne: "Nos assignats ne seraient rien sans le respect des propriétés".

A l'Assemblée, le Normand Thouret s'est fait l'interprète de la nouvelle conception: "Il faut des propriétaires réels. Les communautés ne sont que des propriétaires factices". Traduction: l'Église, qui est une propriétaire collective, sera dépossédée, et ses biens seront vendus par la nation, contre assignats.

Autre traduction, qui abolit les vieux droits d'usage: il n'est plus permis aux vieillards, aux veuves, aux enfants, aux malades, aux indigents, de glaner les épis après la moisson, de profiter des regains, de recueillir la paille pour en faire des litières, de grappiller les raisins après la vendange, de rateler les herbes après la fenaison; tout ce qu'ont laissé sur place les moissonneurs, les vendangeurs ou les faneurs, selon la loi biblique et l'usage féodal. Il n'est plus permis aux troupeaux d'avoir libre accès aux chaumes, aux guérets, aux jachères: la révolution prétend interdire la "vaine pâture", qui, étendue par le "droit de parcours", permettait de passer d'une paroisse à l'autre (et que l'Ancien Régime, sans succès, avait cherché à limiter). Elle donne aux propriétaires le droit d'enclore leurs champs (loi du 6 octobre 1791). Elle édicte le partage des biens communaux, avec répartition par tirage au sort (loi du 10 juin 1793). Mais les traditions seront les plus fortes: elles maintiendront longtemps la vaine pâture et le droit de parcours fondés sur un usage immémorial. Le partage des communaux doit être rendu facultatif, puis, sous le Consulat, totalement arrêté.

Comme les paysans, les salariés de l'industrie et du commerce sont atteints par l'idéologie révolutionnaire, hostile à tout ce qui peut s'interposer entre l'État et l'individu. Avant la Révolution, tandis que les confréries groupaient maîtres et compagnons, les compagnonnages rassemblaient, en fait ou en droit, et surtout dans les métiers nouveaux, qui étaient des métiers libres, les seuls compagnons face aux maîtres. Ces compagnonnages devenaient des organisations de solidarité, mais aussi souvent de lutte ouvrière. Des grèves fameuses et interminables, notamment dans le bâtiment et dans l'imprimerie, témoignaient à l'occasion de l'intensité des conflits sociaux et de la puissance des organisations de classes.

La révolution y met bon ordre... Après avoir aboli le système corporatif, elle supprime les compagnonnages, en interdisant aux citoyens d'une même profession, ouvriers et maîtres, de "nommer des présidents, secrétaires ou syndics, de tenir des registres, de prendre des arrêtés, ou délibérations, de former des règlements sur leurs prétendus intérêts communs. Prohiber la nomination (p. 82) de syndics, c'est prohiber les syndicats, c'est refuser toute coalition de salariés.

Le Constituant qui se fait le promoteur de cette loi s'appelle Isaac Le Chapelier. Élu de la sénéchaussée de Rennes, il a présidé l'Assemblée lors de la nuit du 4 août. Il a contribué à poser le principe de l'égalité dans les successions. Il a rédigé le décret qui abolit la noblesse et les titres féodaux. Cette fois, il exclut toute tentative d'union des travailleurs face à l'entrepreneur, il écarte toute menace de grève. La loi Le Chapelier du 14 juin 1791, met fin à ce qui pouvait subsister de libertés ouvrières: "Si des citoyens attachés aux mêmes professions, arts et métiers faisaient entre eux des conventions…, lesdites conventions sont déclarées attentatoires à la liberté, et de nul effet… Tous attroupements composés d'artisans, ouvriers, compagnons, journaliers, ou excités par eux contre le libre exercice de l'industrie et du travail sont tenus pour séditieux".

Le Chapelier est guillotiné en 1794, mais son œuvre subsiste. Le Code civil ignore la législation du travail. Le Consulat parachève l'asservissement des salariés en exerçant sur eux un contrôle de police, avec le livret d'ouvrier, où sont consignés les embauches et les licenciements, voire les appréciations, élogieuses ou sévères, de l'employeur, ainsi que les sommes dont le salarié peut être débiteur. Le livret doit être visé par le commissaire de police à chaque changement de place. Ce système ne tombera en désuétude que sous la Restauration.

Les compagnonnages renaîtront seulement dans la clandestinité. Le droit de grève ne sera reconnu que sous le second Empire, et la liberté syndicale que sous la troisième République: la révolution aura fait reculer la législation sociale de trois quarts de siècle.

1789 Guerre aux langues locales

René Sédillot, ibid., p. 101:

... Face aux langues locales, aux idiomes, aux dialectes, aux patois, la promotion du français est affaire d'État. En 1789, dans les provinces, on ne parlait guère comme à Paris ou en Touraine. Or, "il est important, pour le maintien de l'égalité réelle que le langage cesse de séparer les hommes en deux classes". Condorcet pose ce principe. Les deux classes en question, c'est d'un côté ceux qui savent le français, de l'autre ceux qui ne le savent pas.

(p. 102) On leur enseignera de force. Encore un cas où l'on étrangle la liberté au nom de l'égalité.

La loi du 21 octobre 1793 exige que "les enfants apprennent à parler, lire et écrire la langue française". L'abbé Grégoire, dans son Rapport sur les idiomes et patois, assure que l'on peut "uniformiser la langue d'une grande nation... Cette entreprise est digne du peuple français, qui centraliser toutes les branches de l'organisation sociale et qui doit être jaloux de consacrer au plus tôt dans une république une et indivisible, l'usage unique et invariable de la langue de la liberté". Au nom du Comité d'Instruction publique, Barère présente à la Convention un rapport qui, tout en exaltant les vertus du français, condamne sans appel les idiomes locaux (document du 28 janvier 1794, 8 pluviôse an II) ... Dans ce document Barère assure que le français est la langue "qui est chargée de transmettre au monde les plus sublimes pensées de la liberté et les plus grandes spéculations de la politique"…

En regard, "l'idiome appelé bas-breton, les langues allemande et italienne (celles de l'Alsace, de la Corse) ont perpétué le règne du fanatisme et de la superstition, assuré la domination des prêtres, des nobles et des patriciens, empêché la révolution de pénétrer dans neuf départements importants et peuvent favoriser les ennemis de la France".

Suite du réquisitoire: … "les habitants de Corse ne soupçonnent même pas l'existence des lois françaises". La variété des idiomes n'est que le legs du despotisme. "Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton, l'émigration et la haine de la République parlent allemand, la contre-révolution parle l'italien et le fanatisme parle le basque. Brisons ces instruments de dommage et d'erreurs"…

Conclusion: "Laisser les citoyens dans l'ignorance de la loi nationale, c'est trahir la patrie, c'est laisser le torrent des lumières empoisonné ou obstrué dans son cours… Donnons aux citoyens l'instrument de la pensée publique, l'agent de plus sûr de la révolution, le même langage… Ayons l'orgueil de la prééminence de la langue française depuis qu'elle est républicaine… Nos (p. 103) ennemis avaient fait de la langue française la langue des cours; ils l'avaient avilie. C'est à nous d'en faire la langue des peuples, et elle sera honorée [honorée ? en effet, on voit le résultat aujourd'hui…]. Il n'appartient qu'à elle de devenir la langue universelle"…

…la convention se rallie d'enthousiasme aux conclusions du rapporteur, et décrète, ce même 8 pluviôse an II, que le français sera imposé dans les écoles de Bretagne, de Lorraine, d'Alsace, de Corse, du pays basque, du pays catalan. Des instituteurs doivent être nommés "dans les dix jours" dans chaque commune de campagne de onze départements (y compris le Nord, où l'on parle flamand, et les Alpes-Maritimes, où l'on parle italien). Ils seront "tenus d'enseigner tous les jours la langue française et la Déclaration des Droits de l'Homme alternativement à tous les jeunes citoyens des deux sexes".

Malgré la terreur linguistique que la Convention tente de faire régner, la guerre aux idiomes locaux échoue, sauf dans l'enseignement secondaire et supérieur… On parle souvent patois à l'école. Au surplus, la nécessité de porter à la connaissance de tous les innombrables lois, décrets et arrêtés de la République implique un choix cruel: si on ne les traduits pas en langage vulgaire, ces textes seront ignorés; si on les traduits, on renonce à diffuser le français. Faut-il propager les idées révolutionnaires, ou la langue ?

Napoléon est plus tolérant. Il se souvient qu'il a appris à lire en italien. A ces cavaliers recrutés en Alsace, il se garde d'imposer la langue nationale. "Laissez à ces braves gens leur dialecte, dit-il, ils sabrent toujours en français". S'il n'a pas tenu exactement ce propos, il répond à sa pensée.

D'ailleurs, la réquisition et la conscription contribuent, mieux que l'école, à vulgariser les modes d'expression. Le temps, mieux que la contrainte, fera son œuvre.

1789 "L'explosion du capitalisme", de l'affairisme et de la maçonnerie...

René Sédillot, ibid., p. 242-243:

...La vraie révolution française, celle qui va marquer tout le siècle, se situe sur le plan financier: à la primauté du sang, qui caractérisait théoriquement l'Ancien Régime, succède la primauté de (p. 243) l'argent. A la noblesse, qui détenait en principe els privilèges succède la bourgeoisie. Aux nobles succèdent les notables. Marat lui-même s'interroge: "Qu'allons-nous gagner à détruire l'aristocratie des nobles, si elle est remplacée par l'aristocratie des riches?"…

Il ne s'agit pas d'un avènement du capitalisme: celui-ci coexistait avec l'ancienne société, dans le cadre d'une économie de marché. Mais les capitalistes n'avaient pas le premier rang. Même un Samuel Bernard, même un John Law ne pouvaient prétendre aux honneurs que dans la mesure où ils se pliaient aux règles établies, en s'anoblissant et en entrant dans le système. Le roi, de toute façon, était au-dessus de la mêlée.

Il s'agit d'une explosion du capitalisme. Du second rôle, il passe au premier. Aucune autorité, désormais, ne sera en mesure de lui servir de contrepoids. Les droits de la naissance ne pourront rien contre ceux de la finance. L'explosion se traduit par la promotion du banquier et du spéculateur: tout banquier, dans la tourmente, est nécessairement spéculateur; mais tous les spéculateurs ne sont pas banquiers.

Avant la révolution, les banquiers privés étaient nombreux, parfois influents, mais sauf Necker en 1789, ils ne tenaient jamais le haut du pavé. Beaucoup d'entre eux étaient de confession protestante, d'origine cévenole ou suisse, et ils fondaient des dynasties bancaires: le Genevois Isaac Mallet s'était établi à Lyon en 1735, le Neuchâtelois Perregaux à Paris en 1781. Genevois encore, Bidermann et Clavière apparaissaient dans la capitale en 1782, et le Zurichois Hottinguer en 1783. Le calviniste Tronchin était, à Lyon puis à Paris, le banquier favori de Voltaire, qui ne méprisait pas les manieurs d'argent.

La révolution assure d'emblée la promotion des bourgeois fortunés, qui ne tardent pas à prendre le contrôle des municipalités à Marseille, Lyon, Bordeaux ou Nantes. "Ce sont les hommes riches qui vont gouverner Bordeaux" (Jean Jaurès, Histoire socialiste de la Révolution française), Bordeaux qui choisit pour maire Saige, "dix fois millionnaire". A Nantes, le Comité de salut public est entre les mains des plus riches négociants, - la plupart affiliés aux loges maçonniques – dont Buteiller père, le plus opulent...

1789 Corrupteurs et corrompus au pouvoir

René Sédillot, ibid., p. 247:

...Le règne de l'argent n'implique pas seulement la promotion des banquiers et des spéculateurs. Il se traduit par une montée de la corruption...

(p. 248) La vertu fait cruellement défaut dans l'histoire de la révolution. Les corrupteurs ont le champ libre, pour acheter les consciences, les concours, les suffrages. Les corruptibles sont légion, et ils ne résistent pas toujours à la tentation.

Parmi les corrupteurs figurent bien entendu les gens de finance, qui ont le moyen de séduire, les nouveaux riches qui ont envie de mesurer l'étendue de leurs pouvoirs. Mais il y a aussi les anciens riches, voire els aristocrates nantis, qui croient trouver dans la subversion révolutionnaire l'occasion de satisfaire des ambitions nouvelles. Le type accompli de ces corrupteurs est le duc d'Orléans, qui cache à peine son désir de monter sur le trône, en substituant la branche cadette à la branche aînée des Bourbons. Philippe Égalité ne cesse guère de stimuler et de subventionner les agitateurs, ceux du 14 juillet, ceux des journées d'octobre, il se fait élire à la Convention et vote la mort du roi, avant de monter à son tour sur l'échafaud. Quelques historiens verront en lui la "main invisible" qui, à ses débuts, orchestre la Révolution.

…Autres corrupteurs, les étrangers – autrichiens, hollandais, prussiens, et plus encore anglais – qui croient pouvoir peser sur le cours des évènements en achetant les acteurs du drame. La "cavalerie de Saint-Georges", actualisée à l'enseigne de "l'or de Pitt", n'est pas une pure légende, et elle n'a que l'embarras du choix pour prodiguer ses interventions…

(p. 249) Le palmarès des corrompus de la révolution est trop nourri pour qu'on puisse ici l'épuiser. On ne saurait qu'en présenter quelques échantillons, parmi les moins discutables.

Mirabeau, stipendié de la Cour, envoie de juin 1790 à mars 1791, deux fois par semaine, la facture de ses interventions: une bonne cinquantaine de documents, qui atteste son double jeu.

Danton, … il se vend à qui veut l'acheter: la Cour, le duc d'Orléans, la Prusse peut-être…

Marat ne se pique même pas d'intégrité ni d'indépendance. C'est publiquement et par voie d'affiches que pour l' Ami du Peuple il demande 15000 livres au duc d'Orléans, devenu citoyen Égalité.

Voilà pour les figures de proue. Les seconds rôles ne sauraient passer pour plus vertueux, même s'il reste beaucoup à apprendre sur leur compte. Dès maintenant, on est sans illusion sur le cas de Fabre d'Églantine, impliqué dans le scandale de la Compagnie des Indes; sur celui de Fouqier-Tinville, qui traite à prix d'argent de la liberté ou de la mort des incarcérés; sur celui de Camille Desmoulins, qui quémande six louis auprès de Mirabeau et dilapide les 100 000 livres de la dot de sa femme Lucile; sur celui de Cambon, le grand argentier de la République, qui se fait adjuger, ainsi qu'à ses fils deux fils aînés, d'innombrables domaines nationaux, terres, fermes, immeubles, au point de se constituer un (p. 250) prodigieux patrimoine; sur le cas de Dumouriez, habitué des tripots, et constamment prêt à monnayer ses trahisons; sur le cas de Hébert, le plus fougueux et le plus mal embouché des révolutionnaires, dont les "foutreries" et les "bougreries" camouflent peut-être de singulières accointances avec la réaction (Marina Grey: Hébert, le père Duchesne, agent royaliste)…

Il va de soi qu'après Thermidor et sous le Directoire, avec Tallien, Barras et quelques autres personnages de poids, la corruption est souveraine.

Faisant la liaison entre la révolution et l'Empire, prêts à vivre sous tous les régimes – et par eux – , des hommes comme Talleyrand et Fouché savent tirer parti des circonstances. "Nous tenons la place s'exclame Talleyrand quand Barras en 1797 le nomme ministre des Relations extérieures. Il faut faire une fortune immense!". Cette fortune, on l'évalue déjà à 40 millions à la fin du Consulat… Fouché, qui passe de la présidence du club des Jacobins au ministère de la Police impériale, est en bonne position pour toutes les intrigues et tous les chantages; par l'intermédiaire d'Ouvrard, il entame des pourparlers secrets avec Londres: ses gestes ne sont jamais gratuits…

C'est du haut en bas de l'échelle sociale que décline la moralité (p. 251) publique… La France entière découvre les gains faciles et immérités, les comptes obscurs ou clandestins, les fortunes et les ruines subites…

(p. 254) Pour elle (l'Angleterre), dira Michelet, la guerre a finalement été "plus lucrative que la paix elle-même". Le long conflit qui l'a opposée à la France s'achève par son triomphe. La France en sort appauvrie, l'Angleterre mûre pour l'enrichissement…

1796 La faillite

René Sédillot, ibid., p. 223:

...Pratiquement, de 1726 à 1789, c'est-à-dire pendant près de deux tiers de siècle, la France a joui d'une parfaite stabilité monétaire, comme elle n'en avait pas connu même au temps de Saint-Louis… Les Français appréciaient pleinement la sécurité que leur offrait la livre tournois, immobile à l'équivalence de 4.50 grammes d'argent fin. Une seule mutation, sous Louis XVI (en 1785) prenait en compte la hausse du métal jaune par rapport au métal blanc, en ramenant la teneur de la livre en or de 310 à 29 milligrammes; simple correction technique, qui n'entamait pas la crédibilité de la monnaie…

Quand les états généraux deviennent assemblée nationale, le problème financier se pose soudain en des termes angoissants. Le (p. 224) pillage des greniers à sel, la destruction des bureaux d'octroi et des registres du fisc ne peuvent que l'aggraver. Les capitaux s'évadent: capitaux français des émigrés, capitaux des banques étrangères qui rapatrient leurs fonds à Londres, Gênes ou Amsterdam. Les impôts ne rentrent plus. Le déficit est béant… Mais l'Assemblée se croit riche à milliards dès l'instant qu'elle nationalise les biens ecclésiastiques: c'est une aubaine extraordinaire que de disposer, sans bourse délier, d'un pareil trésor [vive la liberté religieuse!...]. Pourquoi ne pas gager du papier sur ces avoirs fonciers? Voilà lancée l'idée des assignats, "signes" représentatifs d'arpents de terre. En décembre 1789, est créée une Caisse de l'extraordinaire, que doteront les ventes de domaines nationaux et qui émettra pour 400 millions de papier.

L'assignat devient monnaie légale. Si quelques Constituants mettent en garde l'opinion contre ce "funeste papier", la plupart en célèbrent les mérites. "Douter de la valeur de l'assignat, clame Mirabeau, c'est douter de la Révolution, c'est un crime…"

Pour parer au déficit grandissant du Trésor, aux "besoins du commerce", puis au coût de la guerre, les émissions se renouvellent, leur plafond est relevé par étapes… Puis, pour plus de facilités, la notion même de plafond est abandonnée en mai 1793. Après Thermidor, le rythme des émissions s'accélère. En 1795, il passe de 700 millions par mois à 3 milliards, puis, avec le Directoire, à 5. Quand l'aventure prend fin, au seuil de l'année 1796, la circulation officielle s'élève à 39 milliards. Au total, il a été fabriqué pour plus de 45 milliards d'assignats: soit quinze fois plus que durant le système de Law. La révolution a multiplié par 20, en sept années, le volume de la masse monétaire…

(p. 225) La conséquence la plus visible, et la plus immédiate, c'est la dépréciation de ce papier pléthorique, avec pour contrepartie la hausse des prix [inflation]. L'assignat perd 15% sur le métal au milieu de 1791, mais déjà 40% en juillet 1792, et 64% en juillet 1793. Sur les marchés extérieurs, à Londres, à Hambourg, à Bâle, le change français dégringole. A l'intérieur, les Français savent à quoi s'en tenir: "Les écus sont des écus, raillent-ils, les assignats des torche-culs". En peu de temps, le pain, le sucre, le café, la chandelle, le savon doublent de prix. Les paysans répugnent à livrer le grain, les commerçants refusent de vendre.

A la hausse des prix réplique la taxation. Défense de vendre au-dessus du "maximum", sous peine de mort. Au refus de vente réplique la définition du crime d'accaparement. Au maximum et à la répression réplique le marché noir.

La terreur monétaire fait fi de toute liberté. On dissout les sociétés de capitaux, on ferme la bourse, on interdit aux gazettes de publier les cours des changes, on prohibe la vente du numéraire, on promet la mort à quiconque refuse des assignats, on ordonne la saisie de l'or et de l'argent. Quand après Thermidot la Convention repentante revient sur ces mesures, elle ne peut que relancer l'inflation.

Les 1000 livres-assignats, qui valent encore 340 livres-métal en juillet 1794 tombent à 210 en janvier 1795, à 40 en juillet, à 5 en janvier 1796, à 2 en juillet 1796, à 10 sous en août. Le Louis d'or se traite à 17 950 livres-papier le 5 juin 1796. Les rapports de police consignent les propos tenus dans la rue sur l'assignat: "Passé Sèvres, on ne trouverait pas un verre d'eau pour un assignat". Ils notent qu'une femme a tué deux de ses enfants, faute de pouvoir les nourrir (30 mars 1795; que propriétaires et rentiers cherchent leur nourriture dans des tas d'ordures (10 juin 1795); que des femmes disent qu' "il faut un roi, mourir pour mourir" (15 novembre 1795); que des passants murmurent: "On vivait sous les rois, on meurt sous le gouvernement actuel" (7 décembre 1795). Une affiche sur le boulevard de la Madeleine réjouit les badaux: "République à vendre, à bas prix, en numéraire".

(p. 226) La faillite [financière] est consacrée le 19 février 1796, à 9 heures, lorsque sur la place des Piques, ex-place Vendôme, sont brûlés solennellement 890 millions d'assignats provenant d'un emprunt forcé, ainsi que les planches à billets. Mais 25 milliards d'assignats circulent encore. Le Directoire n'en arrête la fabricaztion que pour la reprendre sous un autre nom. Pour 30 assignats, il offre un mandat. De la sorte les 25 milliards d'assignats qui subsistent, réduits au trentième, doivent engendrer 833 millions en mandats; et sans plus tarder, le Directoire ordonne l'impression des mandats pour 2400 millions. Nouvelle interdiction des règlements en métal. Défense de refuser les mandats.

L'échange des assignats contre mandat n'a pas de succès. A quoi bon troquer papier contre papier? Les 1000 livres-mandats tombent à 160 en avril 1796, à 120 en mai, à 80 en juin, à 50 en juillet, à moins de 30 en novembre, à 10 en février 1797. Les seuls preneurs volontaires sont les acquéreurs de biens nationaux, désormais cédés sans enchères. Les spéculateurs s'en offrent à cœur joie, tandis que les citoyens moins avisés sombrent dans la misère. Les armées de la république ne peuvent vivre que sur l'ennemi, les hôpitaux ferment, le brigandage prospère. La livre de pain vaut 150 livres, la livre de sucre 1600. Un juge à Paris se fait maçon entre els audiences. Un membre de l'Institut, le botaniste Adanson, exprime le regret de ne pouvoir se rendre à l'Académie, faute d'avoir les moyens d'acheter, pour 15 ou 20 000 livres, une paire de souliers.

"Il s'était fait de nouveaux riches, mais bien davantage de nouveaux pauvres" (Marcel Marion). Témoignage du district de Dieppe: "Nous n'y pouvons plus tenir: notre cœur est déchiré à l'aspect des maux de nos concitoyens". Témoignage du district de Caen: "On voit sur toutes les figures les traces produites par la famine".

Sous la pression de l'évidence, le Directoire capitule. Il restaure la liberté de payer en espèces ou en papier (23 juillet 1796). Il décide que les mandats seront repris au centième de leur valeur nominale par les caisses publiques. Cette dévaluation de 99% s'ajoute à celle qu'a opérée la substitution du mandat à l'assignat, à 1 pour 30. Le citoyen qui a fait confiance au papier a ainsi perdu dans la proportion de 3000 à 1…