La mauvaise condition de l'homme sous l'Ancien Régime

De Christ-Roi
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René Sédillot, Le coût de la Révolution française, Vérités et Légendes, Perrin Mesnil-sur-l'Estrée 1987, p. 201:

La richesse de l'Ancienne France

Albert Mathiez, champion du robespierrisme, convient que "ce n'est pas dans un pays épuisé, mais au contraire dans un pays florissant qu'éclate la Révolution"... [voilà une vérité politiquement incorrecte que l'on enseigne pas dans nos écoles...]

(p 202) A défaut de statistiques globales sur le commerce intérieur, la prospérité des grandes foires porte témoignage.

En 1788, c'est-à-dire en une année qu'Ernest Labrousse considère comme mauvaise sur le plan commercial, la foire de Beaucaire réalisait un chiffre d'affaires de 41 millions.

Sa notoriété remontait au Moyen Age, et sur l'axe du Rhône elle restait, chaque mois de juillet, le grand rendez-vous des marchands de textiles. Lyon était le premier marché européen de la soie. Orléans et Rouen fixaient les cours de la laine. Mais les foires elles-mêmes n'avaient plus le monopole des grandes transactions… Les richesses circulaient dans une véritable ivresse de communications facilitées par les progrès des techniques.

Le meilleur réseau routier

C'est d'abord le réseau routier qui devenait exemplaire.

Jamais depuis Rome on n'avait vu un réseau d'une telle ampleur et d'une telle qualité.

Il était l'œuvre de Daniel Trudaine, demeuré vingt-six ans directeur des Ponts et Chaussées.

Quarante mille kilomètres d'anciens chemins de terre ou de routes fatiguées étaient redressés, élargis, empierrés, bordés d'arbres et de fossés, avec, de lieue en lieue, de hautes bornes de granit, fleurdelisées, qui marquaient les distances par rapport au point zéro – le parvis de Notre-Dame.

Le corps des Ponts et Chaussées recevait son statut: à la base, une école dont les élèves étaient recrutés au concours; trois années d'études savantes; un ingénieur en chef par généralité, assisté de sous-ingénieurs; quatre inspecteurs généraux, un intendant-directeur au sommet de la hiérarchie.

Devant les routes du royaume, les étrangers se récriaient d'admiration.

Elles sont "superbes jusqu'à la folie", s'exclamait le voyageur Arthur Young. De la voie qui reliait Limoges à Brive, sur laquelle avait veillé Turgot, le même Young enchérissait: "Le plus beau chemin du monde, parfaitement construit, parfaitement tenu; on n'y voit pas plus de poussière, de sable, de pierre, d'inégalité que dans l'allée d'un jardin…"

Un inspecteur des Travaux publics, Pierre Trésaguet, avait (p. 203) inventé un revêtement bombé qui superposait une couche épaisse de pierraille à une assise de moellons: le drainage était plus efficace et l'entretien plus facile.

Toute l'Europe se mettait à l'école des routes françaises.

Sur ces voies correctement carrossables, de nouvelles voitures publiques étaient mises en service: les "turgotines" de la régie, à quatre, six ou huit places, légères, avec des relais fréquents, pouvaient tenir le galop et couvrir cent kilomètres par jour. De Paris, elles permettaient de gagner en une seule journée Rouen, Amiens, Reims ou Orléans, contre deux ou trois précédemment. Le service des messageries mettait Cherbourg à trois jours de Paris, Lyon ou Bordeaux à six jours.

Autant que les voyages, les échanges étaient stimulés par les progrès du système routier.

Ce qui subsistait de péages et de douanes n'apparaissait que comme normale contrepartie des libertés locales.

Les voies d'eau étaient aménagées, de façon à faciliter les transports lourds auxquels s'affairait toute une population batelière.

On ouvrait ou entreprenait les canaux de l'Orne, de l'Escaut, de Picardie, de Bourgogne, du Centre, du Rhône au Rhin. Le 24 juillet 1784, au nom du roi, le prince de Condé posait la première pierre de l'écluse initiale de chacun des trois derniers: promesse de transports simplifiés, moins lents et moins coûteux.

L'explosion des échanges extérieurs

A l'extérieur, les chiffres parlent: d'environ 50 millions de livres à l'avènement de Louis XV, les exportations passaient à la veille de la révolution à plus de 450 millions. En soixante-dix ans, elles avaient été multipliées par neuf.

Dans le même temps, les importations passaient de 40 à 240 millions: multiplication par six.

Le commerce extérieur de la France, égal à la moitié du commerce anglais au temps de la Régence, le rejoignait en 1789. Il laissait à la France, en permanence un excédent substantiel (p. 204) (sauf en quatre années de la décennie 1770-1780).

Jamais on n'avait assisté à pareille exubérance de l'activité marchande et à pareil enrichissement.

Quand Necker brossait le tableau de la balance commerciale avec les pays étrangers, en excluant de ses calculs tout ce qui venait des colonies (Saint-Domingue, île du Vent) ou ce qui leur était destiné, il évaluait les entrées à 230 millions – dont 70 de matières premières, 20 de diamants et métaux précieux, 40 d'objets manufacturés, 40 de comestibles, 10 de tabacs, le reste concernant des bois, des plants, des mâts, des marchandises d'Extrême-Orient; en regard, il estimait les sorties à 300 millions, dont 150 en objets manufacturés, 70 à 75 en denrées des îles (réexportées), 35 à 40 en vins, eaux-de-vie et liqueurs, 22 en blés, beurre, sel, safran, cuirs, bois, 18 en réexportations de produits orientaux (thé, étoffes, riz de Chine, café, poivre…)

Excédent sur l'étranger: 70 millions. Comme il convenait à un pays développé, la France vendait plus de produits ouvrés qu'elle n'en achetait, importait plus de matières premières qu'elle n'en exportait, et faisait de profitables trafics en servant d'intermédiaires entre ses colonies d'Amérique et l'étranger, comme entre l'Extrême-Orient et l'Europe. [Aujourd'hui, la France délocalise ses emplois et importe en masse des produits étrangers. Je vous laisse conclure tout seul sur l'état de développement de notre pays...]

La France était le premier fournisseur de l'Espagne, et par Cadix, de toute l'Amérique espagnole.

Entrons plus avant dans ces échanges.

Quels produits de son industrie vendait la France?

Necker répond longuement: des draps, toiles, soieries, parures, des montres, des ouvrages d'acier ou d'autre de métal, des savons, des glaces, des meubles...

Quelles marchandises achetait-elle? Des cotons, des laines, des chanvres, toutes les drogues propres à la teinture; des toiles venant de Flandre, de Hollande ou de Suisse; des mousselines, des velours de Gênes, de la quincaillerie d'Allemagne et d'Angleterre.

Avec la France d'Outre-Mer, le commerce prenait des proportions étonnantes...

Avec les Antilles, entre 1715 et 1780, les échanges avaient été multipliés par 5 à l'exportation, par 10 à l'importation. Aux îles de France et Bourbon, l'intendant Poivre avait introduit la culture des girofliers et des muscadiers, ravissant aux Hollandais le monopole du commerce des épices.

Paris, sans remords et sans (p. 205) regrets, faisait son deuil du Canada et de ses pauvres peaux de castors...

Tout ce trafic était assuré par une marine puissante et moderne, moins nombreuse assurément que la marine anglaise, mais avec des unités d'un tonnage trois fois supérieur...

Beaucoup de bateaux jaugeaient quelque 600 tonneaux et couvraient vingt lieues par jour. En 1783, un armateur de Saint-Malo, Benjamin Dubois, ouvrait la première ligne de paquebots, à départs fixes, entre Bordeaux et New York: le gouvernement de Louis XVI soutenait l'entreprise, en lui accordant subvention et primes de vitesse.

Les ports affichaient une prospérité insolente: Dunkerque, patrie de Jean Bart, importait les bois du Nord, les eaux-de-vie, les poissons séchés.

(p. 207 ) A la veille de la révolution, tous les ports de France battaient leurs records de trafic et se grisaient de leur propre croissance. On ne devait plus, avant longtemps, leur connaître une telle allégresse.

Un pays hérissé de libertés

"Tout bien considéré, ce concept de liberté qu'a imposé la Révolution, n'est rien d'autre que la théorisation du refus de tout ce qui peut de l'extérieur, ordonner l'action de l'homme ; c'est le rejet de toute autorité qui ne provienne pas de soi-même. Mais si l'on admet qu'une action n'est plus libre dès lors qu'on y est poussé par une quelconque raison extérieure, ne devient-il évident que l'homme n'est plus libre du tout ? Cette fausse conception de la liberté qui débouche nécessairement sur le nihilisme, est une absurdité totale. Mais il y a une autre conception de la liberté. Dieu a créé l'homme libre, non pas libre de faire ce qui lui plaît, mais libre d'agir en fonction d'un choix ou d'un jugement. Passer de la servitude à la liberté, c'est, pour le chrétien, être délivré du joug du maître pour passer sous l'autorité du Père, c'est-à-dire de Dieu qui est "notre Père". (...) On mesure dans tout cela, combien la conception chrétienne traditionnelle de la liberté est opposée radicalement à l'idée révolutionnaire de liberté. En utilisant ce concept de liberté - au singulier - nous nous plaçons sur le terrain de la philosophie ou de la théologie. Mais à l'échelon social et politique, cette liberté se manifeste concrètement au pluriel : on parle dès lors des libertés qui sont aussi nombreuses que les divers pouvoirs qu'il est donné aux hommes d'exercer en raison de leurs réelles compétences. Telle était la conception qui prévalait sous l'ancien régime. A l'Etat le soin de la direction générale des affaires, de la paix intérieure et de la sécurité extérieure de la nation - attributs régaliens conformes au domaine de compétence du roi et donc de son autorité - mais libertés partout ailleurs et dans chaque ordre en raison des compétences de chacun. Des historiens n'ont pas craint de d'écrire que l'ancien régime était "hérissé de libertés" : libertés et autorités, en effet, des organisations professionnelles, des familles, des corps intermédiaires, des provinces, des communes, mais aussi de l'Etat et de l'Eglise. (...) Nous sommes bien éloignés, aujourd'hui, d'une telle conception de la société et des rapports entre les hommes, mais il n'est pas interdit, précisément, d'y réfléchir..." (Alphonse duc d'Anjou et de Cadix dans un message du 25 janvier 1987 [1]).

... "Ces libertés des français sous la monarchie 'absolue' grouillent innombrables, actives, variées, enchevêtrées et souvent confuses, en un remuant fouillis" (Funck-Brentano, L’Ancien régime, Fayard, 1926).

J'ai envie de dire que 'libertés', au pluriel, çà change du concept creux maçonnique de 'Liberté' au singulier...

La Liberté révolutionnaire (avec un grand L) est une abstraction. Quant aux libertés réelles et concrètes : liberté individuelle, liberté d'association, liberté de l'enseignement, liberté religieuse, libertés corporatives, universitaires, etc., la république démocratique les a singulièrement réduites.

Ecoutez ce que dit à ce sujet le célèbre historien de l'époque 'moderne', François Bluche: "La France milieu 18ème siècle ne revendique pas encore la LIBERTE (une abstraction ; alors que les libertés au pluriel sont des réalités concrètes, recherchées, enviées, étendues). Elle rêve de plus d’EGALITE" (François Bluche, Louis XV, Collection Tempus, La Flèche 2003, p. 94).

Notez le terme employé par l'historien au sujet de la 'liberté': une "abstraction"...

D'autre part, il faut savoir qu'on votait plus sous l'ancien régime qu'aujourd'hui, et les sujets étaient amenés à donner régulièrement leur avis : votes dans les communes, dans les corps de métiers, cahiers de doléance et états généraux, parlements provinciaux, etc.. C'était un vote au niveau local qui avait beaucoup plus de puissance et d'efficacité. Un vote sain car les gens connaissaient le sujet du vote, pouvaient donner un avis éclairé...

Sous la monarchie dite 'absolue', le mode électif a donc eu un rôle important.

Tout d'abord lorsque le Roi réunissait les Etats Généraux pour leur demander conseil ou créer un nouvel impôt, les trois ordres (noblesse, clergé, tiers état ) élisaient leurs représentants sur la base de circonscriptions régionales.

Plusieurs provinces dites pays d'états possédaient un parlement autonome (en matière financière ou d'administration régionale par exemple).

Le parlement local était élu par la population locale.

Chaque grande ville élisait ses dirigeants désignés parfois sous le terme d' échevin.

Chaque corporation ou métier élisait ses représentants salariés et patronaux.

Les évêques et les abbés étaient élus par les membres du clergé.

Pour finir la Charte de 1814 octroyée par Louis XVIII instituait une chambre des députés. Mais il s'agit probalement là d'une concession faite au principe révolutionnaire de la souveraineté populaire...

N'oublions pas non plus que la république, qui se veut en France un modèle, a exclu les femmes du vote jusqu'en 1948...

D'autre part, Michel Antoine nous dit que "dans certaines provinces, les sujets du roi pouvait naître, vivre et mourir sans avoir directement affaire à l’Etat" (Michel Antoine, Louis XV, Fayard, 1989).

En principe le monarque était 'tout-puissant'. En pratique, l’Etat possèdait un champ d’action limité: un grand nombre de questions d’intérêt public n’étant pas de sa compétence.

Un Louis XIV par exemple butait sur les innombrables barrières géographiques locales (libertés régionales) barrières géographiques au-delà desquelles son pouvoir était impuissant.

C'est que la société d’Ancien Régime était communautaire : corps royaux, provinciaux, coutumiers, municipaux, professionnels, cors savants (Universités, académies), corps de marchands, communautés d’arts et métiers, compagnies de commerce et de finance, chambres de commerce, compagnies et collèges d’officiers, corps des auxiliaires de la justice, tout est corporatif, au sens large.

Chaque français d’Ancien régime était inscrit dans un corps social qui protégeait ses libertés particulières; des libertés que le roi 'absolu' ne pouvait empiéter...

Le roi d’Ancien régime ne pouvait pas modifier ni supprimer les traditions locales, les droits des français, coutumes, libertés et autres privilèges de ces corps constitués.

"Le monarque absolu au royaume de France n’est donc ni un tyran ni un despote. C’est pourquoi certains auteurs ont songé à remplacer monarchie 'absolue' par monarchie 'administrative' ou même de monarchie 'tempérée'..." (François Bluche, Louis XIV, Fayard, Paris 2002, p. 195).

"La monarchie chrétienne et française est par son essence même une monarchie 'tempérée' qui n'a rien à voir avec ces gouvernements d'aventure [tyrannies orientales ottomanes par ex.] gouvernements d'aventure qui promettent l'âge d'or et conduisent aux abîmes" (Comte de Chambord, dans son manifeste du 2 juillet 1874)[2].

Jean-Louis Harouel dit même que l’Etat de nos jours est plus directif que sous l’Ancien Régime : "La plus libérale des démocraties actuelles est bien plus absolue que la monarchie dite 'absolue'... En effet, l’autorité étatique y est beaucoup plus à même d’imposer sa volonté..." (Jean-Louis Harouel, L’esprit des institutions d’Ancien Régime, Le miracle capétien, Perrin, 1987).

C'est que "la royauté française, marquée par le christianisme,(...) était fondée sur la justice, la paix et les vraies libertés qui sont les incessantes aspirations du peuple français..." (Alphonse duc d'Anjou et de Cadix dans une lettre aux directeurs de "Mémoire" en date du 21 juin 1985 [3]).

Au vu de ces explications, il apparaît bien qu'il existe en France tout un enseignement républicain de dénigrement de la monarchie, de contre-vérités, de manipulations, bref de mensonges purs et simples...

Combien de fois n'a-t-on pas lu que l'Ancien régime était une tyrannie et le Roi, un tyran ?...

La vérité historique devait être établie.

L'historiographie est d'ailleurs en train d'évoluer à ce sujet... Il sera intéressant de surveiller son évolution.

Survient la révolution

Le commerce intérieur dans la tourmente

René Sédillot, Le coût de la Révolution française, Vérités et Légendes, Perrin Mesnil-sur-l'Estrée 1987, p. 207:

... En quelques années, tout s'écroule, commerce intérieur et commerce extérieur.

Les purs de la révolution considèrent les commerçants d'un mauvais œil.

Pour Saint-Just, "une nation de gens de métier n'est pas une nation, mais une foire de marchands et de vagabonds"...

Au regard des élèves des physiocrates, seuls valent les paysans – ou bien, comme à Sparte, les guerriers.

Le réseau routier est bientôt laissé à l'abandon.

La république n'a plus ni le loisir ni les ressources nécessaires à son entretien.

En Normandie par exemple, les travaux de la route de Balleroy à travers la forêt de Cerisy, commencés en 1785, sont abandonnés dès 1789, sous le prétexte que le commerce de Bayeux pourrait en pâtir.

Quand Mme de la Tour du Pin, en 1794, se rend de Bordeaux à Blaye, elle s'étonne de l'état de la grande route, "qui était, comme toutes celles de France à cette époque, dans le dernier état de destruction"...

Sous l'Empire, … Napoléon tient seulement à disposer de voies sûres pour les allées et venues de ses troupes: le réseau routier prend une importance stratégique.

Sur ces routes désormais, en vertu d'une pratique nouvelle, généralisée vers 1807, chevaux et véhicules tiennent leur droite, à l'inverse de l'usage antérieur, et à l'inverse de l'usage anglais. Les armées de l'Empereur introduisent cette règle de circulation dans presque toute l'Europe continentale.

(p. 210) Napoléon, sans employer le langage des révolutionnaires, n'est pas tellement mieux disposé à l'égard des commerçants, même s'il célèbre les vertus du commerce. A ses yeux, les fournisseurs et les trafiquants sont des gens "dangereux pour l'Etat", "à la façon des Juifs et des usuriers"...

Il les fait rentrer dans le rang. "Jamais, dira-t-il à Las Cases, je n'en voulus élever aucun aux honneurs. De toutes les aristocraties, celle-là me semblait la pire... Un riche négociant ne l'est souvent que par l'art de vendre cher ou de voler"...

La guerre

(p. 211) Avec la guerre, tout bascule.

Les Anglais occupent les îles, la France perd ses colonies à sucre, et du même coup le meilleur de son commerce outre-mer.

l'Angleterre maîtresse des mers

Après quatre-vingts années sans invasions, la France est brusquement appelée à mobiliser ses énergies pour une conflagration défensive et offensive qui la détourne des travaux de la paix et la contraint à vivre en état de siège, c'est-à-dire en économie fermée.

C'est d'abord la France qui s'emprisonne: en mars 1793, est prohibée l'importation de tout objet fabriqué dans les pays ennemis.

En août 1793, à la demande de Jacques Roux et de Fabre d'Églantine, sont interdites les exportations de denrées et matières premières jugées indispensables.

Pour plus de sûreté, l'Etat s'adjuge le monopole des importations, et il exporte lui-même les vins, draps et soieries qu'il réquisitionne [vive la liberté!].

Les belligérants ne combattent plus seulement sur le terrain militaire. Ils recourent à l'arme économique, qui consiste à perturber le ravitaillement de l'adversaire et si possible, à l'acculer à la reddition par l'étranglement de son commerce. Cette arme a déjà été brandie, durant la guerre de Sept Ans et pour la guerre d'Indépendance américaine. Entre l'Angleterre et la France, qui n'ont pas de frontières communes, elle apparaît comme le moyen privilégié de leur arsenal.

Pitt déclanche la bataille économique: les escadres britanniques veilleront à empêcher la sortie des marchandises de France et l'importation, en France, des matières premières destinées à l'industrie de guerre, ainsi que des grains destinés à l'alimentation de la population civile.

En juin 1793, l'Angleterre décrète le blocus de tous les ports français, et s'arroge un droit de visite et de confiscation sur tout bâtiment, même neutre, qui tenterait de le forcer. Face à la Royal Navy, la marine de guerre française ne dispose plus ni des navires, ni des états-majors, ni des équipages entraînés qui jadis faisaient son orgueil.

La France riposte comme elle peut: par la guerre de course, qui met parfois à mal la flotte anglaise, par le système des convois, qui s'évertue à défier le blocus, par le cabotage qui se faufile à travers les mailles du filet, par ce qui peut subsister de commerce terrestre, en passant par la Suisse. Des agences de commerce sont (p. 213) créées, pour négocier des achats à l'étranger et organiser des trafics clandestins.

Une sorte d'union douanière se noue entre la France et ses alliés continentaux. Au monopole britannique sur la mer (de l'Atlantique à la Baltique), Paris oppose celui des marchandises françaises en Europe (de l'Espagne aux Pays-Bas et au royaume de Naples). Le déclin des ports français fait provisoirement la fortune des ports neutres du continent, Barcelone, Lisbonne ou Trieste, Hambourg ou Copenhague…

L'Angleterre gagnante

(p. 220) Ce que la France perd, l'Angleterre le gagne. Plus encore sur le plan commercial que sur tout autre plan, elle est la grande bénéficiaire de la Révolution et de ses suites. Elle est sans doute consciente, dès le début du grand bouleversement, de la chance qui s'offre à elle: comme elle a une revanche à prendre sur la monarchie française qui a aidé l'Amérique à se libérer, elle n'est pas fâchée de voir le roi contesté et diminué. "Voici, dit Fox après la prise de la Bastille, l'évènement le plus important de l'histoire du monde et le plus heureux". La "cavalerie de Saint-Georges" ne manque pas l'occasion de financer discrètement les révolutionnaires les plus corruptibles.

(p. 222) Ainsi, dans tous les domaines du commerce, sur terre comme sur mer, la Révolution et l'Empire consacrent à la fois le triomphe britannique et l'éclipse de la France. Le commerce français ne retrouvera son niveau d'activité de 1789 qu'après 1825. Encore la part de la France dans le commerce mondial sera-t-elle alors loin de rejoindre le pourcentage atteint avant la révolution. Ce pourcentage-là ne sera jamais retrouvé. En chiffres absolus, trente-cinq années ont été perdues. En chiffres relatifs, à l'échelle du monde, le recul est sans appel.

La fin des libertés françaises

René Sédillot, Le coût de la Révolution française, Vérités et Légendes, Perrin Mesnil-sur-l'Estrée 1987, p. 79:

Les libertés perdues

...En regard des libertés conquises, souvent éphémères, il y a les libertés perdues, parfois pour longtemps...

Celles-ci sont, dans l'ordre politique, les franchises locales, et dans l'ordre économique, les libertés paysannes et ouvrières.

(p.79) A l'échelle locale, sombrent les privilèges obtenus au fil des siècles par les provinces, les villes et les "communautés d'habitants".

Parmi d'autres cas significatifs, celui de la Bretagne est le plus douloureux.

Depuis que le roi de France avait épousé la duchesse Anne, l'ancien royaume breton gardait ses propres Etats qui votaient les impôts courants et pouvaient refuser de nouvelles taxes, ainsi que son parlement, qui était cour souveraine et n'hésitait pas à entrer en rébellion contre le pouvoir royal. Charles VIII avait reconnu au duché pleine liberté fiscale; Louis XII avait signé la convention qui promettait de respecter "les libertés, franchises, usages et coutumes du pays".

L'Acte d'union de 1532, renouvelant ce serment, posait en principe que les droits et privilèges de la Bretagne ignorait la gabelle, comme aussi bien l'Artois, la Flandre, le Hainaut, la Navarre, le Béarn… Et le jour où Louis XV ordonnait d'arrêter un noble breton, dont l'ivresse faisait scandale, son lieutenant général devait présenter ses excuses.

La révolution met fin à cette autonomie…

Oubliés les serments!

La Charte inviolable de la Bretagne est violée sans façons, d'ailleurs avec l'accord des représentants bretons du Tiers à l'Assemblée nationale, et c'est même le Club breton qui engendre le club des Jacobins...

Morcelée, la Bretagne!

Les Chouans auront beau faire, elle ne sera plus que Finistère, Côtes-du-Nord, Ille-et-Vilaine, Morbihan et Loire-Inférieure.

Elle paiera les impôts communs à tous les Français.

De même la Franche-Comté cesse d'être franche. Pourtant en 668, quand la province avait été rattachée au royaume, Louis XIV s'était engagé sans équivoque: "Sa Majesté promet et jure sur les Saints Évangiles qu'Elle et ses augustes successeurs tiendront et maintiendront loyalement leurs privilèges, franchises et libertés, anciennes possessions, usages, coutumes et ordonnances…" Il faut croire que le nouveau régime ne compte pas parmi les "augustes successeurs"...

Autre exemple de déchéance locale: la Corse rentre dans le rang.

Ultime acquisition du royaume, elle était devenue une province d'État, pouvant disposer d'une assemblée propre, qui associait les représentants de la noblesse, du clergé et du Tiers aux (p. 80) tâches du gouvernement; elle conservait à l'échelon paroissial la vieille institution des podestats et des pères du Commun, qui étaient à la fois les magistrats et les juges municipaux.

Elle jouissait d'uns régime fiscal distinct et celui du royaume, avec des paiements en nature plus souvent qu'en espèces; elle gardait le libre usage de sa langue, et un régime douanier à sa mesure.

Gouverneurs et intendants lui laissaient toute une possibilité de maintenir ses particularités et ses traditions, sans chercher à l'aligner sur les décisions de Versailles...

(p. 80) A l'inverse, la révolution qui prétend lui apporter la liberté, la lui retire...

La Constituante incorpore l'île de Corse "à l'Empire français".

Ses habitants "doivent être régis par la même constitution que les autres Français": ce qui revient à leur imposer le droit commun, dans l'ordre politique, administratif, judiciaire, fiscal, militaire ou religieux.

"Nos chaînes sont à jamais brisées", proclament dans l'île les partisans de la révolution, à l'heure où précisément elle est enchaînée au destin français...

Les Corses n'acquièrent que la liberté de payer les impôts de tous les citoyens (et il faudra Napoléon pour leur rendre quelques privilèges sur ce terrain...)

Ils auront droit à deux départements (que Napoléon réduira à un seul, pour des raisons d'économie). Ils devront subir les assignats, les persécutions, la conscription.

Et leurs enfants, dans les écoles, ne devront plus parler que la Langue de Paris... (évidemment...)

Ainsi pourrait-on passer en revue, du Languedoc à la Bourgogne, de l'Alsace à la Saintonge, l'uniformisation des provinces françaises, désormais départementalisées et condamnées à la dictature du pouvoir central.

Mais, [après la perte des libertés locales au plan politique] c'est tout le peuple français qui, sur le plan économique, perd ses libertés élémentaires [libertés paysannes et ouvrières].

Les paysans d'abord, et les plus pauvres.

Cette révolution est faite pour les propriétaires individuels, à l'encontre des droits collectifs du monde rural.

La propriété est un "droit sacré" dont on veut le "maintien éternel". Les révolutionnaires y tiennent d'autant plus que les biens nationaux sont vendus contre assignats, et qu'ils ne trouveraient pas acquéreurs si les titres de propriété en étaient contestés. Cambon souligne: "Nos assignats ne seraient rien sans le respect des propriétés"...

A l'Assemblée, le Normand Thouret s'est fait l'interprète de la nouvelle conception: "Il faut des propriétaires réels. Les communautés ne sont que des propriétaires factices".

Traduction: l'Église, qui est une propriétaire collective, sera dépossédée, et ses biens seront vendus par la nation, contre assignats... [Vive la liberté religieuse !]

Autre traduction, qui abolit les vieux droits d'usage: il n'est plus permis aux vieillards, aux veuves, aux enfants, aux malades, aux indigents, de glaner les épis après la moisson, de profiter des regains, de recueillir la paille pour en faire des litières, de grappiller les raisins après la vendange, de rateler les herbes après la fenaison; tout ce qu'ont laissé sur place les moissonneurs, les vendangeurs ou les faneurs, selon la loi biblique et l'usage féodal.

Il n'est plus permis aux troupeaux d'avoir libre accès aux chaumes, aux guérets, aux jachères: la révolution prétend interdire la "vaine pâture", qui, étendue par le "droit de parcours", permettait de passer d'une paroisse à l'autre (et que l'Ancien Régime, sans succès, avait cherché à limiter). Elle donne aux propriétaires le droit d'enclore leurs champs (loi du 6 octobre 1791). Elle édicte le partage des biens communaux, avec répartition par tirage au sort (loi du 10 juin 1793).

Mais les traditions seront les plus fortes: elles maintiendront longtemps la vaine pâture et le droit de parcours fondés sur un usage immémorial. Le partage des communaux doit être rendu facultatif, puis, sous le Consulat, totalement arrêté.

Comme les paysans, les salariés de l'industrie et du commerce sont atteints par l'idéologie révolutionnaire, hostile à tout ce qui peut s'interposer entre l'État et l'individu.

Avant la Révolution, tandis que les confréries groupaient maîtres et compagnons, les compagnonnages rassemblaient, en fait ou en droit, et surtout dans les métiers nouveaux, qui étaient des métiers libres, les seuls compagnons face aux maîtres. Ces compagnonnages devenaient des organisations de solidarité, mais aussi souvent de lutte ouvrière...

Des grèves fameuses et interminables, notamment dans le bâtiment et dans l'imprimerie, témoignaient à l'occasion de l'intensité des conflits sociaux et de la puissance des organisations de classes...

La révolution y met bon ordre.

Après avoir aboli le système corporatif, elle supprime les compagnonnages, en interdisant aux citoyens d'une même profession, ouvriers et maîtres, de "nommer des présidents, secrétaires ou syndics, de tenir des registres, de prendre des arrêtés, ou délibérations, de former des règlements sur leurs prétendus intérêts communs. Prohiber la nomination (p. 82) de syndics, c'est prohiber les syndicats, c'est refuser toute coalition de salariés.

Le Constituant qui se fait le promoteur de cette loi s'appelle Isaac Le Chapelier. Élu de la sénéchaussée de Rennes, il a présidé l'Assemblée lors de la nuit du 4 août. Il a contribué à poser le principe de l'égalité dans les successions. Il a rédigé le décret qui abolit la noblesse et les titres féodaux. Cette fois, il exclut toute tentative d'union des travailleurs face à l'entrepreneur, il écarte toute menace de grève...

La loi Le Chapelier du 14 juin 1791, met fin à ce qui pouvait subsister de libertés ouvrières: "Si des citoyens attachés aux mêmes professions, arts et métiers faisaient entre eux des conventions…, lesdites conventions sont déclarées attentatoires à la liberté, et de nul effet… Tous attroupements composés d'artisans, ouvriers, compagnons, journaliers, ou excités par eux contre le libre exercice de l'industrie et du travail sont tenus pour séditieux".

Le Chapelier est guillotiné en 1794, mais son œuvre subsiste. Le Code civil ignore la législation du travail. Le Consulat parachève l'asservissement des salariés en exerçant sur eux un contrôle de police, avec le livret d'ouvrier, où sont consignés les embauches et les licenciements, voire les appréciations, élogieuses ou sévères, de l'employeur, ainsi que les sommes dont le salarié peut être débiteur. Le livret doit être visé par le commissaire de police à chaque changement de place. Ce système ne tombera en désuétude que sous la Restauration.

Les compagnonnages renaîtront seulement dans la clandestinité. Le droit de grève ne sera reconnu que sous le second Empire, et la liberté syndicale que sous la troisième République: la révolution aura fait reculer la législation sociale de trois quarts de siècle...

La centralisation jacobine

René Sédillot, Le coût de la Révolution française, Vérités et Légendes, Perrin Mesnil-sur-l'Estrée 1987, p. 65:

Avant la Révolution, même si la monarchie était centralisatrice, la France était décentralisée.

Elle l'était par la force des choses: l'héritage du passé diversifiait les coutumes et fragmentait les provinces. Des chartes centenaires et des traités récents avaient tissé un inextricable réseau de franchises et de privilèges, qui ligotaient et paralysaient le pouvoir central. Chaque métier avait son statut, chaque ville avait ses libertés. Les jongleurs étaient exempts du péage au Petit Châtelet de Paris. Les manants de Montargis-le-Franc étaient exempts des aides, des tailles, et de toutes impositions présentes et à venir… Pour la perception de la gabelle, le royaume était divisé en six zones.

La Bretagne, la Bourgogne, le Languedoc, la provence, l'Artois, le Cambrésis, la Flandre, le Hainaut avaient leurs propres États, qui consentaient les impôts, les répartissaient, les percevaient, décidaient les travaux, émettaient les emprunts. Le Nord avait ses échevins, le Midi ses consuls, Bordeaux ses jurats, Toulouse ses capitouls. Le régime des jurandes n'était applicable ni dans les nouveaux métiers (les glaces, la dentelle, les bas de soie, le fer-blanc), ni dans les villages, ni dans certaines villes (Bordeaux-Lyon), ni dans certains quartiers de Paris (Faubourg Saint-Antoine, Palais-Royal, paroisse Notre-Dame), ni dans certaines provinces (Bourgogne, Champagne, Poitou).

Les particularismes locaux distinguaient entre les façons de peser, de mesurer, de jauger: le pied variait de 10 à 13 pouces, la toise de 5 à 8 pieds, la lieue de 2000 à 3000 toises. L'arpent de Paris n'était pas celui du Gâtinais. La demi-queue d'Orléans était seule à contenir 240 pintes, le tonneau de Bordeaux à valoir 1000 bouteilles. La France aimait ces bigarrures, qu'elle considérait comme le symbole de ses libertés…

(p. 66) Il est vrai qu'en contrepartie, précisément parce que la France était décentralisée, la monarchie était centralisatrice: c'est-à-dire qu'elle s'efforçait de corriger l'état de fait, de décloisonner l'économie, d'uniformiser les unités de mesure, d'unifier les procédures, de superposer des codes aux coutumes locales. Elle n'y parvenait guère. Curieuse monarchie 'absolue' qui ne pouvait imposer ni une aune [ancienne mesure de longueur (1,18 m) supprimée en 1840] commune, ni une loi commune à tous ses sujets…

La révolution n'a pas de tels scrupules.

Elle commence par éliminer Versailles, de façon à faire de Paris la capitale incontestable de la France. Les journées d'octobre 1789, qui ramènent à Paris "le boulanger, la boulangère et le petit mitron", y ramènent en fait les ministères, les services centraux, l'Assemblée. Désormais le pouvoir central est en place…

Les tentations décentralisatrices que pourraient représenter le fédéralisme et les Girondins sont bientôt matées.

Les insurrections provinciales, celles de Caen, de Rennes, de la Vendée, de Lyon de Toulon, sont mises au ban de la nation.

Jacobins et Montagnards, pour réduire à néant les forces centrifuges, proclament la république "une et indivisible".

Les Comités de Salut public et de Sûreté générale disposent d'un pouvoir absolu qui évoque, par avance, la dictature du prolétariat pour la sauvegarde de la république. Ils sont la Tcheka ou le KGB de la révolution française.

Interdites, les provinces, où prospéraient les particularismes.

On divise [autoritairement, sans souci des particularismes locaux, dans l'ignorance même des peuples, des dialectes et langues locales: un Pays basque catholique assemblé de force avec un Béarn protestant par exemple et la capitale béarnaise, Pau capitale de la Basse-Navare] la France en départements, les départements en districts, puis en arrondissements, les arrondissements en cantons, au sein desquels les paroisses sont remplacées par les communes.

Le système est hiérarchisé, et Paris, cœur et cerveau de la république, se hisse au sommet de la pyramide…

Liberté, Egalité, Fraternité

(p. 68) "Liberté-Égalité-Fraternité". La devise de la république adoptée en juin 1793, fait passer la Liberté avant toutes les autres conquêtes du nouveau régime. Mais il s'agit de la Liberté avec majuscule, déesse froide et principe abstrait, qui n'a rien à voir avec les innombrables libertés que prodiguait le régime aboli…

(p.68) "La nuit du 4 août, en mettant fin aux privilèges, met fin à des libertés séculaires, et proclame l'égalité des Français devant la loi.

Plutôt que de "libertés conquises", il faudrait parler d'"égalités conquises". Camille Desmoulins résume l'idéal révolutionnaire: "Ma devise ? Pas de supérieurs!"...

Droit de propriété ?

"le roi de France qui n'est ni pharaon ni empereur de Chine, peut éventuellement prendre la vie de ses sujets pour crime de lèse-majesté, mais il ne peut pas prendre leurs biens, qui appartiennent à leur famille et à leur lignage..." (Pierre Chaunu, Éric Mension-Rigau, Baptême de Clovis, baptême de la France, De la religion d'État à la laïcité d'État, Éditions Balland, Paris 1996, p. 257).

Là encore, la révolution n'a pas de tels scrupules.

René Sédillot, ibid., p. 184:

Si l'industrie piétine, si les inventeurs chôment, c'est aussi parce que la révolution coupe des têtes…

Les savants, comme les animateurs d'entreprise sont parfois éliminés physiquement, à la manière de Lavoisier, en interrompant sur l'échafaud une carrière qui aurait pu être féconde; à moins qu'ils ne mettent fin eux-mêmes à leurs jours, à la façon du chimiste Nicolas Leblanc, l'inventeur de la soude artificielle, dont les biens sont confisqués et qui est acculé au suicide; de Gabriel Palteau de Veymerange – (p. 185) l'un des bâtisseurs du Creusot –, qui pourchassé comme contre-révolutionnaire, se jette par la fenêtre et s'écrase sur le pavé; à la façon encore d'Ignace de Wendel, dont la tête a été mise à prix et, qui ayant dû émigrer, sombre dans le désespoir et se condamne au poison, quelque part du côté de Weimar. C'est de ce dernier que Goethe, qui a suivi et assisté ses efforts, commente sobrement la fin tragique: "Son esprit organisateur et toujours en éveil cherchait à tromper son inaction par des plans étendus… Éloigné de sa patrie, dans un coin tranquille de la forêt de Thuringe, il tomba victime de bouleversements infinis". Des bouleversements qui coûtent cher à la France...

La maison de Wendel résume tout le drame de l'industrie française. Parce que les jeunes ont dû fuir, elle est gérée par une veuve septuagénaire, Marguerite d'Hayange, aux prises avec les problèmes que posent "la stagnation du commerce des fers", et avec les exigences du ministère de la Guerre qui lui demande cent tonnes de boulets par mois, alors que l'entreprise manque de tout…

Il faut l'autorité du représentant du peuple à l'armée de la Moselle pour protéger le personnel de la maison. "Il est défendu au nom de la nation et de ses intérêts, de troubler ou retenir aucun objet ni ouvriers utiles, sous le prétexte de recrutement ou de marche en masse: le tout étant fondé sur le bien général."

Avec quelques centaines d'ouvriers, Mme d'Hayange a beau fabriquer, en vingt-quatre heures, 850 gros boulets, 84 gros obus, 4800 balles de fer battu, elle est suspecte par sa naissance, par son mariage, par sa famille émigrée, par sa force de caractère.

On la rend "responsable de tous les évènements".

On finit par avoir raison de l'obstination de cette vieille femme. Les forges et usines de la "citoyenne Wendel" sont mises sous séquestre (30 décembre 1793) [voilà une des grandes premières atteintes révolutionnaires au droit de propriété...]

Incarcérée à Metz, puis à Sarguemines, elle ne sera libérée que bien après Thermidor. Entre-temps, l'entreprise nationalisée tombe aux mains d'un régisseur incompétent.

Les ouvriers, payés en assignats, abandonnent le travail.

Ils sont réquisitionnés, avec interdiction de déserter leur poste sous peine (p. 186) de mort... [Cela doit être cela la 'liberté révolutionnaire...]

Ils répliquent en sabotant leurs outils…

Quand Marguerite d'Hayange, infirme et ruinée, reçoit la permission de regagner son village, elle n'y trouve plus que désolation: les hauts fourneaux sont éteints, les forges sont mortes, la maison est déserte et silencieuse.

A quatre-vingt-deux ans, la vaillante femme s'éteint, léguant à ses descendants, avec quelques habits usés et quelques meubles de sapin, l'exemple de la constance dans l'adversité.

Les forges mises aux enchères, échoient à un citoyen Granthil qui ne parvient pas à leur rendre vie. Au début de 1803, l'affaire est mise en faillite.

En juin, elle est adjugée à un négociant de Metz, qui prête son nom à la famille de Wendel: François de Wendel, fils d'Ignace, recouvre l'héritage, reconstitue le domaine, ressuscite l'entreprise. Les guerres napoléoniennes multiplient les commandes…

Mais en 1811, ses usines occupent encore à peine 150 ouvriers, avec des méthodes artisanales et un équipement archaïque, recourant au bois et au charbon de bois, alors que, de l'autre côté de la Manche, la fonte est pour 97% fabriqué au coke…

(p. 186) La révolution a anéanti l'entreprise (entreprise Wendel de forges et usine de métallurgie).

L'empire ne la sauve qu'en lui assurant des débouchés trop commodes, à des fins militaires, et en la détournant de la conquête d'autres débouchés, plus pacifiques et plus sûrs, ceux qui feront du XIXe s., le siècle du fer.

C'est seulement en 1816 que François de Wendel pourra se rendre en Angleterre, pour étudier et noter les progrès de la métallurgie; en 1819 que l'entreprise pourra travailler à l"anglaise"; en 1823 que sera édifié un haut fourneau à coke et que sera introduite en France la technique du puddlage, breveté par Cort en 1784.

Près de quarante années ont été perdues. [Voilà pour le bilan industriel et le droit de propriété].

Liberté religieuse ?

René Sédillot, ibid., p. 73-75:

Après avoir été longtemps refusée, elle était quasiment acquise à la fin de la monarchie [je ne rentre pas ici dans la discussion de savoir si c'est un bien ou un mal…]

Les Juifs portugais de France avaient obtenu des lettres patentes, une commission avait amélioré le sort des Juifs d'Alsace.

Les huguenots n'étaient plus pourchassés: au milieu du règne de Louis XV, on tolérait plus de deux cent cinquante églises réformées dans les provinces, surtout en Languedoc, en Dauphiné, en poitou, en Normandie.

Louis XVI rendait aux protestants la plénitude de leurs droits civils et confiait le gouvernement du royaume au calviniste Necker...

Il était même de bon ton, avec Bayle, Diderot ou Voltaire, de railler la foi catholique, et de souligner l'avidité des jésuites…

(p. 74) En condamnant les corps intermédiaires entre l'individu et l'État la Révolution s'en prend au clergé. Elle nationalise ses biens, suspend puis interdit les vœux monacaux, sécularise l'état civil, prétend faire des évêques et des curés des fonctionnaires élus par tous les citoyens, leur impose de prêter serment à la Constitution, sous menace de destitution, puis d'emprisonnement.

46 000 prêtres sur 70 000 sont révoqués.

On remplace les réfractaires et c'est Talleyrand qui sacre les nouveaux évêques...

Le pape s'indigne: "Que pouvait-il y avoir de plus insensé que d'établir parmi les hommes cette égalité et cette liberté effrénée qui semble étouffer la raison ?" (Pie VI, 10 mars 1791).

Face à la révolte vendéenne et à la résistance des fidèles, de zélés Conventionnels font détruire les croix sur les routes ou ordonnent aux prêtres de se marier... [où l'on voit qu'aujourd'hui les revendications 'progressistes', pour le mariage des prêtres par exemple, ne sont pas des idées nouvelles... mais puisent dans la révolution, leur idéologie...]

L'Eglise Sainte-Geneviève devient Panthéon à la mode païenne. Partout les églises et les cathédrales sont désaffectées, ou transformées en Clubs, en casernes, en prisons, en magasins à fourrage, en bals, en maisons de 'tolérance'...

Le calendrier romain fait place au calendrier républicain. Le décadi s'oppose au dimanche. Pas de pitié pour le paysan qui refuse de travailler un dimanche, pour le commerçant qui ouvre boutique un décadi!

Défense de célébrer Noël ou Pâques, de vendre du poisson les jours de jeûne chrétien!

Les noms de baptême et les noms de Lieux sont laïcisés.

A Lyon, en grande cérémonie, on brûle un Evangile et un crucifix, et l'on fait boire à un âne mitré le contenu d'un calice.

A Paris on organise l'apothéose de la déesse Raison, qu'incarne à Notre-Dame une demoiselle d'opéra, au pied d'une montagne en carton.

Puis la Convention décrète une métaphysique, dont les dogmes sont l'existence d'un Être suprême et l'immortalité de l'âme...

Il faut Napoléon pour restaurer le calendrier grégorien et conclure avec le Saint-Siège un concordat qui reconnaît la religion catholique comme celle de la 'majorité des Français'...

Mais le même Napoléon prend le pape en otage...

Aux Juifs, la Révolution, après quelques hésitations, donne la citoyenneté. Napoléon leur prodigue des encouragements, non sans quelque dessein politique: "Je pensais attirer en France une grande richesse: parce que les Juifs sont nombreux et qu'ils se seraient pressés en foule dans un pays où ils jouiraient de plus de privilèges que dans une autre nation…" (Propos tenu à Sainte-Hélène, à O'Meara).

Voilà pour la liberté religieuse… Et voici pour la libre communication des opinions, c'est-à-dire pour la liberté de la presse.

Liberté d'opinion ?

René Sédillot, ibid., Perrin Mesnil-sur-l'Estrée 1987, p. 75 :

En droit, la presse n'était pas libre sous l'Ancien régime: la censure veillait. En fait, les libellés et les tracts couraient les rues: la censure veillait mal, et on la tournait à plaisir, souvent avec sa complicité...

Avec la Révolution, et même avant elle, la presse explose. Brissot publie dès avril 1789 le prospectus de son Patriote français.

En mai 1789, Mirabeau publie deux numéros de sa propre feuille, États généraux. Il s'enflamme: "Que la première de vos lois consacre à jamais la liberté de la presse, la liberté la plus inviolable, la plus illimitée"...

Mais bientôt on découvre que la liberté ne doit valoir que pour les 'champions de la liberté'...

"Si la presse est libre, peut encore écrire le Journal politique national, la pensée ne l'est pas, et les imprimeurs de la capitale, pour être assis à la table de la liberté n'en ont pas moins sur leurs têtes les réverbères de Paris; ils n'ont plus de censure, mais ils ont des bourreaux".

On brûle les journaux royalistes; on limite la circulation des écrits suspects.

Le Conseil général de la Commune, après la journée du 10 août, décide l'arrestation des "empoisonneurs de l'opinion publique, tels que les auteurs des journaux contre-révolutionnaires".

Chateaubriand brossera le tableau de ce temps: "La mort était alors le droit commun français. Pour comité de censure, on avait le club des Jacobins; pour gazette du matin, le procès-verbal des exécutions de la veille; le bourreau était le seul journaliste quotidien qui fût en pleine possession de la liberté de la presse. On n'exigeait pas des autres écrivains le dépôt de leurs ouvrages, mais celui de leurs têtes". L'échafaud n'épargne personne: ni Camille Desmoulins, ni le "père Duchesne"...

(p. 76) Après le réveil de la presse sous le Directoire, l'Empire fait le vide. Sont supprimés les journaux qui ne respectent pas les consignes...

[Voilà pour la liberté d'opinion sous la révolution... Et pour les libertés perdues en général].

La guerre aux langues locales

René Sédillot, ibid., p. 101:

... Face aux langues locales, aux idiomes, aux dialectes, aux patois, la promotion du français est affaire d'État.

En 1789, dans les provinces, on ne parlait guère comme à Paris ou en Touraine.

Or, "il est important, pour le maintien de l'égalité réelle que le langage cesse de séparer les hommes en deux classes". Condorcet pose ce principe.

Les deux classes en question, c'est d'un côté ceux qui savent le français, de l'autre ceux qui ne le savent pas.

(p. 102) On leur enseignera de force.

Encore un cas où l'on étrangle la liberté au nom de l'égalité.

La loi du 21 octobre 1793 exige que "les enfants apprennent à parler, lire et écrire la langue française".

L'abbé Grégoire, dans son Rapport sur les idiomes et patois, assure que l'on peut "uniformiser la langue d'une grande nation...

Cette entreprise est digne du peuple français, qui centraliser toutes les branches de l'organisation sociale et qui doit être jaloux de consacrer au plus tôt dans une république une et indivisible, l'usage unique et invariable de la langue de la liberté".

Au nom du Comité d'Instruction publique, Barère présente à la Convention un rapport qui, tout en exaltant les vertus du français, condamne sans appel les idiomes locaux (document du 28 janvier 1794, 8 pluviôse an II)... Dans ce document Barère assure que le français est la langue "qui est chargée de transmettre au monde les plus sublimes pensées de la liberté et les plus grandes spéculations de la politique"...

En regard, "l'idiome appelé bas-breton, les langues allemande et italienne (celles de l'Alsace, de la Corse) ont perpétué le règne du fanatisme et de la superstition, assuré la domination des prêtres, des nobles et des patriciens, empêché la révolution de pénétrer dans neuf départements importants et peuvent favoriser les ennemis de la France".

Suite du réquisitoire: … "les habitants de Corse ne soupçonnent même pas l'existence des lois françaises". La variété des idiomes n'est que le legs du despotisme.

"Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton, l'émigration et la haine de la République parlent allemand, la contre-révolution parle l'italien et le fanatisme parle le basque... Brisons ces instruments de dommage et d'erreurs".

Conclusion: "Laisser les citoyens dans l'ignorance de la loi nationale, c'est trahir la patrie, c'est laisser le torrent des lumières empoisonné ou obstrué dans son cours… Donnons aux citoyens l'instrument de la pensée publique, l'agent de plus sûr de la révolution, le même langage…

Ayons l'orgueil de la prééminence de la langue française depuis qu'elle est républicaine…

Nos (p. 103) ennemis avaient fait de la langue française la langue des cours; ils l'avaient avilie.

C'est à nous d'en faire la langue des peuples, et elle sera honorée [honorée ? en effet, on voit le résultat aujourd'hui…].

Il n'appartient qu'à elle de devenir la langue universelle"…

…la convention se rallie d'enthousiasme aux conclusions du rapporteur, et décrète, ce même 8 pluviôse an II, que le français sera imposé dans les écoles de Bretagne, de Lorraine, d'Alsace, de Corse, du pays basque, du pays catalan.

Des instituteurs doivent être nommés "dans les dix jours" dans chaque commune de campagne de onze départements (y compris le Nord, où l'on parle flamand, et les Alpes-Maritimes, où l'on parle italien).

Ils seront "tenus d'enseigner tous les jours la langue française et la Déclaration des Droits de l'Homme alternativement à tous les jeunes citoyens des deux sexes"...

Malgré la terreur linguistique que la Convention tente de faire régner, la guerre aux idiomes locaux échoue, sauf dans l'enseignement secondaire et supérieur… On parle souvent patois à l'école.

Au surplus, la nécessité de porter à la connaissance de tous les innombrables lois, décrets et arrêtés de la République implique un choix cruel: si on ne les traduits pas en langage vulgaire, ces textes seront ignorés; si on les traduits, on renonce à diffuser le français. Faut-il propager les idées révolutionnaires, ou la langue ?

Napoléon est plus tolérant.

Il se souvient qu'il a appris à lire en italien. A ces cavaliers recrutés en Alsace, il se garde d'imposer la langue nationale. "Laissez à ces braves gens leur dialecte, dit-il, ils sabrent toujours en français". S'il n'a pas tenu exactement ce propos, il répond à sa pensée.

D'ailleurs, la réquisition et la conscription contribuent, mieux que l'école, à vulgariser les modes d'expression.

Le temps, mieux que la contrainte, fera son œuvre...

L'explosion du capitalisme, de l'affairisme et de la maçonnerie...

René Sédillot, ibid., p. 242-243:

...La vraie révolution française, celle qui va marquer tout le siècle, se situe sur le plan financier: à la primauté du sang, qui caractérisait théoriquement l'Ancien Régime, succède la primauté de (p. 243) l'argent. A la noblesse, qui détenait en principe els privilèges succède la bourgeoisie. Aux nobles succèdent les notables. Marat lui-même s'interroge: "Qu'allons-nous gagner à détruire l'aristocratie des nobles, si elle est remplacée par l'aristocratie des riches?"…

Il ne s'agit pas d'un avènement du capitalisme: celui-ci coexistait avec l'ancienne société, dans le cadre d'une économie de marché. Mais les capitalistes n'avaient pas le premier rang. Même un Samuel Bernard, même un John Law ne pouvaient prétendre aux honneurs que dans la mesure où ils se pliaient aux règles établies, en s'anoblissant et en entrant dans le système. Le roi, de toute façon, était au-dessus de la mêlée.

Il s'agit d'une explosion du capitalisme. Du second rôle, il passe au premier. Aucune autorité, désormais, ne sera en mesure de lui servir de contrepoids. Les droits de la naissance ne pourront rien contre ceux de la finance. L'explosion se traduit par la promotion du banquier et du spéculateur: tout banquier, dans la tourmente, est nécessairement spéculateur; mais tous les spéculateurs ne sont pas banquiers.

Avant la révolution, les banquiers privés étaient nombreux, parfois influents, mais sauf Necker en 1789, ils ne tenaient jamais le haut du pavé. Beaucoup d'entre eux étaient de confession protestante, d'origine cévenole ou suisse, et ils fondaient des dynasties bancaires: le Genevois Isaac Mallet s'était établi à Lyon en 1735, le Neuchâtelois Perregaux à Paris en 1781. Genevois encore, Bidermann et Clavière apparaissaient dans la capitale en 1782, et le Zurichois Hottinguer en 1783. Le calviniste Tronchin était, à Lyon puis à Paris, le banquier favori de Voltaire, qui ne méprisait pas les manieurs d'argent.

La révolution assure d'emblée la promotion des bourgeois fortunés, qui ne tardent pas à prendre le contrôle des municipalités à Marseille, Lyon, Bordeaux ou Nantes. "Ce sont les hommes riches qui vont gouverner Bordeaux" (Jean Jaurès, Histoire socialiste de la Révolution française), Bordeaux qui choisit pour maire Saige, "dix fois millionnaire". A Nantes, le Comité de salut public est entre les mains des plus riches négociants, - la plupart affiliés aux loges maçonniques – dont Buteiller père, le plus opulent...

Corrupteurs et corrompus au pouvoir

René Sédillot, ibid., p. 247:

...Le règne de l'argent n'implique pas seulement la promotion des banquiers et des spéculateurs. Il se traduit par une montée de la corruption...

(p. 248) La vertu fait cruellement défaut dans l'histoire de la révolution. Les corrupteurs ont le champ libre, pour acheter les consciences, les concours, les suffrages. Les corruptibles sont légion, et ils ne résistent pas toujours à la tentation.

Parmi les corrupteurs figurent bien entendu les gens de finance, qui ont le moyen de séduire, les nouveaux riches qui ont envie de mesurer l'étendue de leurs pouvoirs. Mais il y a aussi les anciens riches, voire els aristocrates nantis, qui croient trouver dans la subversion révolutionnaire l'occasion de satisfaire des ambitions nouvelles. Le type accompli de ces corrupteurs est le duc d'Orléans, qui cache à peine son désir de monter sur le trône, en substituant la branche cadette à la branche aînée des Bourbons. Philippe Égalité ne cesse guère de stimuler et de subventionner les agitateurs, ceux du 14 juillet, ceux des journées d'octobre, il se fait élire à la Convention et vote la mort du roi, avant de monter à son tour sur l'échafaud. Quelques historiens verront en lui la "main invisible" qui, à ses débuts, orchestre la Révolution.

…Autres corrupteurs, les étrangers – autrichiens, hollandais, prussiens, et plus encore anglais – qui croient pouvoir peser sur le cours des évènements en achetant les acteurs du drame. La "cavalerie de Saint-Georges", actualisée à l'enseigne de "l'or de Pitt", n'est pas une pure légende, et elle n'a que l'embarras du choix pour prodiguer ses interventions…

(p. 249) Le palmarès des corrompus de la révolution est trop nourri pour qu'on puisse ici l'épuiser. On ne saurait qu'en présenter quelques échantillons, parmi les moins discutables.

Mirabeau, stipendié de la Cour, envoie de juin 1790 à mars 1791, deux fois par semaine, la facture de ses interventions: une bonne cinquantaine de documents, qui atteste son double jeu.

Danton, … il se vend à qui veut l'acheter: la Cour, le duc d'Orléans, la Prusse peut-être…

Marat ne se pique même pas d'intégrité ni d'indépendance. C'est publiquement et par voie d'affiches que pour l'Ami du Peuple il demande 15000 livres au duc d'Orléans, devenu citoyen Égalité.

Voilà pour les figures de proue. Les seconds rôles ne sauraient passer pour plus vertueux, même s'il reste beaucoup à apprendre sur leur compte. Dès maintenant, on est sans illusion sur le cas de Fabre d'Églantine, impliqué dans le scandale de la Compagnie des Indes; sur celui de Fouqier-Tinville, qui traite à prix d'argent de la liberté ou de la mort des incarcérés; sur celui de Camille Desmoulins, qui quémande six louis auprès de Mirabeau et dilapide les 100 000 livres de la dot de sa femme Lucile; sur celui de Cambon, le grand argentier de la République, qui se fait adjuger, ainsi qu'à ses fils deux fils aînés, d'innombrables domaines nationaux, terres, fermes, immeubles, au point de se constituer un (p. 250) prodigieux patrimoine; sur le cas de Dumouriez, habitué des tripots, et constamment prêt à monnayer ses trahisons; sur le cas de Hébert, le plus fougueux et le plus mal embouché des révolutionnaires, dont les "foutreries" et les "bougreries" camouflent peut-être de singulières accointances avec la réaction (Marina Grey: Hébert, le père Duchesne, agent royaliste)…

Il va de soi qu'après Thermidor et sous le Directoire, avec Tallien, Barras et quelques autres personnages de poids, la corruption est souveraine.

Faisant la liaison entre la révolution et l'Empire, prêts à vivre sous tous les régimes – et par eux – , des hommes comme Talleyrand et Fouché savent tirer parti des circonstances. "Nous tenons la place s'exclame Talleyrand quand Barras en 1797 le nomme ministre des Relations extérieures. Il faut faire une fortune immense!". Cette fortune, on l'évalue déjà à 40 millions à la fin du Consulat… Fouché, qui passe de la présidence du club des Jacobins au ministère de la Police impériale, est en bonne position pour toutes les intrigues et tous les chantages; par l'intermédiaire d'Ouvrard, il entame des pourparlers secrets avec Londres: ses gestes ne sont jamais gratuits…

C'est du haut en bas de l'échelle sociale que décline la moralité (p. 251) publique… La France entière découvre les gains faciles et immérités, les comptes obscurs ou clandestins, les fortunes et les ruines subites…

(p. 254) Pour elle (l'Angleterre), dira Michelet, la guerre a finalement été "plus lucrative que la paix elle-même". Le long conflit qui l'a opposée à la France s'achève par son triomphe. La France en sort appauvrie, l'Angleterre mûre pour l'enrichissement…

La faillite

René Sédillot, ibid., p. 223:

...Pratiquement, de 1726 à 1789, c'est-à-dire pendant près de deux tiers de siècle, la France a joui d'une parfaite stabilité monétaire, comme elle n'en avait pas connu même au temps de Saint-Louis… Les Français appréciaient pleinement la sécurité que leur offrait la livre tournois, immobile à l'équivalence de 4.50 grammes d'argent fin. Une seule mutation, sous Louis XVI (en 1785) prenait en compte la hausse du métal jaune par rapport au métal blanc, en ramenant la teneur de la livre en or de 310 à 29 milligrammes; simple correction technique, qui n'entamait pas la crédibilité de la monnaie…

Quand les états généraux deviennent assemblée nationale, le problème financier se pose soudain en des termes angoissants. Le (p. 224) pillage des greniers à sel, la destruction des bureaux d'octroi et des registres du fisc ne peuvent que l'aggraver. Les capitaux s'évadent: capitaux français des émigrés, capitaux des banques étrangères qui rapatrient leurs fonds à Londres, Gênes ou Amsterdam. Les impôts ne rentrent plus. Le déficit est béant… Mais l'Assemblée se croit riche à milliards dès l'instant qu'elle nationalise les biens ecclésiastiques: c'est une aubaine extraordinaire que de disposer, sans bourse délier, d'un pareil trésor [vive la liberté religieuse!...]. Pourquoi ne pas gager du papier sur ces avoirs fonciers? Voilà lancée l'idée des assignats, "signes" représentatifs d'arpents de terre. En décembre 1789, est créée une Caisse de l'extraordinaire, que doteront les ventes de domaines nationaux et qui émettra pour 400 millions de papier.

L'assignat devient monnaie légale. Si quelques Constituants mettent en garde l'opinion contre ce "funeste papier", la plupart en célèbrent les mérites. "Douter de la valeur de l'assignat, clame Mirabeau, c'est douter de la Révolution, c'est un crime…"

Pour parer au déficit grandissant du Trésor, aux "besoins du commerce", puis au coût de la guerre, les émissions se renouvellent, leur plafond est relevé par étapes… Puis, pour plus de facilités, la notion même de plafond est abandonnée en mai 1793. Après Thermidor, le rythme des émissions s'accélère. En 1795, il passe de 700 millions par mois à 3 milliards, puis, avec le Directoire, à 5. Quand l'aventure prend fin, au seuil de l'année 1796, la circulation officielle s'élève à 39 milliards. Au total, il a été fabriqué pour plus de 45 milliards d'assignats: soit quinze fois plus que durant le système de Law. La révolution a multiplié par 20, en sept années, le volume de la masse monétaire…

(p. 225) La conséquence la plus visible, et la plus immédiate, c'est la dépréciation de ce papier pléthorique, avec pour contrepartie la hausse des prix [inflation]. L'assignat perd 15% sur le métal au milieu de 1791, mais déjà 40% en juillet 1792, et 64% en juillet 1793. Sur les marchés extérieurs, à Londres, à Hambourg, à Bâle, le change français dégringole. A l'intérieur, les Français savent à quoi s'en tenir: "Les écus sont des écus, raillent-ils, les assignats des torche-culs". En peu de temps, le pain, le sucre, le café, la chandelle, le savon doublent de prix. Les paysans répugnent à livrer le grain, les commerçants refusent de vendre.

A la hausse des prix réplique la taxation. Défense de vendre au-dessus du "maximum", sous peine de mort. Au refus de vente réplique la définition du crime d'accaparement. Au maximum et à la répression réplique le marché noir.

La terreur monétaire fait fi de toute liberté. On dissout les sociétés de capitaux, on ferme la bourse, on interdit aux gazettes de publier les cours des changes, on prohibe la vente du numéraire, on promet la mort à quiconque refuse des assignats, on ordonne la saisie de l'or et de l'argent. Quand après Thermidot la Convention repentante revient sur ces mesures, elle ne peut que relancer l'inflation.

Les 1000 livres-assignats, qui valent encore 340 livres-métal en juillet 1794 tombent à 210 en janvier 1795, à 40 en juillet, à 5 en janvier 1796, à 2 en juillet 1796, à 10 sous en août. Le Louis d'or se traite à 17 950 livres-papier le 5 juin 1796. Les rapports de police consignent les propos tenus dans la rue sur l'assignat: "Passé Sèvres, on ne trouverait pas un verre d'eau pour un assignat". Ils notent qu'une femme a tué deux de ses enfants, faute de pouvoir les nourrir (30 mars 1795; que propriétaires et rentiers cherchent leur nourriture dans des tas d'ordures (10 juin 1795); que des femmes disent qu' "il faut un roi, mourir pour mourir" (15 novembre 1795); que des passants murmurent: "On vivait sous les rois, on meurt sous le gouvernement actuel" (7 décembre 1795). Une affiche sur le boulevard de la Madeleine réjouit les badaux: "République à vendre, à bas prix, en numéraire".

(p. 226) La faillite [financière] est consacrée le 19 février 1796, à 9 heures, lorsque sur la place des Piques, ex-place Vendôme, sont brûlés solennellement 890 millions d'assignats provenant d'un emprunt forcé, ainsi que les planches à billets. Mais 25 milliards d'assignats circulent encore. Le Directoire n'en arrête la fabricaztion que pour la reprendre sous un autre nom. Pour 30 assignats, il offre un mandat. De la sorte les 25 milliards d'assignats qui subsistent, réduits au trentième, doivent engendrer 833 millions en mandats; et sans plus tarder, le Directoire ordonne l'impression des mandats pour 2400 millions. Nouvelle interdiction des règlements en métal. Défense de refuser les mandats.

L'échange des assignats contre mandat n'a pas de succès. A quoi bon troquer papier contre papier? Les 1000 livres-mandats tombent à 160 en avril 1796, à 120 en mai, à 80 en juin, à 50 en juillet, à moins de 30 en novembre, à 10 en février 1797. Les seuls preneurs volontaires sont les acquéreurs de biens nationaux, désormais cédés sans enchères. Les spéculateurs s'en offrent à cœur joie, tandis que les citoyens moins avisés sombrent dans la misère. Les armées de la république ne peuvent vivre que sur l'ennemi, les hôpitaux ferment, le brigandage prospère. La livre de pain vaut 150 livres, la livre de sucre 1600. Un juge à Paris se fait maçon entre els audiences. Un membre de l'Institut, le botaniste Adanson, exprime le regret de ne pouvoir se rendre à l'Académie, faute d'avoir les moyens d'acheter, pour 15 ou 20 000 livres, une paire de souliers.

"Il s'était fait de nouveaux riches, mais bien davantage de nouveaux pauvres" (Marcel Marion). Témoignage du district de Dieppe: "Nous n'y pouvons plus tenir: notre cœur est déchiré à l'aspect des maux de nos concitoyens". Témoignage du district de Caen: "On voit sur toutes les figures les traces produites par la famine".

Sous la pression de l'évidence, le Directoire capitule. Il restaure la liberté de payer en espèces ou en papier (23 juillet 1796). Il décide que les mandats seront repris au centième de leur valeur nominale par les caisses publiques. Cette dévaluation de 99% s'ajoute à celle qu'a opérée la substitution du mandat à l'assignat, à 1 pour 30. Le citoyen qui a fait confiance au papier a ainsi perdue dans la proportion de 3000 à 1.

Conclusion

La monarchie capétienne était un pouvoir modéré. Le Roi était bien plus accessible que notre Président de la République. Pour venir le voir à Versailles, il suffisait de louer une épée à l’entrée. A l’instar du plus humble de ses sujets, le Roi est tenu d’obéir aux lois divines. S’il les viole trop ostensiblement, le peuple a le droit et même le devoir de se révolter contre lui. Et comme le disait un ami, on est loin de l’impunité actuelle d’un Chirac !