Grâce

De Christ-Roi
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La grâce sanctifiante

Définition de la "grâce sanctifiante" par Mgr Lefebvre

"La grâce santifiante est une participation physique, et bien réelle, à la vie divine"

(Source: Mgr Lefebvre, La Rédemption, fruit de l'Incarnation, Fideliter, Nov.-déc. 2000, n° 138, p. 5)

"La grâce sanctifiante est précisément ce don extraordinaire qui est fait par Notre-Seigneur, et dont il parlait avec la Samaritaine. Si scires donum Dei, "Si tu connaissais le don de Dieu" (Jn., IV, 10.) Eh bien! le don de Dieu, c'est la grâce sanctifiante.

Il nous appartient donc d'approfondir un peu cette grande réalité. Si vraiment cette réalité, ce don de Dieu, doit transformer complètement notre vie, et à plus forte raison notre éternité, alors cela vaut bien la peine que nous nous y intéressions et qu'on l'étudie tant soit peu, que l'on sache de quoi il s'agit. On peut dire que la grâce sanctifiante nous rend participants à la nature de Dieu, et qu'en conséquence elle nous déifie.

"Il n'est pas sans intérêt de rapprocher cette déification que nous communique la grâce sanctifiante avec les promesses trompeuses que faisait le démon, sous l'aspect du serpent à nos premiers parents Adam et Eve, s'ils mangeaient du fruit défendu, de l'arbre du bien et du mal.

"Eve tout d'abord, disait au démon que Dieu leur avait défendu de manger du fruit de cet arbre.

"Et Satan a employé toute sa ruse en affirmant à Eve: si le bon Dieu ne veut pas que vous en mangiez, c'est précisément parce qu'il ne veut pas que vous soyez comme lui, que vous acquerriez sa science... Mais, dès lors que vous aurez mangé de ce fruit, vous aurez la science de Dieu; vous serez comme des dieux...

"Il y a donc cette promesse fallacieuse du démon, qui est parvenu à ses fins. Car, en cédant à la tentation, nos premiers parents ont ruiné toute la grâce que Dieu avait mise en eux et dans toute leur génération, leur postérité. Tandis que ce que nous promet Notre Seigneur, est d'une autre réalité. C'est une vérité. Ce n'est plus du tout une tromperie à l'image de ce que Satan a dit à nos premiers parents"

(Mgr Lefebvre, L'action de la grâce, Fideliter, Mars-avril 2002, n° 146, p. 48-49.)


La grâce sanctifiante dans l' Imitation du Sacré-Coeur de Jésus

"JESUS-CHRIST. - Reconnaissez par là, ô homme, votre diginité; par la grâce sanctifiante, vous êtes élevé au-dessus de toute créature et vous allez jusqu'à la ressemblance de Dieu.

[...] La grâce sanctifiante vous donne droit au royaume éternel que je possède, moi, par droit de nature. Ainsi, quand vous regardez le ciel et que vous vous représentez ma gloire, vous pouvez vous écrier en toute vérité: Tous ces biens m'appartiennent; ils sont mon héritage, si je suis fidèle à conserver la grâce."

Par la grâce, mon fils, vous devenez héritier du ciel,

ainsi des Anges et frère des Saints. Quels frères que les vôtres! Nombre, gloire, puissance, bonté: tels sont les titres qui les rendent recommandables.

Par la grâce, vous jouissez même dès ici-bas de la plus grande félicité; vous jouissez de la paix intérieure, qui est une paix véritable et durable.

Il est impossible d'avoir la paix, quand on résiste à la grâce, et là où il n'y a pas de paix, il n'y a pas de bonheur

Par la grâce, je règne sur vous; votre coeur devient un trône où je me plais à venir prendre mon repos."

(Imitation du Sacré-Coeur de Jésus, 1865, Librairie H. Mignard, Paris, réédité aux ESR, Cadillac 2000, p. 76-77.)


Passages de Mgr Gaume sur la grâce

"La vie du chrétien, c'est la grâce. La grâce est le trésor de toutes les richesses. Avec elle et par elle, nous possédons toutes les vertus surnaturelles infuses, intellectuelles et morales; les trois vertus théologales, les quatre vertus cardinales, mères de toutes les autres; le Saint-Esprit lui-même en personne avec tous ses dons" (Mgr Gaume, Traité du Saint-Esprit, 1865, troisième édition, Gaume et Cie Editeurs, 3 rue de l'Abbaye, tome II, Paris 1890, p. 279).

"Quel est le principe de la génération du chrétien? C'est la grâce. Mais qu'est-ce que la grâce et comment dire son excellence et sa nature intime? « La grâce, dit saint Pierre, est tout ce qu'il y a de plus excellent dans les trésors de Dieu. C'est un don qui rend l'homme participant de la nature divine ». (Maxima et pretiosa promissa donavit; ut per haec effiamini divinae consortes naturae. II Petr., I, 4.) L'ange de la théologie parle comme le Prince des apôtres. Suivant saint Thomas: « La grâce est une participation de la nature même de Dieu. C'est la transformation de l'homme en Dieu, car c'est le commencement de la gloire en nous. » (Ipsum lumen gratiae quod est participatio divinae naturae. 1a 2ae, q. 110, art. III, corp. - Gratia nihil aliud est quam quaedam inchoatio gloriae in nobis. 2a- 2ae, q. 24, art. 3, ad 2.) Les catéchismes espagnols ajoutent : « La grâce est un principe divin qui nous fait enfants de Dieu et héritiers de sa gloire. »

Mais quel est, dans sa nature intime, ce don déifica

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teur? La grâce n'est pas seulement, comme on la définit trop souvent, un secours donné de Dieu en vue de notre salut. Le secours est l'effet de la grâce, et non la grâce dans son essence. La grâce n'est pas non plus un don extérieur à l'âme, elle est dans l'essence même de l'âme. C'est un principe divin, un élément nouveau, surajouté à notre nature, une qualité suréminente qui réside dans l'essence même de l'âme, qui agit sur l'âme et sur toutes ses puissances; comme l'âme elle-même agit sur le corps et sur tous ses organes. «Sans doute, continue saint Thomas, la grâce n'est pas la substance même de l'âme ou sa forme substantielle; mais elle est sa forme accidentelle (On sait que le mot forme, dans l'ancienne théologie, veut dire principe ou cause qui détermine et perfectionne une chose : comme l'âme dans le corps. « Pars entis quae est indifferens ad hoc vel illud constituendum dicitur materia, ut corpus in homine; quae vero determinat et perficit materiam, dicitur forma, ut anima. » La grâce sanctifiante, c'est un principe divin qui nous fait enfants de Dieu et héritiers de sa gloire. La grâce sanctifiante est un don créé, c'est-à-dire que, quelle que soit la perfection de ce don, ce don n'est pas la substance même de Dieu. En effet, ce don est inhérent à l'âme, c'est-à-dire qu'il vient modifier l'âme, mais non la détruire ou la changer à ce point qu'elle cesse d'être âme. Il est inhérent et sous forme d'habitude, c'est-à-dire d'inclination, de propension à faire le bien. Or, si ce don était la substance même de Dieu, il n'y aurait pas seulement inclination à faire le bien, il y aurait action continuelle du bien, parce que Dieu est souverainement et éternellement auteur du bien. La grâce sanctifiante, comme dit saint Pierre, est une participation à la nature divine! Ici-bas, nulle créature ne peut comprendre le sens ni la nature de cette parole; nous la comprendrons au ciel et cette intelligence fera notre bonheur dans la patrie. La cause productive de la grâce, c'est le Saint-Esprit, auteur de tout don naturel et surnaturel. La cause méritoire, c'est le Verbe incarné. Sa cause instrumentale, ce sont les sacrements; la cause formelle ou la nature de la grâce placée dans l'âme, c'est la vie divine communiquée à cette âme. La cause finale ou la raison pour laquelle Dieu la communique à l'âme : c'est la gloire de Dieu; la gloire du Verbe incarné; la déification de l'homme qui lui donne droit à la gloire de Dieu et à tous ses biens de la grâce et de la gloire.)

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En effet, par la grâce, ce qui est substantiellement en Dieu devient accidentellement dans l'âme, rendue participante des perfections divines. (Quia gratia est supra naturam humanam, non potest esse quod sit substantia aut forma substantialis, sed est forma accidentalis ipsius animae. Id enim quod substantialiter est in Deo, accidentaliter fit in anima participante divinam bonitatem. 1, 2ae, q. 110, art. 2, ad 2. - Voir aussi le texte de saint Basile dans Corn. a Lap., in II Petr. I, 4.)

Or, qu'est-ce qui est substantiellement en Dieu, sinon Dieu lui-même : le Père, le Fils, le Saint-Eprit, l'adorable Trinité. Par la grâce, c'est donc Dieu, le Père, le Fils, le Saint-Esprit, l'adorable Trinité, qui est accidentellement dans le chrétien.

Dieu est substantiellement vie, sainteté, force, lumière, perfection, béatitude éternelle.

Le chrétien est donc accidentellement vie divine, sainteté divine, force divine, lumière divine, perfection divine, béatitude divine.

Tout cela, il l'est accidentellement, c'est-à-dire qu'il peut cesser de l'être, tandis que Dieu ne le peut pas.

L'âme du chrétien est donc la demeure, le temple, le trône de Dieu. Au chrétien, Dieu est donc infiniment plus uni qu'il ne l'est aux autres créatures, par son essence, par sa présence, par sa puissance. C'est à tel point que si, par impossible, Dieu n'était pas dans l'âme, ainsi qu'il est avec tous les êtres créés, par essence, par présence et par puissance, il y serait réellement par la grâce. Comme le corps du Verbe incarné devient présent sous l'espèce du pain, par les paroles de la consécration; ou comme sa divinité devint présente à l'humanité an moment de l'incarnation, en sorte que, si jusque là elle en avait été absente, elle eût alors commencé de lui être présente et d'exister personnellement en elle

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ainsi il en est de l'union de Dieu avec l'homme par la grâce. Cette union est tellement intime, qu'elle est la plus parfaite à laquelle puisse prétendre une pure créature (Est enim summa Dei unio inter Deum et animam sanctam, qua nullae creaturae purae potest dari major. Corn. a Lap., in Act. apost., II, 4.)

Comment s'accomplit en nous cette union déifique, à laquelle nous devons d'être non seulement appelés, mais d'être réellement les enfants de Dieu? La réponse à cette question nous fait sonder un des abîmes de l'amour infini. En nous communiquant la grâce, l'Esprit sanctificateur aurait pu nous rendre seulement justes et saints, sans nous faire ses enfants. Une pareille faveur eût mérité une reconnaissance éternelle. Il aurait pu nous honorer de cette adoption, en se contentant de nous donner la grâce et les dons créés; car la grâce, nous l'avons vu, est la participation à la nature divine. Cette seconde faveur eût été plus grande que la première : le Saint-Esprit ne s'en est pas contenté.

Avec ses dons il a voulu se donner lui-même ; et, par lui-même, en personne, nous déifier et nous adopter. Dans cette vue, il s'est volontairement uni à ses dons. De manière que, lorsqu'il les répand dans l'âme, lui-même s'y répand par eux et avec eux, personnellement, substantiellement, afin de contracter avec nous une union, surpassée seulement par l'union hypostatique de Dieu et de l'homme dans le Verbe incarné. Tel est donc l'amour immense du Saint-Esprit, et la suprême élévation du chrétien. Au moment de notre génération divine, ce n'est pas seulement la grâce et les autres dons du Saint-Esprit qui sont répandus en nous, c'est le Saint-Esprit lui-même, don incréé et auteur de tous les dons.

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Mêlé et comme identifié avec ses dons, ce divin Esprit en personne habite en nous, nous vivifie, nous adopte et nous divinise (Quocirea Spiritus sanctus sponte sua se annexuit donis suis, gratiae et charitati, ut quandocumque ea infundit animae, simul cum eis et per ea infundat seipsum personaliter ac substantialiter, juxta illud Apostoli : Charitas Dei diffusa est in cordibus nostris per Spiritum sanctum, qui datus est nobis. Rom., V, 5 – … Haec ergo est summa Dei nostri dignatio aeque ac nostra somma dignitas et exaltatio, qua recipientes charitatem et gratiam, simul recipimus ipsam personam Spiritus sancti quae se sponte charitati et gratiae inserit et annectit, ac per ea nos inhabitat, vivificat, adoptat, deificat, agitque ad omne bonum. Corn. a Lap., in Osee 1, 10.)

Veut-on quelque chose de plus grand encore? En descendant personnellement dans le chrétien, le Saint-Esprit est accompagné du Père et du Fils, dont il ne peut être séparé. Ainsi, toute l'auguste Trinité, personnellement et substantiellement habite en lui, aussi longtemps qu'il persévère dans la justice. Si quelqu'un garde ma parole, disait le Verbe incarné, nous viendrons à lui et nous établirons notre demeure chez lui (Joan., XIV, 13.) Ainsi, par la grâce, Dieu demeure personnellement en nous, et nous demeurons personnellement en Dieu (Tota ergo Trinitas personaliter et substantialiter venit ad animam quae justificatur et adoptatur, in eaque quasi in suo templo manet et inhabitat, quamdiu illa in justitia perdurat. Ibid.)

Gardons-nous de comparer cette habitation de Dieu en nous, à l'habitation d'un roi dans un palais, ou même à la présence de Dieu dans toute autre pure créature : ce serait une erreur. L'habitation de Dieu dans l'âme juste est une union active, qui tend à la transformation de l'homme en Dieu. Telle fut l'immense gloire demandée et obtenue par le Verbe, notre frère aîné, dans la prière qu'il fit au Père avant de mourir. « Qu'ils soient tous

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un comme vous, mon Père, êtes en moi et moi en vous, qu'eux aussi soient un en nous. » (Joan., XVII, 21.)

Quels sont les principaux effets de cette union, ou plutôt de notre génération divine? Le premier, c'est la vie. « Je suis venu, disait le Rédempteur, afin qu'ils aient la vie, et qu'ils l'aient plus abondamment. » (ibid. X, 10.) Au Saint-Esprit, successeur et continuateur du Verbe, appartient le droit de tenir le même langage. Mais quelle vie nous donne-t-il? Il y a quatre sortes de vies : la vie végétative, qui est celle des plantes; la vie sensitive, qui est celle des animaux; la vie raisonnable, qui est celle des hommes; la vie divine, qui est celle de Dieu même et des anges. Quand le Saint-Esprit descendit sur la terre, la vie végétative, la vie sensitive, la vie de la simple raison, coulaient à pleins bords. Ce n'est donc pas pour les rendre plus abondantes, que l'Esprit d'amour et de vérité quittait les hauteurs des cieux. Mais la vie divine était presque éteinte. Qui en vivait? qui même la connaissait? Les sages, les savants, les vertueux s'étaient dégradés, au point de ne vivre plus que de la vie des bêtes (Ps. 48.)

C'est donc la vie de Dieu, que le Saint-Esprit nous communique par la grâce. Cette vie dominant, absorbant toute autre vie, expulse de l'âme le péché, principe de mort, et surnaturalise ce qui est purement naturel. « La grâce, dit saint Thomas, guérit l'âme, lui fait vouloir le bien et pratiquer le bien qu'elle veut; la fait persévérer dans le bien et parvenir à la gloire. Elle ennoblit toutes ses puissances et les rend capables d'actes sublimes,

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en rapport avec le principe divin qui les met en jeu. »

A cette vie divine les nations chrétiennes ont dû, elles doivent encore, toute la supériorité intellectuelle et morale qui les distingue. Qu'elles aient le malheur de la perdre, et il ne leur restera, comme au monde païen, que la pauvre vie de la raison, bientôt dominée par la vie de la plante et de la bête. Si l'Europe ne se hâte de rentrer en état de grâce, cette nouvelle chute de l'humanité est infaillible : entre l'homme ancien et l'homme moderne, la seule différence est celle que le christianisme y a mise.

Le second effet de la génération déifique, c'est l'adoption divine. Notre adoption divine ne ressemble en rien à l'adoption qui a lieu parmi les hommes. Dans celle-ci, les enfants ne reçoivent rien de la nature physique de leur père adoptif. Ils lui doivent seulement un nom qui leur donne droit à l'héritage. Autre est l'adoption divine.

« Voyez, dit saint Jean, la charité que le Père nous a faite, elle est telle que nous ne sommes pas seulement appelés, mais que nous sommes les enfants de Dieu. » (1 Joan., III, 1.) En effet, avec la grâce, le chrétien reçoit de Dieu la nature divine elle-même, à laquelle il participe non seulement par accident, mais comme substantiellement. Nous sommes donc fils de Dieu et comme des dieux, puisque Dieu nous communique réellement sa nature (Corn. a Lap., in Osee, I, 10. - Dans un autre endroit, le savant commentateur explique les deux mots accidentellement et substantiellement. Accidentellement, le chrétien est participant de la nature divine, par la grâce sanctifiante qui est un don accidentel répandu dans l'âme, en vertu duquel il participe de la manière la plus élevée et la plus parfaite de la nature divine. Substantiellement, parce qu'il participe réellement à la nature divine qui lui est communiquée; car la grâce de l'adoption ne peut pas plus être séparée du Saint-Esprit, que l'adoption du Saint-Esprit ne peut être séparée de la grâce. C'est ainsi que le rayon ne peut pas plus être séparé du soleil, que le soleil du rayon. Nec enim gratia adoptans a Spiritu sancto, nec Spiritus sancti adoptio a gratia divelli potest : sicut radius a sole, et sol a radio divelli nequit. In II Petr., I, 4.)

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Si nous sommes vraiment fils de Dieu, Dieu aussi est vraiment notre Père. En effet, celui-là est vraiment père qui communique sa nature à son fils : c'est donc à juste titre que Dieu est appelé non seulement le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ, mais notre Père, puisqu'il nous communique sa nature par la grâce, comme il la communique par l'union hypostatique à Notre Seigneur, dont il nous fait véritablement frères (Corn. a Lap., in Osee., I, 10.) C'est l'enseignement formel du Saint-Esprit lui-même. « Ceux que Dieu a connus dans sa prescience, dit saint Paul, il les a aussi prédestinés pour être conformes à l'image de son Fils, afin qu'il fût lui-même le premier-né entre une multitude de frères. » (Rom., VIII, 29.) Et saint Jean : « Il leur a donné le pouvoir de devenir fils de Dieu, à ceux qui croient en son nom et ne sont nés ni du sang, ni de la volonté de l'homme, ni de la volonté de la chair, mais qui sont nés de Dieu. » (I, 12.)

Que dire d'une pareille gloire? Fils de Dieu, prêtons

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l'oreille aux paroles du même apôtre, ravi d'admiration en présence de tant de grandeur : « Bien-aimés, nous sommes maintenant les enfants de Dieu, mais ce que nous serons un jour ne paraît pas encore. Nous savons que, quand il se montrera dans sa gloire, nous lui serons semblables. » (I Joan., III, 2.) 0 Chrétien, être sublime, si tu sais te comprendre! Être fils de Dieu, héritier de Dieu, c'est infiniment plus que d'être roi, empereur, pape, monarque de tout l'univers ; plus que d'être ange, archange, chérubin, séraphin. Être fils de Dieu, être Dieu sur terre, terrenus Deus; s'assimiler par la nourriture toutes les créatures inférieures; se nourrir de la chair et du sang de Dieu lui-même et participer réellement de sa nature : voilà le panthéisme catholique. La raison en est éblouie. Faut-il s'étonner de l'immense succès de Satan, lorsqu'il le contrefait et qu'il présente à l'homme la contrefaçon à la place de l'original?

Qu'elle est donc digne d'envie la filiation divine! Homme, comme tu dois l'aimer! avec quelle sollicitude tu dois la conserver; et si, par malheur, tu viens à la perdre, avec quelle promptitude tu dois la recouvrer! Comme un fils avec son père, ainsi tu dois agir avec Dieu. Vis de confiance, d'amour et de respect filial. A l'exemple de tes aïeux, Noé, Énoch, Abraham, sois parfait dans toutes tes voies. Que les anges plutôt que les hommes forment ta société. Rien n'attire, rien n'éblouit les regards de celui qui sait être fils de Dieu. Il se dégraderait si, après Dieu, il pouvait admirer quelque chose (S. Cypr., De Spectacul.)

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Le troisième effet de la génération ou filiation divine, c'est le droit à l'héritage paternel. Cet héritage, auquel nul autre ne peut être comparé, se compose de la grâce et de la gloire: trésors infinis qui comprennent tous les biens de notre père sur la terre et dans le ciel. Pour en nommer seulement quelques-uns : au moment de son adoption, le chrétien reçoit, avec la rémission de ses péchés et la parfaite purification de son âme,

  • les trois vertus théologales : la foi, l'espérance, la charité ;
  • les quatre vertus morales surnaturelles : la prudence, la justice, la force, la tempérance;
  • les sept dons du Saint-Esprit, qui descendirent primitivement sur le Verbe, son frère aîné.

Mieux encore : en lui descendent, à lui viennent se donner le Saint-Esprit auteur de tous les dons, le Fils et le Père, toute l'auguste Trinité substantiellement et personnellement (S. Th., 1a 2ae, q. 63, art. 63 corp.; Conc. Trid., sess. VI, c. VII. Falluntur qui in justificatione et adoptione censent dari Spiritum sanctum duntaxat quoad sua dona, non autem quoad suam substantiam et personam. Corn. a Lap., in Osee, 1, 10.) Tous ces dons répandus jusque dans les profondeurs de l'âme font du chrétien un être nouveau, né à une vie nouvelle, et capable d'œuvres déifiques. En travaillant jusqu'à la mort, l'homme non adopté peut gagner de l'or et de l'argent, qui périssent avec lui; mais le chrétien peut gagner chaque jour, à chaque heure, une augmentation de grâce, dont le moindre degré vaut mieux que l'univers entier (Bonum gratiae unius majus est quam bonum naturae totius universi. S. Th., 1a 2ae, q. 113, art. 9, ad 2.) La raison en est que ses œuvres sont les œuvres d'un fils, en quelque sorte, substantiel de Dieu, procédant de Dieu même et du Saint-Esprit, qui en est le moteur et le coopérateur (Per eamdem nanciscimur miram dignitatem operum et meritorum, ut scilicet opera nostra quasi filiorum Dei substantialium, ut ita dicam, maximae sint dignitatis... utpote procedentia ab ipso Deo Spirituque divino, qui nos inhabitat, ad eaque nos impellit, iisque cooperatur. Corn. a Lap., in Osee, I, 10.)

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Ce n'est là toutefois qu'une partie de nos trésors et le commencement de notre noblesse. Toutes les œuvres du chrétien sont des semences de gloire. Comme l'arbre et le fruit naissent de la graine, ainsi la gloire et le bonheur éternel naissent de la grâce. Pour calculer toute la dignité du chrétien, il faut donc ajouter que son adoption, commencée sur la terre, se consommera dans le ciel. Là, en possession d'un royaume dont rien ici-bas ne saurait donner l'idée, au sein de la vision béatifique, il sera transformé en Dieu d'une manière si parfaite, uni d'une union si intime, qu'elle ira, sans confondre les substances, jusqu'à la consommation dans l'unité (Joan., XVIII, 23.)

A la vue de tant de grandeur, la parole expire sur les lèvres. Il ne reste de force que pour dire au chrétien : Noblesse oblige; et aux prêtres: Faites connaître à ce fils de Dieu sa dignité, et les obligations qui en découlent. Aujourd'hui surtout que l'homme tend à se mépriser, jusqu'à s'assimiler à la bête, criez-lui : En haut les cœurs, Race divine, la terre est indigne de toi; que les grossiers instincts de la nature, que les pâles lueurs de la raison soient les guides des autres hommes; pour toi, la règle de tes pensées, de tes affections et de tes œuvres est la parole de ton divin frère, le Verbe incarné : Soyez parfaits comme votre Père céleste lui-même est parfait.

Les mystérieuses opérations qui viennent d'être décrites étant la base de la formation du chrétien, nous

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croyons utile de les résumer en quelques mots. Bien comprises, elles rendront facile l'étude détaillée de la quatrième et magnifique création du Saint-Esprit.

L'homme est fils de l'homme par la génération humaine. Il est fils de Dieu par une génération divine. Cette génération, qui le rend participant de la nature même de Dieu, se fait par la grâce. La grâce est un don, un élément divin qui fait l'homme enfant de Dieu et héritier de sa gloire. Le mystère s'accomplit ainsi : le Saint-Esprit descend personnellement dans l'homme, et se l'unit de l'union la plus intime après l'union hypostatique. En vertu de cette union, la charité, dont le Saint-Esprit est la source, se répand aussitôt dans l'essence de l'âme. Elle y porte toutes les vertus, tous les principes constitutifs de la vie surnaturelle ou divine, puisqu'elle-même est cette vie. Sans perdre sa nature, l'âme au contact de l'élément divin se divinise; c'est ainsi que, tout en restant fer, le fer plongé dans le feu en prend toutes les qualités.

Par la grâce sanctifiante ou habituelle, devenu enfant de Dieu, l'homme est capable de tout bien surnaturel. Néanmoins, pour l'accomplir, il a besoin d'une impulsion, qui doit se renouveler aussi souvent que l'obligation d'agir. Ainsi, la sève, qui est dans l'arbre et qui est sa vie, doit être mise en mouvement par les rayons du soleil, pour circuler dans les rameaux et former les fleurs et les fruits. Dans l'homme, cette impulsion est la grâce actuelle. Comme son nom l'indique, la grâce actuelle est un mouvement, une impulsion, une inspiration transitoire du Saint-Esprit, qui, au moment voulu, met en action la grâce habituelle, et communique à l'âme, suivant le besoin, la lumière, la force, le remords, le

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désir, nécessaires pour accomplir le bien qui se présente (S. Aug., Lib. de Grat. Christi, c. XII.)

(Source: Mgr Gaume, Traité du Saint-Esprit, 1865, troisième édition, Gaume et Cie Editeurs, 3 rue de l'Abbaye, tome II, Paris 1890, p. 241-253).