Don de crainte

De Christ-Roi
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Qu'est-ce que le don de crainte ? (Mgr Gaume)

La crainte, don du Saint-Esprit qui nous fait craindre Dieu comme un Père, est toujours "accompagnée de confiance et d'amour en Dieu" (Mgr Gaume)

"La crainte est un don du Saint-Esprit qui nous fait craindre Dieu, comme un Père, et fuir le péché parce qu'il lui déplaît (Vignier, Instit., etc., c. XIII, 416.) Cette crainte précieuse n'est ni la crainte servile, ni la crainte mondaine, ni la crainte charnelle. Quoique Dieu en soit l'objet, elle n'est pas contraire à l'espérance. L'espérance a un double objet, le bonheur futur et les moyens d'y parvenir. Double aussi est l'objet de la crainte : le mal que l'homme redoute, et ce qui peut l'occasionner. Dans le premier cas, Dieu, étant la bonté infinie, ne peut être l'objet de la crainte; dans le second, il peut l'être. En effet, il peut, à cause de nos fautes, nous punir et nous séparer de lui pendant l'éternité. En ce sens,

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Dieu peut et doit être craint. Tel est le don de crainte en lui-même. Le voici dans ses rapports avec l'âme.

Dans les sept jours de la création, les docteurs de l'Église ont vu la figure des sept dons du Saint-Esprit. Comme chaque jour de la semaine primitive, le Verbe faisait sortir des éléments, préparés par le Saint-Esprit, une nouvelle créature; ainsi, dans la semaine qu'on appelle la vie, chaque don du Saint-Esprit embellit le monde moral, l'homme, d'une nouvelle merveille: A l'arrivée de chaque don du Saint-Esprit dans une âme, on peut en toute vérité appliquer la parole du prophète: Vous enverrez votre esprit, et tout sera créé, et vous renouvellerez la face de la terre. Ainsi, pour l'homme comme pour le monde, la venue du souffle divin est une heure solennelle de création et de régénération. Justifions cette belle harmonie et commençons par le don de crainte.

L'homme déchu est tellement enfoncé dans les sens, qu'il passe à côté des plus hautes vérités de l'ordre moral sans les voir, ou, s'il les entrevoit, il en est à peine touché. Mais lorsque l'esprit de crainte de Dieu descend en lui, il se passe dans son âme quelque chose qui ressemble à un coup de tonnerre dans une nuit obscure. Ce coup, qui fait tout trembler, est précédé d'un éclair qui déchire les noirs nuages et éclaire l'horizon. Ainsi en est-il dans le cœur de l'homme, lorsque l'Esprit de crainte de Dieu y fait son entrée. Lumière soudaine, il dissipe les ténèbres et montre dans leur clarté la grandeur de Dieu et la laideur du péché. Force, il produit dans l'âme une commotion qui l'ébranle profondément. « Il regarde la terre, dit le prophète, et il la fait trembler. » (Ps. 103.) Cette

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terre est le cœur de l'homme. De cette terre, soudainement illuminée et vivement ébranlée, on voit sortir, comme deux plantes immortelles un profond respect pour Dieu, une horreur extrême du péché. Nous allons les connaître en étudiant la seconde question.

2° Quels sont les effets du don de crainte de Dieu? Comme il vient d'être indiqué, le don de crainte produit deux effets : le respect pour Dieu et l'horreur du péché (Vig., ubu suprà.)

Respect pour Dieu: non pas respect ordinaire, respect de raison plutôt que de cœur, mais respect profond, universel, pratique. Aux yeux de l'âme, remplie de l'esprit de crainte, Dieu seul est grand. Devant sa majesté disparaît toute majesté; devant son autorité, toute autorité ; devant ses droits, tout droit; devant son service, tout service; devant sa parole, toute parole; devant ses promesses, toute promesse ; devant ses menaces, toute menace; devant ses jugements, tout jugement.

Cette majesté infinie, elle ne la contemple pas seulement en elle-même, elle la voit réfléchie dans toutes les puissances établies de Dieu : puissances religieuses et puissances sociales; puissance paternelle et puissance civile, puissances supérieures et puissances inférieures. Elle la voit dans tout ce qui porte le cachet divin: l'homme et le monde.

De là, respect de l'Église, respect des saintes Écritures, respect de la tradition, respect des cérémonies, des temples, des jours et des choses de Dieu. Respect de l'âme et de chacune de ses facultés ; respect du corps et de chacun de ses sens; respect du prochain, de sa foi,

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de ses moeurs, de sa vie, de sa réputation, de ses biens, de sa faiblesse, de sa pauvreté, respect de sa vieillesse, de sa supériorité et de ses droits acquis.

Respect des créatures. Pour l' élève du chrême, alunus chrismatis, toutes sont sacrées ; toutes viennent de Dieu, appartiennent à Dieu, doivent retourner à Dieu. Il use de toutes et de chacune : en esprit de dépendance, car aucune n'est sa propriété ; en esprit de crainte, car il faudra rendre compte de tout; en esprit de reconnaissance, car tout est bienfait, même l'air que nous respirons. Comme on voit, le don de crainte de Dieu est le fondateur de ce qu'il y a de plus nécessaire au monde, et surtout an monde actuel : la religion du respect.

Horreur du péché. Grâce au don de crainte, l'âme se trouve subitement dans un autre état : elle ne se connaît plus. Les grands dogmes de la majesté de Dieu et de l'énormité du péché, de la mort, du jugement, du purgatoire et de l'enfer, naguère pour elle dans l'obscurité ou dans mi demi-jour, brillent d'un éclat si vif, qu'elle s'écrie avec sainte Catherine de Sienne :« Si je voyais d'un côté une mer de feu, et de l'autre le plus petit péché, je me jetterais plutôt mille fois dans le feu, que de commettre ce péché. »

Étonné de n'avoir pas toujours vu ce qu'il voit, affligé de n'avoir pas toujours senti ce qu'il sent, le chrétien, enrichi du don de crainte de Dieu, s'écrie, dans toute la sincérité de son étonnement et dans toute la vivacité de son regret : Qui ne vous craindra, Seigneur, et qui osera vous offenser; vous, seul grand, seul saint, seul bon, seul puissant; vous, maître souverain de la vie et de la mort, juge suprême des rois et des peuples ; vous, qui révisez tous les jugements et jugez les justices mêmes ;

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vous, entre les mains de qui il est horrible de tomber ; Dieu vivant, qui, après avoir fait mourir le corps, pouvez précipiter l'âme dans l'enfer; vous qui, ne pouvant souffrir la vue même de l'iniquité, la poursuivez, depuis six mille ans, de châtiments épouvantables, dans les anges et dans les hommes, et qui la punirez de supplices effrayants, pendant toute l'éternité ?

Tels, et plus énergiques, sont les sentiments de l'âme pénétrée de l'Esprit de crainte de Dieu. Si rien n'est plus noble, rien n est plus indispensable.

3° Quelle est la nécessité du don de crainte ? C'est demander s'il est nécessaire à l'homme de devenir sage et d'opérer le salut de son âme. Or, la crainte est la première condition de la sagesse et du salut (Philip., II, 12.) C'est demander s'il est nécessaire à l'homme de ne rien perdre de ce qui, le faisant homme, l'empêche de se confondre avec l'animal. Or, la crainte de Dieu fait l'homme et tout l'homme (Deum time et mandata ejus observa; hoc est enim omnis homo. Eccl., XII, 13.) C'est demander, enfin, s'il est nécessaire à l'homme de conserver sa liberté et sa dignité d'homme et de chrétien. En effet, il faut bien qu'on le sache, l'Esprit de crainte de Dieu est le seul principe de la liberté, le seul gardien de la dignité humaine. La raison en est que seul il nous délivre de toute autre crainte. Quel qu'il soit, l'homme est exposé à trois sortes de craintes: la crainte servile; la crainte mondaine; la crainte charnelle. Une seule suffit pour faire de l'homme, empereur ou roi, un esclave et un esclave dégradé.

La crainte servile est celle qui fait respecter Dieu par

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peur et fuir le péché à cause des châtiments (Viguier c. XIII, p. 414.). L'amour de soi en est le principe : de sa nature cet amour n'est pas mauvais, car il n'est pas contraire à la charité. Il n'est pas contraire à la charité, puisqu'en vertu même de la charité, l'homme doit s'aimer, après Dieu, plus que les autres ; par conséquent craindre et s'épargner le mal de l'âme et du corps. Née de cet amour personnel, la crainte servile n'est donc pas mauvaise par elle-même. Aussi, en pénétrer les pécheurs est une des principales fonctions des prophètes.

« Encore quarante jours, crie Jonas aux Ninivites, et Ninive sera détruite. » (Jon., III, 4.) Et Dieu approuva leur pénitence, bien que née de la crainte servile. « Race de vipères, dit saint Jean-Baptiste aux Juifs endurcis, qui vous a appris à fuir la colère future ? Déjà la cognée est à la racine de l'arbre. Tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu. » (Mat., III, 10.; Luc., III, 7-9.) Notre Seigneur lui- même, combien de fois n'a-t-il pas attaqué cette fibre de la crainte servile, pour amener les pécheurs à la pénitence ! Tantôt c'est l'enfer avec ses brasiers éternels et ses ténèbres extérieures, qu'il leur rappelle; tantôt, c'est la parabole du figuier stérile et du mauvais riche, qu'il met sous leurs yeux ; tantôt il frappe leurs oreilles de ces foudroyantes paroles: « Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous sans exception. » (Luc., XIII, 3.)

La crainte servile n'est donc pas mauvaise de sa nature. Elle devient telle, lorsque l'homme, mettant sa fin en lui-même, ne respecte Dieu et n'évite le péché qu'à


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raison de son intérêt personnel. Essentiellement contraire à la charité, une pareille disposition constitue la servilité de la crainte et fait l'esclave. Elle dit équivalemment: Si Dieu n'avait pas de foudres et si l'enfer n'existait pas, je pécherais.

C'est le raisonnement de l'esclave qui craint le fouet, mais qui n'aime pas son maître ; du Juif idolâtre au pied du Sinaï; des païens de la Samarie, appelés les prosélytes des lions ; d'Antiochos le scélérat, en face des terreurs de la mort; de tant de chrétiens qui foulent aux pieds les lois de Dieu et de l'Église, parce qu'ils ne voient aucune sanction pénale à leurs prévarications ; ou qui s'en abstiennent, lorsqu'ils croient l'entrevoir, et uniquement parce qu'ils croient l'entrevoir. Inutile d'insister sur ce qu'il y a de honteux et de coupable dans la crainte servile (Viguier, ubi suprà.)

La crainte mondaine est celle qui fait appréhender la perte des biens du monde, des richesses, des dignités, des honneurs et autres semblables (St Anton., p. IV, tit. XIV, c. II, p. 228.) Innocente de sa nature, elle cesse de l'être lorsqu'elle porte à pécher, pour éviter de perdre ces avantages temporels. L'histoire est pleine des cruautés, de lâchetés, des bassesses, des trahisons, des empoisonnements, des assassinats, des ventes de conscience, des crimes de tout genre que la crainte mondaine a fait commettre.

Pharaonvoit les enfants d'Israël se multiplier ; il craint

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pour son royaume, et il ordonne de faire périr tous les fils nouveau-nés des Hébreux. Jéroboam, roi d'Israël, craint que les dix tribus, allant adorer le vrai Dieu à Jérusalem, n'échappent à sa domination. Il les entraîne dans l'idolâtrie, et sous peine de mort, les enfants d'Abraham se prosterneront devant les veaux d'or, depuis Dan jusqu'à Bersabée. Hérode apprend des mages la naissance du roi des Juifs. La crainte de perdre sa couronne lui fait égorger tous les petits enfants de Bethléem et des environs. Au temps de la Passion, les grands prêtres ont peur des Romains, et pour ne pas perdre leurs dignités, leur fortune, leur puissance, ils décrètent la mort du Fils de Dieu. Pilate reconnaît et proclame l'innocence de Notre Seigneur, il résiste même à la fureur des Juifs. Mais Pilate a peur de perdre l'amitié de César et, en la perdant, de perdre sa place : Pilate trahit sa conscience et livre le sang du Juste.

Pas un royaume de l'antiquité et des temps modernes qui ne présente quelques-unes et même un grand nombre de ces iniquités publiques, de ces illustres ignominies, filles de la crainte mondaine. Si on descend à un ordre moins élevé, comment dire les honteuses flatteries, les abdications de conscience et de caractère, les coupables intrigues, les injustices, les crucifiements de la vérité, les dévouements hypocrites des Pilates au petit pied, des Giézi cupides et couverts de lèpre, toujours si nombreux aux époques comme la nôtre, où tout se vend parce que tout s'achète (S. Ambr., apud S. Anton., tit. XIV, c. II, p. 130.)

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Descendons encore et demandons à ces multitudes de jeunes gens, d'hommes et même de femmes, pourquoi ils tournent le dos à la religion et abandonnent jusqu'à leurs devoirs les plus sacrés: la fréquentation des sacrements, la sanctification du dimanche? pourquoi ils sourient à des paroles, se conforment à des modes et se soumettent à des usages que leur conscience désavoue? Pas un de ces transfuges qui ne soit forcé de s'avouer l'esclave du respect humain, c'est-à-dire de la crainte mondaine.

La crainte charnelle est la crainte des incommodités corporelles, des maladies et de la mort. Renfermée dans de justes limites, cette crainte n'a rien de répréhensible ; elle devient coupable lorsque, pour éviter les maux du corps, elle porte à sacrifier, en péchant, les biens de l'âme (S. Anton., ubi suprà, c. III, p. 131.) Rien de plus coupable, rien de plus dégradant, rien de plus commun que la crainte charnelle, prise dans le mauvais sens.

Rien de plus coupable. Le Sauveur est garrotté, emmené dans la maison de Caïphe et livré sans protection aux indignes traitements de la soldatesque. Tu es disciple de cet homme, disent à Pierre les valets du grand prêtre. A ces mots, la crainte charnelle s'empare de Pierre. Il craint pour lui-même le sort de son maître; et Pierre devient renégat, renégat public et blasphémateur. Combien de Pierre dans la suite des siècles !

Rien de plus dégradant. C'est dans la bouche de

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l'esclave de la crainte charnelle que trouvent leur vraie place les paroles du prophète : « La frayeur de la mort est tombée sur moi; la terreur et le tremblement sont venus sur moi et j'ai été couvert de ténèbres. » (Ps. 34.)

La vue des supplices, et même des instruments de supplice, la crainte de la douleur, l'appréhension de la mort, font perdre la tête. Dans cet état, dénégations, protestations, serments, promesses, rien de si indigne que ne soit prêt à faire et que ne fasse l'esclave de la crainte charnelle. Pour sauver le moins, il sacrifie le plus ; pour éviter des peines passagères, il se dévoue à des peines éternelles; pour préserver son corps, il livre son âme et perd son âme et son corps.

Rien de plus commun. Même dans les cas ordinaires d'infirmités et de maladies, de quoi n'est pas capable l'esclave de la crainte charnelle ? Ne l'a-t-on pas vu, et ne le voit-on pas encore tous les jours recourir à des moyens honteux et illicites, soit pour prévenir des incommodités corporelles, soit pour recouvrer une santé que le maître de la vie trouve bon de ne pas lui laisser tout entière ? Que sont, aujourd'hui plus que jamais, toutes ces adorations de la chair, toute cette mollesse de mœurs et d'éducation, toutes ces lâchetés devant le devoir, toutes ces horreurs de la peine et de la mortification, toutes ces recherches antichrétiennes du luxe et du bien-être, toutes ces consultations médicales de mediums plus que suspects ? Les fruits de la crainte charnelle.

Nous délivrer de ces honteuses tyrannies, est le premier bienfait du don de crainte de Dieu. La crainte

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servile, avec l'égoïsme qui l'inspire, avec les défiances et les sombres terreurs qui l'accompagnent, disparaît devant la crainte filiale. Trouvant en lui-même le témoignage qu'il est l'enfant de Dieu, celui qui la possède craint Dieu, comme un fils craint son père. Toujours sa crainte est accompagnée de confiance et d'amour. Pas même après ses fautes, ce double sentiment jamais ne l'abandonne : c'est le prodigue revenant à son père.

Quant à la crainte mondaine et à la crainte charnelle, elles n'ont plus sur lui d'empire illégitime. La crainte filiale les domine, les absorbe, ou même les bannit entièrement. Il ne craint, il ne regrette, il ne déplore sérieusement qu'une chose, le péché. Il le craint, il le regrette, il le déplore non par intérêt égoïste, mais par amour de Dieu et par respect pour sa majesté. La conclusion est que le seul beau caractère, le seul indépendant, c'est le chrétien qui craint Dieu et Dieu seul. En d'autres termes, la vraie formule de la liberté et de la dignité de l'homme est ce vers célèbre:

Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte.

Au point de vue purement humain, veut-on comprendre la nécessité et les avantages du don de crainte de Dieu ? Il suffit de se rappeler que l'homme, tel qu'il soit, ne peut vivre sans crainte. S'il ne craint pas Dieu, il craint la créature. Or, tout homme qui craint la créature est un esclave. Sa liberté, sa dignité, sa conscience même appartient à celui dont il a peur : hors de Dieu, l'être redouté n'est et ne peut être qu'un tyran.

Voilà ce que devrait comprendre et ce que ne comprend pas l'homme, qui a la prétention de devenir libre en secouant le joug de Dieu. Voilà ce que devrait com-

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prendre et ce que ne comprend pas notre siècle. Pour conquérir la liberté, il est en fièvre de révolutions. Elles se multiplient, et chacune lui rive plus solidement an cou et aux pieds les chaînes de l'esclavage. Cet esclavage deviendra de plus en plus dur, de plus en plus honteux, de plus en plus général, à mesure que le monde comprendra moins que le don de crainte de Dieu est le principe de la liberté morale, et que la liberté morale est mère de toutes les autres. Où est le Saint-Esprit, là est la liberté, ubi Spiritus Dei, ibi libertas: elle n'est que là.

Un second bienfait de l'Esprit de crainte est de nous armer contre l'Esprit d'orgueil (S. Anton., t. X, c. I, p. 152.)

Si le Saint-Esprit a ses sept dons, sanctificateurs de l'homme et du monde, le démon a aussi ses sept dons, corrupteurs de l'homme et du monde. Chaque don de Satan est la négation ou la destruction d'un don parallèle du Saint-Esprit; et, dans leur ensemble, les dons sataniques forment la contre-partie adéquate de l'économie de notre déification. Il en résulte que la lutte à outrance de ces esprits contraires est toute la vie de l'humanité. Un instant assistons à cette lutte dont nous sommes l'enjeu.

Le premier don que le Saint-Esprit nous communique, c'est la crainte. Que fait le don de crainte ? Avant tout, il nous rend petits sous la puissante main de Dieu. Du sentiment intime de notre néant et de notre culpabilité, jaillit l'humilité. Mère et gardienne de toutes les vertus,

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mater custosque virtutum, l'humilité, à son tour, produit la défiance de nous-mêmes, de notre jugement, de notre volonté; la vigilance sur notre cœur et sur nos sens; la ferveur dans nos rapports avec Dieu ; la modestie, la douceur, l'indulgence à l'égard du prochain ; toutes ces dispositions, filles du don de crainte, sont le fondement de l'édifice que viennent achever, en se superposant, les autres dons du Saint-Esprit (S. Anselm., De Similitud., c. cxxx.)

Par là il demeure évident que l'esprit de crainte, nous constituant dans la vérité, devait nous être donné le premier, et que le premier enseignement sorti de la bouche du Rédempteur devait être l'enseignement de l'humilité (Matth., V, 3, et II, 29.)

En vertu de l'antagonisme perpétuel, que nous avons tant de fois signalé, il ne demeure pas moins évident que la première goutte de virus que Satan nous distillera dans l'âme sera le contraire de l'humilité. Quelle sera-t-elle? L'Orgueil. Pourquoi l'orgueil? Parce que le démon est le père du mensonge et que l'orgueil c'est le mensonge. Que fait l'orgueil? Il nous déplace du vrai et nous constitue dans le faux. Faux à l'égard de nous-mêmes: nous ne sommes rien, et l'orgueil nous persuade que nous sommes quelque chose; il nous enfle, il nous élève, il nous inspire d'injustes préférences, et il nous remplit de confiance et de complaisance en nous-mêmes.

Faux à l'égard de Dieu et du prochain. Plus l'orgueil nous grandit à nos propres yeux, plus il affaiblit en

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nous le sentiment de nos besoins et la connaissance de nos devoirs. Pour l'orgueilleux, plus de prière sérieuse, plus de vigilance sévère et soutenue, plus de conseils demandés ou acceptés; plein de lui-même, il sait tout, il a tout vu, il se suffit en tout : lui et toujours lui. Présomptueux, tranchant, hautain, rampant devant le fort, despote à l'égard du faible, égoïste, querelleur, cruel, disputeur, haïssable à tous et ingouvernable, il devient la preuve vivante de cette vérité : que l'orgueil est la déformation la plus radicale de la nature humaine (Eccli., XXX., 24; Prov., XII, 2; XII, 10; XII, 15; XIII, 1; XIII, 10; Eccli., X, 7.)

Cette déformation conduit à la dissolution de tous les liens sociaux et donne naissance à la religion du mépris, négation adéquate de la religion du respect. L'adepte de cette religion satanique méprise tout : Dieu, ses commandements, ses promesses et ses menaces; l'Église, sa parole, ses droits et ses ministres; les parents, leur autorité, leur tendresse, leurs cheveux blancs ; l'âme, le corps et toutes les créatures. De la vie il use et abuse, comme s'il en était propriétaire et propriétaire irresponsable. Telle fut la religion du monde païen; telle redevient inévitablement celle du monde actuel, à mesure qu'il perd le don de crainte de Dieu. Religion du respect, ou religion du mépris : l'alternative est impitoyable.

Cependant il est écrit que l'humiliation suit l'orgueil,

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comme l'ombre suit le corps (Ubi fuerit superbia, ibi erit et contumelia. Prov., XI, 2.) Humiliation intellectuelle, le jugement faux, l'erreur, l'illusion. Humiliation morale, l'impureté avec ses hontes. Humiliation publique, Aman expire sur une potence haute de cinquante coudées; Nabuchodonosor devient bête. Humiliation sociale, pendant toute son existence, l'antiquité païenne se débat entre le despotisme et l'anarchie. Humiliation religieuse, le monde et l'homme païens sont inévitablement prosternés aux pieds d'idoles immondes et cruelles. Délivrer l'humanité de pareilles ignominies, n'est-ce rien? Qui l'en délivre? Le don de crainte de Dieu. Faut-il demander s'il est nécessaire, surtout aujourd'hui?

(Source: Mgr Gaume, Traité du Saint-Esprit, 1865, troisième édition, Gaume et Cie Editeurs, 3 rue de l'Abbaye, tome II, Paris 1890, p. 387-401).


Voir aussi * sagesse.